«Grand-père est revenu huit jours après; il m’a encore acheté un poisson et une pomme, mais il ne me disait toujours rien. Quand il est parti, je l’ai suivi sans faire de bruit, car je m’étais dit à l’avance que je chercherais à savoir où il habitait pour le dire à maman. Je marchais derrière lui de l’autre côté de la rue, pour qu’il ne me voie pas. Il habitait loin, pas là où il a habité après et où il est mort, mais dans la rue aux Pois, au troisième étage d’une grande maison. Je suis rentrée tard. Maman était très inquiète, car elle ne savait pas où j’étais. Quand je le lui ai dit, elle a été de nouveau très contente, et elle voulait aller chez grand-père dès le lendemain; mais le lendemain elle a réfléchi, elle a eu peur d’y aller, et elle a hésité pendant trois jours. Ensuite, elle m’a appelée et m’a dit: «Écoute, Nelly, je suis malade maintenant, et je ne peux pas sortir, mais j’ai écrit une lettre à ton grand-père, va le trouver et donne-lui la lettre. Tu le regarderas pendant qu’il la lira et tu feras attention à ce qu’il dira et à ce qu’il fera; puis tu te mettras à genoux, tu l’embrasseras et tu lui demanderas de pardonner à ta maman…» Maman, pleurait beaucoup en m’embrassant; elle m’a signée avant que je parte, a prié, m’a fait mettre à genoux devant l’icône avec elle, et malgré sa maladie m’a accompagnée jusqu’à la porte de la maison. Quand je me retournais, elle était toujours là à me suivre des yeux…
«Je suis arrivée chez grand-père et j’ai ouvert la porte: le crochet n’était pas mis. Grand-père était assis à sa table et mangeait du pain et des pommes de terre; Azor était à côté de lui, et le regardait manger en remuant la queue. Dans cet appartement-là aussi, les fenêtres étaient étroites et sombres et il n’y avait qu’une table et qu’une chaise. Il vivait seul. Je suis entrée: il a eu si peur qu’il est devenu tout pâle et s’est mis à trembler. Moi aussi, j’ai eu peur et je n’ai rien dit, je me suis seulement approchée de la table et j’y ai posé la lettre. Quand grand-père a vu la lettre, il a été si en colère qu’il s’est levé brusquement, a pris sa canne et l’a brandie au-dessus de ma tête, mais il ne m’a pas frappée; il m’a conduite dans l’antichambre et m’a poussée dehors. Je n’avais pas encore descendu la première volée de marches qu’il a rouvert la porte et m’a jeté la lettre non décachetée. Je suis rentrée et j’ai tout raconté à maman. Elle s’est alitée de nouveau…»
VIII
À ce moment, un coup de tonnerre assez violent retentit et de grosses gouttes de pluie vinrent frapper les vitres; la chambre était plongée dans l’obscurité. La vieille se signait comme si elle avait peur. Nous nous étions tous arrêtés brusquement.
«Cela va passer», dit le vieux en jetant un coup d’œil vers les fenêtres; puis il se leva et arpenta la chambre de long en large. Nelly le suivait du regard. Elle était en proie à une agitation extrême anormale. Je le voyais mais elle semblait éviter de me regarder.
«Et après?» demanda le vieux, en se rasseyant dans son fauteuil.
Nelly jeta autour d’elle un regard craintif.
«Tu n’as plus revu ton grand-père?
– Si…
– Oui, oui, continue, ma belle, continue, appuya Anna Andréievna.
– Pendant trois semaines, je ne l’ai pas vu, reprit Nelly, jusqu’à l’hiver. Puis l’hiver est venu et la neige est tombée. Quand j’ai rencontré de nouveau grand-père, au même endroit, j’ai été très contente…, parce que maman était triste qu’il ne vienne plus. Quand je l’ai vu, j’ai fait exprès de passer sur l’autre trottoir, pour qu’il voie que je le fuyais. Je me suis retournée et j’ai vu que grand-père marchait vite pour me rattraper, puis il s’est mis à courir et à crier: «Nelly, Nelly!» Azor courait aussi derrière lui. Cela m’a fait pitié et je me suis arrêtée. Grand-père s’est approché, m’a prise par la main et m’a emmenée, et quand il a vu que je pleurais, il s’est arrêté, m’a regardée, s’est penché et m’a embrassée. Alors il s’est aperçu que j’avais de mauvais souliers et m’a demandé si je n’en avais pas d’autres. Je me suis dépêchée de lui dire que maman n’avait pas du tout d’argent et que nos logeurs nous donnaient à manger par pitié. Grand-père n’a rien dit, mais il m’a conduite au marché, m’a acheté des souliers et m’a dit de les mettre tout de suite, puis il m’a emmenée chez lui, dans la rue aux Pois; avant, il est entré dans une boutique où il a acheté un gâteau et deux bonbons et, quand nous sommes arrivés, il m’a dit de manger le gâteau et m’a regardée pendant que je le mangeais, puis il m’a donné les bonbons. Azor a posé sa patte sur la table, pour demander du gâteau, je lui en ai donné, et grand-père s’est mis à rire. Ensuite, il m’a attirée près de lui, m’a caressé la tête et m’a demandé si j’avais appris quelque chose et ce que je savais. Je le lui ai dit, alors il m’a ordonné de venir chez lui dès que je pourrais, chaque jour, à trois heures, et qu’il me donnerait des leçons. Ensuite, il m’a dit de regarder par la fenêtre jusqu’à ce qu’il me dise de me retourner. Je l’ai fait, mais j’ai tourné tout doucement la tête et j’ai vu qu’il décousait le coin de son oreiller et qu’il en retirait quatre roubles-argent. Puis il me les a apportés en me disant: «C’est pour toi seule.» J’allais les prendre, mais j’ai réfléchi et je lui ai dit: «Si c’est pour moi seule, je ne les prendrai pas.» Grand-père s’est mis tout à coup en colère et m’a dit: «Bon, comme tu veux, prends-les et va-t’en.» Il ne m’a pas embrassée avant que je parte.
Quand je suis rentrée à la maison, j’ai tout raconté à maman; mais maman allait de plus en plus mal. Un étudiant, qui venait chez le marchand de cercueils, soignait maman et lui faisait prendre des remèdes.
«J’allais souvent chez grand-père: maman me l’avait ordonné. Grand-père avait acheté un Nouveau Testament et une géographie et il me donnait des leçons; il me racontait quels pays il y avait dans le monde, quelles gens y vivaient, et il me disait le nom des mers, et ce qu’il y avait avant, et comment le Christ nous avait pardonné à tous. Lorsque je lui posais moi-même des questions, il était très content; alors, je lui ai posé souvent des questions, et il me racontait tout; il me parlait souvent de Dieu. Quelquefois, au lieu de travailler, nous jouions avec Azor; Azor s’était mis à m’aimer beaucoup, je lui avais appris à sauter par-dessus un bâton, et grand-père riait et me caressait les cheveux. Il riait rarement. Il y avait des jours où il parlait beaucoup, puis il se taisait brusquement et restait assis, comme endormi, mais il avait les yeux ouverts. Il restait comme ça jusqu’au soir, et le soir il avait l’air si effrayant, et si vieux… Ou bien, quand j’arrivais, il était assis sur une chaise, en train de réfléchir, et il n’entendait rien, Azor était couché à côté de lui. J’attendais, j’attendais et je toussais; grand-père ne me regardait toujours pas. Alors je m’en allais. À la maison, maman m’attendait dans son lit, et je lui racontais tout, et la nuit venait que j’étais encore à lui raconter et elle à écouter ce que je lui disais de grand-père: ce qu’il avait fait ce jour-là, les histoires qu’il m’avait racontées, et ce qu’il m’avait donné comme leçon. Et quand je lui disais que je faisais sauter Azor par-dessus un bâton et que grand-père riait, elle se mettait aussi à rire tout à coup, riait pendant longtemps, toute joyeuse, et me faisait recommencer, puis elle priait. Je me disais toujours: «Comment se fait-il donc que maman aime tant grand-père, et que lui ne l’aime pas?» Quand je suis arrivée chez grand-père, la fois suivante, je lui ai dit combien maman l’aimait. Il m’a écoutée jusqu’au bout, d’un air furieux, et sans dire un mot; alors, je lui, ai demandé pourquoi maman l’aimait tellement et me posait toujours des questions sur lui, alors que lui ne m’en posait jamais sur elle. Grand-père s’est fâché et m’a mise à la porte; je suis restée un moment derrière la porte, il l’a rouverte brusquement et m’a rappelée, mais il était toujours en colère et ne disait rien. Quand nous avons commencé à lire le Nouveau Testament, je lui ai demandé encore une fois pourquoi il ne voulait pas pardonner à maman, puisque Jésus-Christ avait dit: «Aimez-vous les uns les autres et pardonnez les offenses»? Alors il s’est levé tout à coup et s’est mis à crier que c’était maman qui m’avait appris cela, puis il m’a poussée dehors une seconde fois en me disant de ne jamais revenir chez lui. Et je lui ai dit que maintenant je ne voudrais plus non plus venir chez lui et je suis partie… Et le lendemain, grand-père a déménagé…