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D’un seul coup, la fournaise orange fit place au froid et à l’obscurité. Des Méditechs nerveux jetèrent sur lui une couverture humide. Ils fixèrent une attelle-ballon sur son bras droit et lui firent très mal en la gonflant. On l’installa ensuite à plat ventre sur un brancard et on le ramena à la cité-puits, sans lui épargner les cahots.

Le méditech enfonça prestement une broche dans son cubitus pour immobiliser la fracture. Il retira les éclats de côtes brisées en pratiquant de minuscules incisions. Il lui banda les yeux, lui graissa la peau. Ces raccommodages effectués, on le laissa seul. Il somnola.

Une main lui toucha l’épaule. Il entendit la voix du vieux Surveillant. Quelqu’un enduisit sa peau d’un baume glacé.

« Veux-tu à boire ? demanda le Surveillant.

— Non… Mes yeux ?

— Les Méditechs disent que l’électrorétinogramme ne leur permet pas de se prononcer. Mais tu as une chance de t’en tirer. »

On vérifia l’éclisse de son bras et on la desserra légèrement.

Il sentit son brancard se balancer. On l’emmena dans une cabine.

« Quelle foutue poisse ! » jura-t-il.

Le vieux Surveillant fit entendre son rire chevrotant. « La poisse ? Au contraire, tu as eu une sacrée veine, mon gars ! Ces pouliches sont cannibales. Tu as eu de la veine qu’elle n’ait pas eu faim ! »

Au cours des jours suivants, les pigments et les enzymes se reformèrent dans son cortex visuel ; il voyait danser d’étranges formes colorées. Quand on lui retira ses pansements, il avait à demi recouvré la vue ; les cellules des bâtonnets avaient été les premières à se régénérer. Il percevait les images en noir et blanc, avec un fort contraste.

Sa peau était toujours enrobée de baumes glacés, mais il voyait que des croûtes épaisses recouvraient les brûlures. Son bras cassé ne lui faisait pas mal, mais le démangeait simplement un peu.

Il se fit passer les enregistrements de sa chasse malheureuse. La pouliche avait une masse de près de soixante kilos, d’après les indications. La flèche l’avait atteinte à l’omoplate. C’était une blessure très douloureuse. Pourquoi n’avait-elle pas hiberné ?

Val regarda les relevés faits par les senseurs. La température de la pouliche n’avait pas diminué, après la blessure. Elle était restée à 38°… 38 ! Un demi-degré au-dessus de la normale, la montée de température indiquant l’ovulation ! Cela expliquait pourquoi elle n’avait pas hiberné. Elle était au dernier stade de la phase folliculaire.

Les séquences suivantes confirmèrent son hypothèse. Au lieu d’en faire son dîner, elle avait voulu copuler avec lui. Elle s’était servi de son couteau à trophée pour découper sa combinaison, cependant qu’il était allongé inanimé. Elle l’avait chevauché et avait réussi à amener chez lui une réaction satisfaisante. Mais l’arrivée des Méditechs l’avait effrayée et elle s’était enfuie.

Il appela le Surveillant. « Pouvez-vous me montrer mon équipement ? »

Le vieillard desséché retira un coffre de dessous le lit. Il contenait sa combinaison découpée, son casque, son arc et ses flèches. Il s’y trouvait également un objet étrange : une longue aiguille métallique montée sur un poussoir gros comme le poing. Il avait pu voir sur les enregistrements optiques la pouliche s’en servir sur lui.

« D’où cela vient-il ? »

Le Surveillant haussa les épaules. « Les techs qui t’ont ramené ont dit que la pouliche t’avait poignardé au bas-ventre avec cet engin. Ils l’ont retiré et rapporté ici. Le Méditech l’a analysé ; il a dit que c’était une Stimulo-Electrode.

— C’est ce qu’il me semblait. C’est une électrode destinée à stimuler les muscles du rectum et de la vessie lorsque les réflexes ont été détruits par suite d’une lésion de la moelle épinière. Il s’agit là d’un modèle artisanal, rudimentaire. Mais ça a marché. Je me demandais aussi comment la pouliche avait pu parvenir à ses fins, dans l’état comateux où je me trouvais.

— Elle a dû suivre des cours de neurophysiologie », plaisanta le Surveillant.

Val tournait et retournait l’engin entre ses mains. Les parties qui le constituaient provenaient d’origines variées : le chargeur d’un casque de chasseur, les accumulateurs d’Agrimaches et les circuits d’un détecteur de Broncos portatif. Qui pouvait avoir les connaissances suffisantes pour les assembler ? Qui pouvait avoir fabriqué l’appareil pour la pouliche ?

« Le Bricoleur ! » s’exclama Val.

Il passa son mois de convalescence à sonder les magasins de mémoire du Classe Deux, pour tenter d’établir ce qu’il était advenu du Bricoleur et de ses hommes, après l’inondation.

« Mais tout le secteur a été détruit par la chute de l’aérolithe, moins de trois heures après cela. Le Nouveau Lac recouvre maintenant l’endroit, » lui rappela l’ordinateur.

Val fronça les sourcils ; cela lui fit mal, car sa peau brûlée n’avait pas retrouvé son élasticité. Une croûte tomba de son front.

« Montrez-moi encore l’organigramme des égouts. »

Un schéma de lignes et de cases de différentes couleurs-codes apparut sur l’écran.

« Il y avait un poste du Service des Egouts près de ces grilles. Les senseurs avaient-ils signalé des Broncos avant la formation du Nouveau Lac ?

— Non. »

Val observa l’écran en louchant légèrement. Il commençait à percevoir de nouveau les couleurs. Il vit cinq niches à sous-marins. Trois cases colorées en jaune : Niches vides. Deux en violet : Subs en réparation.

« Où se trouvaient les trois subs manquants ?

— Ce n’est pas dans les archives. »

Val s’enfonça dans son siège ; les subs du Service des Egouts avaient une vitesse de trente nœuds, plus que suffisante pour atteindre le marais aux Pouliches avant l’explosion qui avait donné naissance au Nouveau Lac. Le Bricoleur était sûrement en vie ! Val serra le poing, grimaça et le rouvrit lentement. Une croûte tomba.

Des Néchiffes intrigués étaient entassés dans le Garage pour entendre le chant de Gitar. Kaïa était plus étoffé à présent, et forcissait de jour en jour. Il accompagnait Gitar. La musique hypnotique avait une tonique de 150 hertz, qui amenait les systèmes sympathiques à relier les rythmes encéphaliques. À 160 décibels, ils chantèrent les cinq-orteils et la violence de leurs passions, leur liberté et la puissance de leur individualité. Les Néchiffes joignirent leur voix à la leur, d’abord avec hésitation, puis avec une ferveur mystique et presque violente.

Enfants d’Olga, vous pourrez en liberté Courir, grimper et nager. Vous goûterez la poire et le raisin. Vous verrez l’oiseau, le poisson, le babouin…

Tout en lançant une malédiction à la fourmilière, Kaïa emmena les Néchiffes Au-Dehors. Mais là, ils se serrèrent les uns contre les autres, dépérirent et moururent comme des fleurs coupées quand monta le soleil. Aucun ne survécut pour courir dans les herbages, car ils ne possédaient pas le gène cinq-orteils. Kaïa versa des larmes sur leurs corps brûlés.

Val entra chez Walter en traînant la patte, et s’attendant plus ou moins à apprendre la mort du vieillard. Mais celui-ci était toujours assis dans son lit. Vénus s’apitoya sur ses brûlures et la fracture de son bras. Il prit le verre qu’elle lui offrit et se tourna vers Walter.