Les yeux de Val se rétrécirent. Une mère capable de défendre ainsi son enfant avant même qu’il soit né était toujours suspecte. Les instincts animaux fondamentaux étaient un danger pour la cohésion de la fourmilière.
« C’est tout simplement impossible. Le gène est porteur d’immunoglobuline A. L’enfant sera prédisposé au C.I. Nous ne pouvons pas courir ce risque. »
Dé Pen ravala ses larmes et dit d’un ton pénétré : « C’est vrai, tu as parfaitement raison. Nous le mettrons au vide-ordures dès sa naissance. »
Lorsqu’elle fut partie, Val appela le Surveillant.
« Veillez à ce que les gens de la Sûreté gardent les chapeaux de puits dans toutes les cités abritant des femmes enceintes du Bronco. Il ne faudrait pas que ces hétérozygotes, quand ils seront nés, puissent aller jouer Dehors et piétiner les récoltes.
— Bonne idée. Les Portes ne laisseront sortir personne sans autorisation. »
Satisfait de lui, Val regagna sa couchette. Il avait éliminé le dernier Bronco du Dehors ; maintenant, il allait faire en sorte qu’aucun de ses rejetons ne survive au sein de la Grande S.T.
Le travail, pour Dé Pen, commença au cours de la fusion. Tous les membres de la famille-5 ressentirent avec elle les premières douleurs. Ils relâchèrent leur étreinte mais continuèrent le partage des âmes. Ils furent cinq – Dé Pen, Walter, Arthur, Bitter et Vénus – à mettre au monde le petit Kaïa. Les yeux vifs, tout neufs, s’ouvrirent sur un cercle de visages blafards. Dix mains le soulevèrent et l’enveloppèrent, et dix bras l’étreignirent.
Quand la chaleur de la fusion se fut dissipée, Bitter émit l’avis qu’il fallait se défaire du petit Kaïa.
Dé Pen se sentait faible et hypotendue. Le sang coulait toujours de son utérus flasque. Le généreux réseau vasculaire qui avait nourri le placenta continuait à déverser des globules rouges dans la cavité utérine, mais il n’y avait plus de syncitium, de tissu fœtal, pour retourner le sang à la mère. La grossesse avait détendu les muscles lisses du myométrium qui entouraient le réseau vasculaire, et le travail les avait fatigués. Ils ne pouvaient plus se contracter assez pour arrêter le flot rouge débordant.
La peur primitive de l’exsanguination lui fit retrouver l’ancien réflexe qui avait sauvé tant de mères mammifères au cours de l’évolution. Elle porta l’enfant à son sein. Il se mit à téter, ce qui déclencha l’arc réflexe mamelon-cerveau moyen-utérus. Les grands vaisseaux collecteurs se vidèrent de leur lait, les synapses du sacrum sautèrent et le fond utérin se resserra étroitement. Les fibres des muscles lisses fermèrent le réseau vasculaire du site d’implantation du placenta. Le sang ne passa plus par l’endomètre, où il n’était plus nécessaire.
Dé Pen considéra avec méfiance le cercle de ses amis néchiffes. Elle entourait le petit Kaïa d’un bras protecteur. Etait-il nécessaire de s’en défaire si vite ? Elle ne vit aucun allié parmi eux : tous étaient de Bons Citoyens.
« Nous ne pouvons réduire nos calories de base, rappela Bitter.
— Ne me le prenez pas tout de suite ! implora Dé Pen. Sinon mon fond utérin va se relâcher et l’hémorragie va reprendre ! »
Walter appuya sur son utérus et opina : « Elle a raison. Elle a besoin de l’enfant pour resserrer son fond utérin. Nous allons le garder quelque temps. Je vais demander du travail à la pièce ; je pourrai peut-être ainsi gagner des calories supplémentaires. »
Walter resta auprès de l’accouchée après le départ des autres. Dé Pen lui sourit, plongée dans cet agréable délire provoqué par la fatigue de l’accouchement.
« Tu sais, Walter dit-elle rêveusement, dans ma prochaine existence, c’est sous la forme d’un oiseau que j’aimerais revenir. Un oiseau parleur. Je me percherais sur ton épaule et on parlerait… parlerait… »
Il posa une main protectrice sur la forme mince de la femme endormie. Cette petite philosophe au nez rose qui parlait d’une autre existence, et qui choisissait précisément la forme d’un animal disparu. Logique féminine…
Walter posa sa candidature pour un travail à mi-temps ; sa demande fut relayée jusqu’au sommet de la hiérarchie fourmilière. Il attendait avec anxiété ; son régime entamait sa réserve de métalloprotéines, les complexes enzymatiques du fer, du cuivre, du cadmium et du zinc. Il accepta avec empressement le premier emploi qu’on lui proposa : compagnon-surveillant de la Pathomache qui disséquait les restes de Kaïa. Au bout de deux jours de travail, il fut de nouveau en mesure de commander les coûteuses savorisées riches en protéines, et put de la sorte refaire ses stocks de myoglobine, d’hépatocuprine, de leucocytes et de thionine.
De surcroît, le travail était intéressant. Walter s’était toujours posé des questions sur les différences anatomiques des Broncos. Il savait que leur corps contenait plus de protéines et de minéraux et moins de graisse et d’eau. La Pathomache était programmée d’après les normes néchiffes ; tout ce qu’elle découvrait chez le Bronco était enregistré comme anomalie. Walter sourit en lui-même des termes employés. Gigantisme consécutif à un trouble endocrinien : le Bronco avait cinquante centimètres de plus que la moyenne des Néchiffes. Hémosidérose : ses tissus étaient riches en fer. Polycythémie : le taux d’hémoglobine était de seize pour cent, quatre fois celui des Néchiffes. Déshydratation : absence des fluides œdémateux et abondance des protéines plasmatiques. Le taux de six pour cent parut considérable à Walter, qui savait que le sien était de la moitié. Ostéopétrose : les os de Bronco étaient dix fois plus solides que ceux des Néchiffes.
Selon Walter, la musculature développée résultait du mode de vie du Bronco. Le tonus du système sympathique, de l’hypertrophie de la glande pituitaire, dix fois plus grosse que celle des Néchiffes : on pouvait la voir à l’œil nu alors qu’il fallait un microscope pour distinguer celle des citoyens. Presque pas de tissus adipeux : la mache enregistra une cachexie. La gravité spécifique du corps d’un Néchiffe était inférieure à 0,85. Il flottait sur l’eau. Le corps de Kaïa avait une gravité de 1,005. Plongé dans l’eau, il coulait.
La dissection se poursuivit sans problème jusqu’à la découverte de la prostate. La Pathomache fut tout d’abord sidérée. Cet organe primitif était absent chez les Néchiffes privés de leur intégrité physiologique. Et la prostate de Kaïa était un organe respectable, d’un poids de plus de cinquante grammes. Walter sourit derechef ; avec une prostate de cette taille, pas étonnant que les Broncos n’aient pu s’adapter à la fourmilière. Ces cinquante grammes de glandes et de fibres musculaires situés à la portion initiale de l’urètre rendaient impossible le travail en comité.
Sa tâche achevée, Walter prit soin que la carcasse basanée du Bronco fût dressée sur ses os puissants, dans une pose majestueuse, derrière une vitre protectrice. Les biolabos classèrent les cubes-spécimens prélevés sur Kaïa. On mit sur la vitrine une plaque : « Le Dernier Bronco. » Cela eut l’effet d’attrister Walter.
Val, lui, se réjouit particulièrement qu’on eût répertorié les différences caractérisant les Broncos comme autant d’anomalies.
Chapitre X
Olga
Au cours des mois suivants, Val continua de s’occuper quotidiennement des suicidés, les oiseaux sauteurs, les champignons et les fleurs cataleptiques. Les rejetons du Bronco le préoccupaient. Jusqu’à présent, très peu d’entre eux avaient été transformés en petits pâtés. Les mères trouvaient des prétextes pour différer la mise au vide-ordures. Après tout, elles pouvaient les garder jusqu’à ce qu’ils commencent à marcher et à parler.