Averti par ses expériences passées, Moïse se méfiait un peu des pouliches ; leur comportement sexuel était par trop primitif. Les hauts et les bas de leur cycle ovarien perturbaient son existence rangée et paisible. La femme auprès de lui avait été élevée, comme lui, dans une cité. Elle ne disparaîtrait pas, ni ne le chasserait lorsqu’elle entrerait dans sa phase lutéale. Et, cependant, les années qu’elle avait vécues dans le campement bronco l’avaient armée pour la vie future dans la colonie. Il mit un bras protecteur autour de ses épaules.
« Mon surgeon aura besoin de lait maternel lorsque nous serons arrivés. Et je ne vois personne à qui j’aimerais mieux le confier », dit-il.
Elle sécha ses larmes. Ils prirent Junior et se dirigèrent vers la Clinique de Suspension d’Olga. Hugh les suivait à distance, un peu gêné par la tendre scène à laquelle il avait assisté.
Olga mit en marche les dispositifs de compression d’oxygène et de congélation, tout en chantant :
Après ce qui ressembla à une courte période de suspension, les passagers d’Olga s’éveillèrent alors qu’elle se mettait en orbite autour de leur nouvelle planète. L’embarquement dans les Modules Orbite-Surface commença, des monoplaces pour les avant-postes et des engins à vaste cabine pour les colonies.
« Voici votre nouvelle demeure, dit Olga. Faune et flore terrestres y ont été ensemencées il y a 392,7 années standard. Mes sondes m’indiquent que la plupart de ces espèces se sont bien acclimatées, mais que les formes de vie indigènes prédominent encore. Vous devrez bien entendu faire preuve de discernement, mais la probabilité d’une implantation réussie est très forte. »
Le vieux Moon, toujours revêche, s’approcha de Moïse, qui attendait avec Mu Ren. Il tenait dans ses bras son bébé-surgeon. Moïse, lui, était chargé de trois rejetons en pleurs.
« Où sont les monoplaces ? » demanda Moon.
Moïse lui désigna du menton de petits boxes sur la gauche.
Moon contempla les trois nourrissons dans les bras de Moïse. Il posa négligemment le sien par terre, s’empara d’eux et les tint sous le bras, comme des sacs de son. Ils se calmèrent.
« Il faut te montrer sûr de toi, expliqua-t-il. Si tu es nerveux, ils le ressentent. L’anxiété des parents est interprétée comme un signal de danger dans toutes les espèces animales. S’il y a une chose que tu aurais dû apprendre Dehors, c’est bien la confiance en toi-même. »
Moïse sourit et récupéra sa progéniture.
« Est-ce que vous n’avez pas un peu abusé ? » dit Moon en montrant les trois petites têtes étonnées.
Moïse haussa les épaules. « Mais non. Il y a ma copie, celle de Mu Ren et celle du Bricoleur.
— Le Bricoleur… un type bien », fit Moon en passant sa langue sur ses dents en or. Il ramassa son petit et s’en alla, suivi de Dan qu’accompagnait un petit chiot pataud.
Dan-aux-crocs-d’or était bien embarrassé. Cette petite créature à quatre pattes le suivait sans cesse depuis son réveil. Il avait essayé de grogner, mais cela n’y avait rien fait. La queue du chiot battit trois fois. Cela ranima en lui de très vieux souvenirs. Il le lécha si vigoureusement que le petit en fut renversé.
Moon les poussa tous deux dans le module et referma l’écoutille.
L’acromégalique obstruait le point de contrôle.
« Spécialité ? lui demanda le tourniquet.
— Guérisseur. Mais je n’ai pas pratiqué depuis… » Il montra ses larges mains maladroites.
« Ta tumeur pituitaire a été résorbée par pyrothérapie, à Dundas. Ce que tu peux faire aujourd’hui, tu vas pouvoir le faire des années durant ! Ton état va aller en s’améliorant. Ainsi, tu es Guérisseur ! J’aimerais t’affecter à la colonie où vont se trouver Moïse et Mu Ren. Cela te convient-il ? »
L’acromégalique acquiesça. Il put voir, à la démarche en canard de Mu Ren et à ses grimaces de douleur, que sa première tâche serait d’aider à un accouchement. Il prit son propre enfant sur son épaule et s’approcha de Moïse en souriant.
Quand le Module Orbite-Surface de Moon entra dans l’atmosphère, il aperçut en dessous de lui celui de Moïse, chargé d’un grand nombre de passagers.
« Sacré bon sang ! jura-t-il, on devrait aller chacun de son côté. Avec des villes déjà toutes prêtes au départ, on ne fera que hâter l’avance de la civilisation ! »
La voix douce, et assurée d’Olga s’éleva : « Un minimum de civilisation est nécessaire à votre survie. Les conditions de vie sur cette planète sont un peu plus dures que sur la Terre.
— C’est payer trop cher notre survie », maugréa Moon. Il le pensait vraiment.
Dan et lui écrasaient leurs nez contre le hublot. Les continents et les océans ressemblaient assez à ceux de leur planète. Il y avait davantage de montagnes, et elles étaient plus jeunes, moins érodées. D’étranges taches rondes déparaient les plaines, comme des traces de météorites. Des archipels à la végétation luxuriante, voilés de brume, pommelaient l’océan. Il sourit. Il faudrait plusieurs générations avant que les différentes colonies soient reliées par des moyens de transport.
Le M.O.S. de Moïse se posa sur un estuaire. Il faisait nuit, mais, lors d’un précédent passage, ils avaient remarqué des champs de blé prometteurs et des troupeaux d’ongulés. Les colons étaient pleins d’optimisme.
Mu Ren accoucha. L’acromégalique éleva le nouveau-né ridé et humide entre ses mains et lui donna la tape rituelle. Mu Ren l’allaita, et Moïse accompagna l’acromégalique dans sa tournée médicale. Willie le Simple était assis auprès d’une jeune pouliche. Son visage était entouré de pansements. Olga l’avait délivré des épaisses cicatrices qui barraient sa face et de celles qui bloquaient les molécules de sa mémoire. En voyant Moïse, il sourit ; son sourire était symétrique, son regard clair.
« Olga a fait sauter mes blocages mentaux, dit-il avec enthousiasme. Mon trophée provenait d’un chasseur, celui-là même qui m’avait coupé les orteils. Je le revois, menaçant de m’ôter ce qui faisait de moi un homme : mon cinquième orteil. La R.M. avait embrouillé mes souvenirs en ce qui concernait ma compagne et ses petits aux cheveux jaunes. À présent, je sais que j’avais réussi à anéantir tous les chasseurs. Miel, ma pouliche, n’était que blessée à la jambe, et avait pu s’enfuir. Elle s’est trouvé un autre partenaire maintenant, j’imagine. »
Moïse sourit, tandis que le guérisseur enlevait les pansements de Willie. On pouvait faire confiance à une pouliche pour trouver un partenaire tant qu’il y aurait des hommes disponibles. Il étudia la nouvelle compagne de Willie : des cheveux réglisse et des yeux vert menthe… pour le moins, la seconde plus belle chose au monde… n’importe quel monde.
Moïse Eppendorff partit rejoindre Mu Ren et ses cinq enfants.
Le M.O.S. de Moon fit plusieurs fois le tour du globe avant de se poser au milieu d’une verte clairière, dans la montagne. Les chèvres qui y broutaient ne furent pas effrayées par l’apparition de Moon et de Dan. Un faucon d’une espèce inconnue, au plumage brillant, décrivit un cercle de reconnaissance, très haut au-dessus d’eux. Puis il descendit en piqué, jusqu’à effleurer leur tête.