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– Tu ne nous l’as pas du tout cachée! l’interrompit Natacha: il y a bien là de quoi se vanter! En réalité, tu nous as tout raconté tout de suite. Je me souviens que tu es devenu brusquement très docile et très tendre, que tu ne me quittais plus, comme si tu t’étais rendu coupable de quelque chose, et tu nous as raconté toute la lettre par fragments.

– C’est impossible, je ne vous ai sûrement pas dit l’essentiel. Vous avez peut-être tous les deux deviné quelque chose, ça, c’est votre affaire, mais moi je ne vous ai rien raconté. Je vous l’ai caché et j’en ai terriblement souffert.

– Je me souviens, Aliocha, que vous me demandiez alors conseil à chaque instant et vous m’avez tout raconté, par bribes, bien sûr, sous forme de suppositions, ajoutai-je en regardant Natacha.

– Tu nous as tout raconté! Ne fais pas le fier, je t’en prie, appuya-t-elle. Est-ce que tu peux cacher quelque chose? Est-ce que tu peux ruser? Mavra elle-même sait tout. N’est-ce pas, Mavra?

– Bien sûr! répliqua Mavra, en passant la tête par la porte; tu as tout raconté les trois premiers jours. Cela ne te va pas de faire le cachottier!

– Ah! comme c’est désagréable de parler avec vous! Tu fais tout cela pour te venger, Natacha! Et toi, Mavra, tu te trompes, toi aussi. Je me souviens que j’étais alors, comme fou; te rappelles-tu, Mavra?

– Comment ne pas se le rappeler! Aujourd’hui encore, tu es comme fou!

– Non, non, ce n’est pas ce que je veux dire. Tu te souviens! Nous n’avions toujours pas de ressources, et tu es allée mettre en gage mon porte-cigarettes en argent; et, surtout, permets-moi de te le faire remarquer, Mavra, tu t’oublies terriblement devant moi. C’est Natacha qui t’a appris tout cela. Soit; admettons que je vous aie raconté dès cette époque-là, par bribes (je m’en souviens maintenant). Mais le ton, le ton de la lettre, vous ne le connaissez pas, et vous savez bien que dans une lettre l’essentiel, c’est le ton. C’est cela que je veux dire.

– Eh bien, quel était ce ton? demanda Natacha.

– Écoute, Natacha, tu me demandes cela comme si tu plaisantais. NE PLAISANTE PAS. Je t’assure que c’est très important. Le ton de cette lettre était tel que les bras m’en sont tombés. Jamais mon père ne m’avait parlé ainsi: le monde périsse, si mon désir ne se réalise pas! Voici quel en était le ton!

– C’est bon, raconte-nous cela; et pourquoi devais-tu te cacher de moi?

– Ah! mon Dieu! Mais pour ne pas t’effrayer. J’espérais arranger tout moi-même. Donc, après cette lettre, dès que mon père est arrivé, mes tourments ont commencé. Je m’étais préparé à lui répondre fermement, sérieusement, en termes clairs, mais je n’en ai jamais eu l’occasion. Et il ne me posait même pas de questions: il est rusé! Au contraire, il faisait comme si tout était déjà décidé, comme s’il ne pouvait pas y avoir entre nous aucune discussion, aucun malentendu. Tu m’entends: comme s’il NE POUVAIT même pas y en avoir; quelle présomption! J’en étais étonné. Comme il est intelligent, Ivan Petrovitch, si vous saviez! Il a tout lu, il sait tout; vous le regardez une seule fois, et il connaît déjà toutes vos pensées comme les siennes. C’est sûrement pour cela qu’on a dit qu’il était jésuite. Natacha n’aime pas que je fasse son éloge. Ne te fâche pas, Natacha. Ainsi donc…, mais à propos! Il ne me donnait pas d’argent au début, et maintenant il m’en a donné, hier, Natacha! Mon ange! Notre misère a pris fin! Tiens, regarde! Tout ce qu’il m’avait retranché en punition depuis six mois, il me l’a rendu hier. Voyez combien cela fait, je n’ai pas encore compté. Mavra, regarde combien il y a d’argent! Maintenant, nous n’aurons plus besoin de mettre nos cuillers et nos boutons de manchettes au mont-de-piété.»

Il sortit de sa poche une assez grosse liasse de billets, environ quinze cents roubles-argent, et la posa sur la table. Mavra regarda les billets avec étonnement et félicité Alexeï. Natacha le pressait instamment.

«Ainsi, je me suis demandé ce que j’allais faire, poursuivit Aliocha. Comment aller contre lui? Je vous jure à tous deux que, s’il avait été méchant, s’il n’avait pas été aussi bon avec moi, je n’aurais pensé à rien de tout cela. Je lui aurais dit carrément que je ne voulais pas, que je n’étais plus un enfant, mais un homme et que maintenant, c’était fini! Et j’aurais tenu bon, croyez-le. Tandis que là, qu’est-ce que je pouvais lui dire? Mais ne m’accusez pas. Je vois que tu as l’air mécontente, Natacha. Qu’avez vous à échanger des clins d’yeux? Vous pensez sans doute: ça y est, ils l’ont embobiné tout de suite et il n’a pas pour une once de fermeté. De la fermeté, j’en ai, et plus que vous ne pensez! La preuve, c’est que, malgré ma situation, je me suis dit aussitôt: «C’est mon devoir, je dois tout, tout raconter à mon père.» J’ai commencé, et je lui ai tout raconté, et il m’a écouté jusqu’au bout.

– Mais qu’est-ce que tu lui as dit en fait? lui demanda Natacha d’un air inquiet.

– Je lui ai dit que je ne voulais pas d’autre fiancée, parce que j’en avais une: toi. À vrai dire, je ne lui ai pas encore dit cela ouvertement, mais je l’y ai préparé, et je le lui dirai demain; j’y suis décidé. Tout d’abord, j’ai commencé par dire que c’était honteux et vil de se marier pour de l’argent et que c’était pure stupidité de notre part que de nous considérer comme des aristocrates (car je parlais avec lui tout à fait librement, comme avec un frère). Ensuite je lui ai dit que j’étais du tiers-état et que le tiers-état c’est l’essentiel; que j’en étais fier, que j’étais semblable à tout le monde, et que je ne voulais me distinguer de personne…, en un mot, je lui ai exposé toutes ces saines idées… Je parlais avec chaleur, avec élan. Je m’étonnais moi-même. Je lui ai démontré, pour finir, à son propre point de vue…, je lui ai dit tout net: «Quels princes sommes-nous? Nous n’en avons que la naissance, mais au fond, qu’avons-nous de princier?» Premièrement, nous ne sommes pas particulièrement riches, et la richesse est ce qu’il y a de plus important. Le plus grand prince de nos jours, c’est Rothschild. Deuxièmement, dans le grand monde aujourd’hui, il y a longtemps qu’on n’a plus entendu parler de nous. Le dernier avait été mon oncle, Sémione Valkovski, et encore il n’était connu qu’à Moscou, et uniquement parce qu’il avait perdu ses dernières trois cents âmes; si mon père n’avait lui-même gagné de l’argent, ses petits-enfants auraient peut-être labouré la terre, comme font certains princes. Donc, il n’y a pas là de quoi s’enorgueillir. En un mot, je lui ai sorti tout ce qui bouillonnait de moi, tout, avec fougue, sans détour, et j’en ai même ajouté un peu. Il ne m’a même pas répondu, mais s’est mis seulement à me reprocher d’avoir abandonné la maison du comte Naïnski, puis il m’a dit ensuite qu’il fallait la cour à la princesse K…, ma marraine, et que si la princesse K… me recevait bien, cela voulait dire qu’on me recevrait partout et que ma carrière était faite, et il a continué à m’en conter! Il faisait tout le temps allusion au fait que je les avais tous abandonnés depuis que je vivais avec toi, Natacha; que c’était donc ton influence. Mais jusqu’à présent il ne m’a jamais parlé de toi, directement, on voit même qu’il évite ce sujet. Nous rusons tous les deux, nous nous épions, nous nous attrapons mutuellement, et sois certaine que notre jour viendra.