Je ne pus retenir un petit rire.
«Vous riez, dit-il en souriant à son tour. Non, écoutez, ajouta-t-il avec une inconcevable naïveté, ne me jugez pas sur les apparences; vraiment j’ai beaucoup d’esprit d’observation; vous verrez vous-même. Pourquoi ne pas essayer? Peut-être qu’il en sortira quelque chose… Et d’ailleurs, vous avez sans doute raison; je ne sais rien de la vie réelle; c’est ce que Natacha me dit aussi; c’est du reste ce que tout le monde me dit; quel écrivain serais-je donc? Riez, riez, corrigez-moi; c’est pour elle que vous faites cela, car vous l’aimez. Je vais vous dire la vérité: je ne la vaux pas, je le sens; cela m’est très pénible et je ne sais pas comment il se fait qu’elle m’aime tant. Et il me semble que je donnerais ma vie pour elle! Vraiment, jusqu’à cette minute je ne craignais rien, et maintenant j’ai peur: dans quoi nous lançons-nous! Seigneur! Se peut-il donc que lorsqu’un homme est tout à son devoir, comme par un fait exprès il manque de capacité et de fermeté pour l’accomplir? Vous, du moins, notre ami, aidez-nous! Vous êtes le seul ami qui nous restez. Seul, je ne comprends rien! Pardonnez-moi de tant compter sur vous; je vous tiens pour un homme extrêmement noble et bien meilleur que moi. Mais je m’amenderai, soyez-en sûr, et je serai digne de vous deux.»
Là-dessus, il me serra de nouveau la main et dans ses beaux yeux brilla un bon et généreux sentiment. Il me tendait la main avec tant de confiance, il croyait si bien que j’étais son ami!
«Elle m’aidera à me corriger, poursuivit-il. Au surplus, n’ayez pas une trop mauvaise opinion de nous et ne vous affligez pas trop. J’ai malgré tout beaucoup d’espoir et nous serons délivrés de tout souci au point de vue matériel. Par exemple, si mon roman n’a pas de succès (pour dire vrai, j’ai déjà pensé que ce roman était une bêtise et je vous en ai parlé maintenant uniquement pour savoir votre avis), si mon roman n’a pas de succès, je peux, à la rigueur, donner des leçons de musique. Vous ne saviez pas que je m’y connaissais en musique? Je n’aurai pas honte de vivre de ce travail, j’ai là-dessus des idées tout à fait modernes. À part cela, j’ai beaucoup de bibelots précieux et d’objets de toilette; ils ne servent à rien. Je les vendrai et nous pourrons vivre longtemps là-dessus! Enfin, en mettant les choses au pire, je peux prendre du service. Mon père en sera même ravi; il me presse toujours de prendre un poste et j’allègue toujours mon état de santé pour refuser. (D’ailleurs, je suis inscrit quelque part.) Mais quand il verra que le mariage m’a fait du bien, m’a rendu plus posé et que je suis réellement entré en fonctions, il sera content et il me pardonnera…
– Mais, Alexeï Petrovitch, avez-vous songé à l’affaire qui se trame en ce moment entre votre père et le sien? Qu’est-ce que vous pensez qui va se passer ce soir chez eux?»
Et je lui montrai Natacha, qui pâlit comme une morte à mes paroles. J’étais sans pitié.
«Oui, oui, vous avez raison, c’est terrible! répondit-il, j’ai déjà pensé à cela et j’ai souffert moralement… Mais que faire? Vous avez raison: si seulement ses parents nous pardonnaient? Et comme je les aime tous les deux, si vous saviez! Ce sont des parents pour moi, et c’est ainsi que je m’acquitte envers eux! Oh! ces querelles, ces procès! Vous ne pouvez croire à quel point cela nous est pénible maintenant! Et pourquoi se disputent-ils! Nous nous aimons tous tellement, et nous nous disputons! Nous devrions nous réconcilier et qu’on n’en parle plus! C’est vrai, c’est ainsi que j’agirais à leur place… Ce que vous dites me fait peur. Natacha, c’est horrible ce que nous complotons, toi et moi! Je te l’ai déjà dit…, c’est toi qui insistes… Mais écoutez, Ivan Petrovitch, peut-être que tout ceci s’arrangera au mieux; qu’en pensez-vous? Ils feront bien la paix, à la fin? C’est nous qui les réconcilierons. Cela se fera ainsi, sûrement; ils ne résisteront pas à notre amour… Qu’ils nous maudissent, nous, nous les aimerons tout de même; et ils ne résisteront pas. Vous ne pouvez croire combien mon père a parfois bon cœur! Il a seulement l’air comme ça en dessous, vous savez, mais dans d’autres circonstances il est très raisonnable. Si vous saviez avec quelle douceur il m’a parlé aujourd’hui et donné des conseils! Et voici que le jour même je vais contre sa volonté; cela me fait beaucoup de peine. Et tout cela pour ces préjugés stupides! C’est tout simplement de la folie! S’il la regardait seulement une bonne fois et passait ne fût-ce qu’une demi-heure avec elle, aussitôt, il nous donnerait son entier consentement.» En disant cela, Aliocha jeta sur Natacha un regard tendre et passionné.
«Je me suis mille fois imaginé avec délices, continuait-il à jaser, qu’il l’aimerait dès qu’il la connaîtrait et qu’elle les étonnerait tous. C’est qu’aucun d’entre eux n’a jamais vu une fille pareille! Mon père est convaincu que c’est tout simplement une intrigante. C’est mon devoir de la rétablir dans son honneur et je le ferai! Ah! Natacha! Tout le monde t’aime, tout le monde, il n’y a personne qui puisse ne pas t’aimer, ajouta-t-il avec transport. Aime-moi, bien que je ne te vaille pas du tout, Natacha, et moi… Tu me connais! Et il ne nous en faut pas beaucoup pour être heureux! Non, je crois, je crois que ce soir doit nous apporter à tous et le bonheur, et la paix, et la concorde! Que cette soirée soit bénie! N’est-ce pas, Natacha? Mais qu’est-ce que tu as? Mon Dieu, que t’arrive-t-il?»
Elle était pâle comme une morte. Tout le temps qu’Aliocha pérorait, elle l’avait regardé fixement; mais son regard était devenu de plus en plus trouble et immobile, son visage de plus en plus pâle. Il me sembla même qu’à la fin elle n’écoutait plus et était dans une sorte d’absence. L’exclamation d’Aliocha parut la réveiller brusquement. Elle se ressaisit, regarda autour d’elle et, soudain, se précipita vers moi. Rapidement, comme si elle se dépêchait et se cachait d’Aliocha, elle sortit une lettre de sa poche et me la tendit. La lettre était adressée à ses parents et datait de la veille. En me la remettant, elle me regarda avec insistance, comme si elle s’accrochait à moi par ce regard. Dans ses yeux, il y avait du désespoir; je n’oublierai jamais ce terrible regard. La frayeur me saisit, moi aussi; je vis que c’était maintenant seulement qu’elle sentait pleinement toute l’horreur de son acte. Elle s’efforça de me dire quelque chose; elle commença même à parler et, soudain, perdit connaissance. J’arrivai à temps pour la soutenir. Aliocha pâlit d’effroi; il lui frottait les tempes, lui baisait les mains, les lèvres. Deux ou trois minutes après, elle revint à elle. Non loin de là, se trouvait le fiacre dans lequel était venu Aliocha; il le héla. Lorsqu’elle fut assise dans la voiture, Natacha, comme folle, me prit la main, et une larme brûlante tomba sur mes doigts. La voiture s’ébranla. Je restai longtemps encore à la même place, la suivant des yeux. Tout mon bonheur était mort en cette minute et ma vie était brisée en deux. Je le sentis douloureusement… Je revins lentement sur mes pas, chez les vieux. Je ne savais pas ce que je leur dirais, ni comment j’entrerais chez eux. Mes pensées étaient engourdies, mes jambes se dérobaient sous moi…
C’est là toute l’histoire de mon bonheur; c’est ainsi que prit fin et se dénoua mon amour. Je vais maintenant reprendre mon récit interrompu.
X
Quatre ou cinq jours après la mort de Smith, j’allai m’installer dans son appartement. Toute cette journée-là, j’avais éprouvé une intolérable tristesse. Le temps était gris, il faisait froid; il tombait une neige humide, mélangée de pluie. Sur le soir seulement, en un clin d’œil, le soleil avait fait son apparition et un rayon égaré s’était, par curiosité sans doute, hasardé jusque dans ma chambre. Je commençais à me repentir d’avoir déménagé. La chambre pourtant était grande, mais basse, enfumée, sentant le renfermé, et si désagréablement vide, malgré les quelques meubles! Dès cet instant, je me dis que je perdrais infailliblement dans cet appartement ce qui me restait de santé. C’est ce qui se réalisa.