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Nelly s’arrêta. Ce souvenir l’avait troublée; ses yeux se mirent à étinceler.

«Seigneur mon Dieu!» s’écria Anna Andréievna, captivée par le récit; elle ne quittait pas des yeux Nelly qui s’adressait surtout à elle.

«Alors, maman est sortie, poursuivit Nelly, et elle m’a emmenée. C’était pendant le jour. Nous avons marché dans la rue jusqu’au soir et maman ne faisait que pleurer, et elle me tenait par la main. J’étais très fatiguée; nous n’avions rien mangé ce jour-là. Maman se parlait tout le temps à elle-même et me répétait: «Reste pauvre, Nelly, et quand je serai morte, n’écoute rien ni personne. Ne va chez personne: reste seule, pauvre, et travaille, et si tu ne trouves pas de travail, demande l’aumône, mais ne va jamais CHEZ EUX.» Comme nous traversions une rue, à la nuit tombante, maman s’est écriée tout à coup «Azor! Azor!» et un grand chien tout pelé a couru vers maman en glapissant et s’est jeté sur elle; maman est devenue toute pâle, a poussé un cri, et est tombée à genoux devant un grand vieillard qui marchait avec une canne et regardait à terre. C’était grand-père. Il était tout maigre et mal habillé. C’était la première fois que je le voyais. Il a eu l’air effrayé, lui aussi, il a pâli, et quand il a vu que maman était à genoux devant lui et lui étreignait les jambes, il s’est dégagé, l’a repoussée, a frappé le trottoir avec sa canne et s’est éloigné rapidement. Azor est resté, encore; il gémissait et léchait le visage de maman, puis il a couru après grand-père, a attrapé le pan de son habit et l’a tiré en arrière, mais grand-père lui a donné un coup de canne. Azor est revenu encore une fois près de nous, mais grand-père l’a appelé; alors il est parti, toujours en gémissant. Maman restait par terre, elle était comme morte; les gens s’étaient rassemblés autour de nous et les agents sont venus. Moi, je pleurais et j’essayais de relever maman. Enfin, elle s’est mise debout, elle a regardé autour d’elle et elle est partie à ma suite. Je l’ai ramenée à la maison. Les gens nous ont regardées longtemps en hochant la tête…

Nelly s’arrêta pour respirer et reprendre des forces. Elle était blême, mais une résolution brillait dans son regard. On voyait qu’elle avait décidé, enfin, de TOUT dire. Il y avait même en elle à cet instant quelque chose de provocant.

«Quoi! fit Nikolaï Serguéitch d’une voix mal assurée et maussade, ta mère avait offensé son père, il avait le droit de la repousser…

– C’est ce que maman m’a, dit, répliqua Nelly d’un ton incisif; pendant que nous rentrions, elle me disait: «C’est ton grand-père, Nelly, je suis coupable envers lui, il m’a maudite, et c’est pourquoi Dieu me punit maintenant.» Tout ce soir-là et les jours suivants, elle a répété cela tout le temps. Quand elle parlait, on aurait dit qu’elle n’avait plus sa raison…»

Le vieux se taisait.

«Et ensuite, vous avez changé de logement? demanda Anna Andréievna, qui continuait à pleurer sans bruit.

– Cette nuit-là, maman est tombée malade; la femme du capitaine a trouvé un logement chez la Boubnova, et nous sommes allées nous y installer le surlendemain avec elle; une fois arrivée, maman s’est couchée et elle est restée trois semaines dans son lit: c’est moi qui la soignais. Nous n’avions plus du tout d’argent; la femme du capitaine nous a aidées, ainsi qu’Ivan Alexandrytch.

– Le fabricant de cercueils, dis-je pour expliquer.

– Quand maman s’est levée et a commencé à marcher, elle m’a parlé d’Azor.»

Nelly s’interrompit. Le vieux avait l’air content que la conversation tombât sur Azor.

«Qu’est-ce qu’elle t’a dit d’Azor? demanda-t-il en se courbant davantage encore dans son fauteuil, comme pour nous dérober complètement son visage.

– Elle me parlait tout le temps de grand-père, répondit Nelly; même malade, elle ne faisait que me parler de lui, et quand elle avait le délire aussi. Et lorsqu’elle a commencé à aller mieux, elle s’est mise à me raconter de nouveau comment elle vivait autrefois…, et elle m’a parlé d’Azor: un jour, dans la campagne, elle a vu des gamins qui traînaient Azor au bout d’une corde pour le noyer dans une rivière; elle leur a donné de l’argent pour le racheter. Grand-père a beaucoup ri quand il a vu Azor. Mais Azor s’est sauvé. Maman s’est mise à pleurer; grand-père a eu peur, et a dit qu’il donnerait cent roubles à celui qui lui rendrait Azor. Deux jours après, on le lui a ramené; grand-père a donné cent roubles et depuis ce jour-là il a commencé à aimer Azor. Maman l’aimait tellement qu’elle le prenait dans son lit. Elle m’a raconté qu’autrefois Azor se promenait dans les rues avec des comédiens, qu’il savait présenter les armes, porter un singe sur son dos, faire l’exercice avec un fusil, et encore beaucoup d’autres choses… Et quand maman a quitté grand-père, grand-père a gardé Azor avec lui, et il se promenait toujours avec lui; aussi, quand maman a vu Azor dans la rue, elle a tout de suite deviné que grand-père était là aussi…»

Le vieux qui, visiblement, espérait qu’Azor ferait diversion, se renfrognait de plus en plus. Il ne posait plus de questions.

«Et tu n’as pas revu ton grand-père? demanda Anna Andréievna.

– Si, quand maman a commencé à aller mieux, je l’ai rencontré encore une fois. J’allais chercher du pain: tout à coup, j’ai vu un homme avec Azor, je l’ai regardé et j’ai reconnu grand-père. Je me suis rangée contre le mur pour le laisser passer. Grand-père m’a regardée longtemps, longtemps, il était si effrayant que j’ai eu peur de lui, puis il a passé; Azor m’avait reconnue et il s’est mis à sauter autour de moi et à me lécher les mains. Je suis vite rentrée à la maison, et, en me retournant, j’ai vu grand-père qui entrait dans la boulangerie. Alors je me suis dit qu’il allait sûrement poser des questions: j’ai eu encore plus peur et quand je suis arrivée à la maison je n’ai rien dit à maman, pour qu’elle ne retombe pas malade. Le lendemain, je ne suis pas allée chez le boulanger: j’ai dit que j’avais mal à la tête; quand j’y suis retournée, deux jours après, je n’ai rencontré personne, mais j’avais tellement peur que j’ai couru tant que j’ai pu. Et, le lendemain encore, brusquement, comme je tournais le coin, j’ai vu grand-père et Azor devant moi. Je me suis sauvée, j’ai tourné dans une autre rue et je suis entrée dans la boutique par une autre porte; mais je me suis de nouveau heurtée brusquement à lui, et j’ai été tellement effrayée que je suis restée là, sans pouvoir bouger. Grand-père m’a regardée longtemps comme l’autre fois, puis il m’a caressé la tête, m’a pris la main et m’a emmenée; Azor nous suivait en remuant la queue. Alors, j’ai vu que grand-père ne pouvait plus se tenir droit, il s’appuyait sur une canne et ses mains tremblaient. Il m’a conduite près d’un marchand qui était au coin et qui vendait dans la rue du pain d’épice et des pommes. Il m’a acheté un coq et un poisson en pain d’épice, un bonbon et une pomme; en cherchant l’argent dans son porte-monnaie, ses mains tremblaient tellement qu’il a laissé tomber une pièce de cinq kopeks; je la lui ai ramassée. Il me l’a donnée avec les pains d’épice, il m’a caressé les cheveux, toujours sans rien dire, et il est parti chez lui.

«Alors je suis rentrée, j’ai tout raconté à maman et je lui ai dit que d’abord j’avais peur de grand-père et que je me cachais quand je le voyais. Maman ne m’a pas crue au début, puis ensuite elle a été si contente que tout ce soir-là elle m’a posé des questions, en m’embrassant et en pleurant, et quand je lui eus tout raconté, elle m’a dit de ne plus jamais avoir peur de grand-père, qu’il m’aimait, puisqu’il était venu exprès pour me voir. Et elle m’a dit d’être gentille avec grand-père et de lui parIer. Le lendemain matin, elle m’a envoyée plusieurs fois faire des courses, pourtant je lui avais dit que grand-père ne venait que le soir. Elle marchait derrière moi et s’est cachée au coin de la rue; le lendemain aussi, mais grand-père n’est pas venu. Ces jours-là, il pleuvait, maman a pris froid en sortant avec moi et a dû se recoucher.