«Mon cher ami, ainsi tu l’aimes encore!» s’écria Anna Andréievna, ne se contenant plus devant ce père rigoureux qui, une minute auparavant, maudissait sa Natacha.
Mais il eut à peine entendu son cri qu’une colère folle brilla dans ses yeux. Il saisit le médaillon, le jeta avec force sur le plancher, et se mit à le piétiner avec rage.
«Quelle soit maudite pour toujours, pour toujours! râlait-il en suffoquant. Pour toujours, pour toujours!
– Seigneur! s’écria la bonne vieille, elle, elle! Ma Natacha! Son petit visage…, il le piétine! Il le piétine! Tyran! Orgueilleux insensible et cruel!»
Après avoir entendu le gémissement de sa femme, le vieux fou s’arrêta, terrifié de ce qu’il avait fait. Il ramassa brusquement le médaillon et se précipita hors de la pièce; mais après avoir fait quelques pas, il tomba sur les genoux, s’appuya des mains sur un divan qui se trouvait devant lui, et épuisé, y laissa tomber sa tête.
Il sanglotait comme un enfant, comme une femme. Les sanglots l’oppressaient comme s’ils voulaient lui faire éclater la poitrine. Le terrible vieillard en l’espace d’un instant était devenu plus faible qu’un enfant. Oh! maintenant, il était incapable de maudire, il n’avait plus honte devant aucun d’entre nous, et dans un accès convulsif d’amour il couvrit devant nous d’innombrables baisers le portrait qu’une minute avant il piétinait. Il semblait que toute sa tendresse, tout son amour pour sa fille, si longtemps contenu, tendait maintenant à s’échapper avec une force irrésistible, et que la violence de ce transport brisait tout son être.
«Pardonne-lui, pardonne-lui! s’écria en pleurant Anna Andréievna, en se penchant vers lui et en l’embrassant. Ramène-la dans la maison de ses parents, mon ami, et Dieu Lui-même au jour du jugement te tiendra compte de ton humilité et de ta clémence!
– Non, non! Pour rien au monde, jamais! cria-t-il d’une voix rauque et étouffée. Jamais, jamais!»
XIV
J’arrivai tard chez Natacha, à dix heures. Elle habitait alors à la Fontanka, près du pont Semenovski, dans la maison sordide du marchand Kolotouchkine, au troisième étage. Les premiers temps qui suivirent son départ, elle avait habité avec Aliocha un joli appartement, petit, mais coquet et confortable, au deuxième étage, sur la Liteinaia. Mais bientôt les ressources du jeune prince s’étaient épuisées. Il ne s’était pas fait professeur de musique, mais avait commencé à emprunter et avait contracté des dettes énormes pour lui. Il avait employé l’argent à embellir son appartement, à faire des cadeaux à Natacha, qui protestait contre ce gaspillage, le grondait, pleurait. Aliocha, sensible et intuitif, passait parfois une semaine entière à rêver au cadeau qu’il lui ferait, à la façon dont elle l’accepterait; il s’en faisait une véritable fête, et me communiquait à l’avance avec enthousiasme ses attentes et ses rêves; devant les reproches et les larmes de Natacha; il tombait dans une mélancolie qui inspirait la pitié; dans la suite, ils se firent, au sujet de ses cadeaux, des reproches, des chagrins et des querelles. En outre, Aliocha dépensait beaucoup d’argent à l’insu de Natacha; il se laissait entraîner par des camarades, la trompait; il allait chez différentes Joséphine et Mina; mais cependant il l’aimait toujours beaucoup. Il l’aimait de façon torturante en quelque sorte; souvent, il arrivait chez moi, déprimé et triste, disant qu’il ne valait pas le petit doigt de Natacha, qu’il était grossier et méchant, qu’il était incapable de la comprendre et indigne de son amour. Il avait en partie raison; il y avait entre eux une complète inégalité; il se sentait un enfant devant elle et elle le considérait toujours comme un enfant. Tout en larmes, il m’avouait ses relations avec Joséphine, me suppliant en même temps de ne pas en parler à Natacha: et lorsque, timide et tremblant, il se rendait avec moi chez elle après toutes ces confessions (il fallait que je fusse là car il m’assurait qu’il avait peur de jeter les yeux sur elle après son crime et que j’étais le seul à pouvoir le soutenir), Natacha au premier coup d’œil savait de quoi il retournait. Elle était très jalouse, mais, je ne comprends pas comment, lui pardonnait toujours ses étourdies. Habituellement, cela se passait ainsi: Aliocha entrait avec moi, lui adressait la parole timidement, la regardait d’un air tendre et craintif. Elle devinait tout de suite qu’il était coupable, mais n’en laissait rien voir, n’en parlait jamais la première, ne lui posait pas de questions: au contraire, elle redoublait de caresses, se faisait plus tendre, plus gaie, et ce n’était pas là un jeu ni une ruse. Non, pour cette créature admirable, il y avait une jouissance infinie à pardonner; c’était comme si, dans le pardon lui-même, elle trouvait un charme aigu et particulier. Il est vrai qu’il ne s’agissait encore que de Joséphine. La voyant douce et clémente, Aliocha ne pouvait plus y tenir et avouait tout de lui-même sans y être prié, pour se soulager, «être comme avant», disait-il. Après avoir reçu son pardon, il était transporté, pleurait même parfois de joie et d’attendrissement, la prenait dans ses bras et l’embrassait. Ensuite, il s’égayait aussitôt, commençait avec une ingénuité puérile à raconter tous les détails de ses aventures avec Joséphine, riait aux éclats, couvrait Natacha de louanges et de bénédictions et la soirée se terminait gaiement. Lorsqu’il n’eut plus d’argent, il commença à vendre des objets. Sur les instances de Natacha, il trouva un petit logement à bas prix sur la Fontanka. Ils continuèrent à se défaire de leurs bibelots; Natacha vendit même ses robes et chercha du travail; lorsque Aliocha l’apprit, il fut au comble du désespoir; il se maudissait, criait qu’il se méprisait, mais ne fit rien pour porter remède à la situation. Actuellement, ces dernières ressources elles-mêmes leur faisaient défaut; il ne restait que le travail, mais il était rémunéré de façon insignifiante.
Tout au début, lorsqu’ils habitaient encore ensemble, Aliocha avait eu une violente dispute avec son père. L’intention du prince de marier son fils à Katerina Fiodorovna Philimonovna, belle-fille de la comtesse, n’était encore qu’à l’état de projet, mais il s’en tenait énergiquement à ce projet; il menait Aliocha chez sa future fiancée, l’exhortait à essayer de lui plaire, cherchait à le convaincre et par la sévérité et par le raisonnement; mais l’affaire avait échoué par la faute de la comtesse. Le prince avait alors fermé les yeux sur la liaison de son fils avec Natacha, s’en était remis au temps, et avait espéré, connaissant l’étourderie et la légèreté d’Aliocha, que son amour passerait bientôt. Ces tout derniers temps, le prince avait même presque cessé de s’inquiéter d’un mariage possible entre son fils et Natacha. En ce qui concerne les amants, ils avaient ajourné ce dessein en attendant une réconciliation formelle avec le père de Natacha, et en somme un changement complet dans les événements. D’ailleurs Natacha visiblement ne désirait pas mettre l’entretien là-dessus. Aliocha laissa échapper devant moi que son père était assez content de toute cette histoire; ce qui lui plaisait dans tout cela, c’était l’humiliation d’Ikhméniev. Pour la forme, cependant, il continuait à témoigner son mécontentement à son fils; il réduisit les subsides déjà minces qu’il lui octroyait (il était très avare avec lui) et le menaça de tout lui retirer; mais, peu après, il partit pour la Pologne avec la comtesse qui avait des affaires là-bas: il poursuivit sans relâche ses projets matrimoniaux. Il est vrai qu’Aliocha était encore trop jeune pour se marier; mais la fiancée était tellement riche qu’il était impossible de laisser échapper pareille occasion. Le prince atteignit enfin son but. Le bruit nous était parvenu qu’au sujet de la demande on s’était enfin arrangé. Au moment que je décris, le prince venait de rentrer à Pétersbourg. Il avait accueilli son fils affectueusement, mais la persistance de sa liaison avec Natacha l’étonna désagréablement. Il se mit à douter, à trembler. Il exigea d’un ton sévère et impératif une rupture; mais il s’avisa bientôt d’un moyen bien meilleur et conduisit Aliocha chez la comtesse. La belle-fille de celle-ci était quasiment une beauté, quoi que presque encore enfant, et elle avait un cœur rare, une âme limpide et innocente, gaie, spirituelle et tendre. Le prince comptait que ces six mois avaient fait leur œuvre, que Natacha n’avait plus pour son fils le charme de nouveauté et que maintenant il ne regarderait plus sa future fiancée avec les mêmes yeux que six mois auparavant. Il n’avait que partiellement deviné juste… Aliocha fut réellement séduit. J’ajouterai encore que le père se montra soudain particulièrement aimable avec son fils (tout en ne lui donnant pas d’argent). Aliocha sentait que sous cette aménité se cachait une résolution inflexible, inébranlable, et il s’en alarmait, beaucoup moins d’ailleurs qu’il ne se fût alarmé s’il n’avait vu quotidiennement Katerina Fiodorovna.