Je savais qu’il y avait quatre jours qu’il ne s’était montré chez Natacha. En me rendant chez elle après avoir quitté les Ikhméniev, je me demandais avec anxiété ce qu’elle pouvait avoir à me dire. De loin, j’aperçus de la lumière à sa fenêtre. Il était depuis longtemps convenu entre nous qu’elle mettrait une bougie sur l’appui de sa fenêtre si elle avait un besoin urgent de me voir, de sorte que, s’il m’arrivait de passer à proximité (et cela m’arrivait presque chaque soir) je pourrais deviner, à cette lueur inhabituelle, qu’on m’attendait et qu’on avait besoin de moi. Ces derniers temps, elle mettait souvent la bougie…
XV
Je trouvai Natacha seule. Elle arpentait sa chambre à pas lents, les bras croisés, plongée dans une profonde rêverie. Un samovar éteint qui m’attendait depuis longtemps se trouvait sur la table. Elle me tendit la main sans mot dire, en souriant. Son visage était pâle et avait une expression douloureuse. Dans son sourire, il y avait quelque chose de souffrant, de tendre, de résigné. Ses yeux bleu clair semblaient plus sombres, ses cheveux plus épais, tout ceci venait de sa maigreur et de sa maladie.
«Je pensais que tu ne viendrais plus, me dit-elle, en me tendant la main: je voulais même envoyer Mavra aux nouvelles chez toi; je me demandais si tu n’étais pas retombé malade.
– Non, on m’a retenu, je vais te raconter cela. Mais qu’as-tu, Natacha? Qu’est-il arrivé?
– Rien, répondit-elle d’un air étonné. Pourquoi?
– Mais tu m’as écrit…, tu m’as écrit hier de venir, et tu m’as même fixé une heure pour que je ne vienne ni plus tôt ni plus tard. C’est assez singulier.
– Ah oui! C’est parce qu’hier je l’attendais.
– Et il n’est pas encore rentré?
– Non. Et j’ai pensé que s’il ne venait pas, il faudrait que j’aie un entretien avec toi, ajouta-t-elle, après s’être tue un instant.
– Et ce soir, tu l’attendais?
– Non: ce soir il est LÀ-BAS.
– Crois-tu qu’il ne reviendra plus jamais?
– Il n’en est pas question, il reviendra», répondit-elle en me regardant d’un air particulièrement sérieux.
La rapidité de mes questions lui déplaisait. Nous nous tûmes, tout en continuant à nous promener de long en large.
«Il y a si longtemps que je t’attendais, Vania, reprit-elle avec un sourire; et sais-tu ce que je faisais? j’allais et venais en récitant des vers; tu te souviens, la clochette, le chemin sous la neige: «Mon samovar bout sur la table de chêne…» Nous l’avons encore lu ensemble:
La bourrasque est calmée; la lune resplendit ;
La nuit regarde de ses millions d’yeux ternes…
et ensuite:
Soudain je crois entendre une voix passionnée
Qui s’unit au tintement de la clochette:
«Un jour viendra où mon ami
Posera sa tête sur mon sein!
Chez moi la vie est douce! À peine l’aurore
Joue-t-elle avec le givre de ma croisée,
Mon samovar bout sur la table de chêne,
Et le poêle pétille, éclairant dans un coin
Le lit sous son rideau à fleurs…»
– Comme c’est beau! Quelle poésie poignante, Vania! et quel tableau vaste et fantaisiste! Il n’y a que le canevas, le dessin est à peine indiqué, on peut y broder ce qu’on veut. Il y a deux impressions: la première et la dernière. Ce samovar, ce rideau de cretonne, tout cela est tellement familier… C’est comme dans les maisons bourgeoises de notre petite ville de district: il me semble même que je vois cette maison: neuve, en poutres, elle n’a pas encore son revêtement de planches… Et ensuite, c’est un autre tableau:
Puis la même voix se fait entendre,
Triste au son de la clochette:
«Où est mon vieil ami? Je crains qu’il n’entre
Et me comble de baisers et de caresses!
Quelle vie est la mienne! Je n’ai pour tout logis
Qu’une chambre obscure et morose; le vent souffle…
Un seul cerisier croît devant ma fenêtre
Mais le gel le dérobe à la vue.
Peut-être a-t-il péri depuis longtemps.
Quelle vie est-ce là? Mon rideau est fané;
J’erre, malade, et ne connais plus mes parents;
Personne pour me gronder: je n’ai point d’amis.
Seule une vieille marmonne…»
– «J’erre, malade…»… comme ce «malade» est bien amené ici! PERSONNE POUR ME GRONDER: que de tendresse, de langueur dans ce vers, que de souffrance causée par le souvenir, une souffrance qu’il provoque lui-même, dans laquelle il se délecte… Seigneur, comme c’est beau! Comme c’est vrai!»
Elle se tut, et sembla étouffer un spasme qui l’avait prise à la gorge.
«Mon cher Vania!» me dit-elle au bout d’une minute, puis elle se tut à nouveau, comme si elle avait oublié ce qu’elle voulait dire ou comme si elle avait parlé ainsi sans réflexion, sous le coup d’une impression spontanée.
Cependant, nous arpentions toujours la pièce. Devant l’icône, une lampe brûlait. Les derniers temps, Natacha était devenue de plus en plus pieuse et n’aimait pas qu’on lui en parlât.
«Est-ce fête demain? lui demandai-je, ta lampe est allumée.
– Non…, mais assieds-toi donc, Vania, tu dois être fatigué. Veux-tu du thé? Tu n’en as pas encore pris?
– Asseyons-nous, Natacha. J’ai déjà pris mon thé.
– D’où viens-tu maintenant?
– De chez EUX. (C’est ainsi que nous nommions ses parents.)