Natacha était émue.
«Et tu as pu nous raconter d’abord tes exploits chez une princesse sourde! Ah! Aliocha, Aliocha! s’écria-t-elle, en lui lançant un regard chargé de reproches. Et Katia? Était-elle gaie, joyeuse, en te congédiant?
– Oui, elle était contente d’avoir eu l’occasion de faire un geste noble, et elle pleurait. Car elle m’aime aussi, tu sais, Natacha! Elle m’a avoué qu’elle avait commencé à m’aimer, qu’elle voyait peu de gens et qu’il y avait longtemps que je lui plaisais. Elle m’avait distingué, surtout, parce qu’autour d’elle il n’y a que ruse et mensonge et que je lui avais paru sincère et honnête. Elle s’est levée et elle m’a dit: «Allons, Dieu vous protège, Alexeï Petrovitch, et moi qui croyais…» Elle n’a pas achevé, elle a fondu en larmes et elle est sortie. Nous avons décidé que, dès demain, elle dirait à sa belle-mère qu’elle ne voulait pas m’épouser et que, dès demain, je devrais aussi tout dire à mon père fermement et hardiment. Elle m’a reproché de ne pas lui avoir parlé plus tôt: «Un honnête homme ne doit rien craindre!» Elle est tellement noble! Elle n’aime pas non plus mon père; elle dit qu’il est fourbe et qu’il court après l’argent. Je l’ai défendu: elle ne m’a pas cru. Si je ne réussis pas demain auprès de mon père (elle est certaine que je ne réussirai pas), alors elle est aussi d’avis que je me réfugie sous la protection de la princesse K… Car aucun d’entre eux n’oserait aller contre elle. Nous nous sommes mutuellement promis d’être comme frère et sœur. Oh! si tu savais aussi son histoire, combien elle est malheureuse, quel dégoût elle éprouve pour sa vie chez sa belle-mère, pour toute cette mise en scène!… Elle ne me l’a pas dit franchement, comme si elle me craignait moi aussi, mais je l’ai deviné à certaines de ses paroles, Natacha, mon amie! Comme elle t’admirerait, si elle te voyait! Et quel bon cœur elle a! Avec elle, c’est tellement facile! Vous êtes faites toutes deux pour être sœurs et vous devez vous aimer. Je l’ai toujours pensé. Et c’est vrai: je vous réunirais, et je resterais à côté de vous, à vous contempler. Ne va pas te faire des idées, Natacha, et laisse-moi te parler d’elle. J’ai précisément besoin de te parler d’elle, et de lui parler de toi. Mais tu sais bien que je t’aime plus que tous, plus qu’elle… Tu es mon tout!»
Natacha le regardait en silence, avec une affection mêlée de tristesse. On eût dit que les mots d’Aliocha la caressaient et la torturaient en même temps.
«Il y a longtemps, quinze jours déjà, que je me suis fait une opinion sur Katia, poursuivait-il. Je suis allé chez eux chaque soir. Quand je revenais à la maison, je ne faisais que penser à vous deux, et vous comparer à l’autre.
– Laquelle d’entre nous l’emportait? lui demanda Natacha en souriant.
– Tantôt toi, tantôt elle. Mais c’est toujours toi qui avais l’avantage. Lorsque je parle avec elle, je sens toujours que je deviens moi-même meilleur, plus intelligent, plus noble en quelque sorte. Mais demain, demain tout se décidera!
– Et tu n’as plus pitié d’elle? Elle t’aime, tu le sais; tu dis que tu t’en es aperçu toi-même.
– Si, j’en ai pitié! Mais nous nous aimerons tous trois, et alors…
– Et alors adieu!» dit doucement Natacha, comme en aparté. Aliocha la regarda d’un air perplexe.
Mais notre entretien fut brusquement interrompu de la façon la plus imprévue. Dans la cuisine qui était en même temps l’antichambre, on entendit un léger bruit, comme si quelqu’un était entré. Une minute après, Mavra ouvrit la porte et fit à la dérobée un petit signe pour appeler Aliocha. Nous nous tournâmes tous vers elle.
«On te demande, si tu veux bien venir, dit-elle d’un ton quasi mystérieux.
– On peut me demander à cette heure? dit Aliocha, en nous jetant un regard étonné. J’y vais!»
Dans la cuisine se tenait le valet du prince son père. On apprit que le prince, en rentrant chez lui, avait arrêté sa voiture devant l’appartement de Natacha et avait envoyé demander si Aliocha était chez elle. Après avoir fait la commission, le valet se retira sur-le-champ.
«C’est bizarre! Ce n’était encore jamais arrivé, dit Aliocha troublé en nous enveloppant du regard; qu’est-ce que cela veut dire?»
Natacha le regarda d’un air anxieux. Soudain, Mavra rouvrit la porte.
«Le prince vient lui-même», dit-elle précipitamment à voix basse et aussitôt elle disparut.
Natacha devint pâle et se leva. Ses yeux se mirent soudainement à briller. Elle s’appuyait légèrement à la table et, toute troublée, regardait la porte par où devait entrer le visiteur importun.
«Natacha, ne crains rien, je suis là! Je ne lui permettrai pas de t’offenser», lui murmura Aliocha ému, mais maître de lui.
La porte s’ouvrit et sur le seuil apparut le prince Valkovski en personne.
II
Il nous embrassa d’un regard rapide et attentif. On ne pouvait encore déceler d’après ce regard s’il se présentait en ami ou en ennemi. Mais je veux décrire son aspect par le menu. Ce soir-là, il me frappa particulièrement.
Je l’avais déjà vu auparavant. C’était un homme d’environ quarante-cinq ans, pas plus, avec un visage régulier et extrêmement beau, dont l’expression changeait selon les circonstances; mais elle changeait brusquement, totalement, avec une rapidité extraordinaire, passant de l’aménité même au mécontentement le plus renfrogné, comme par le déclenchement subit de quelque ressort. L’ovale pur de son visage légèrement basané, ses dents magnifiques, ses lèvres petites et assez fines, joliment dessinées, son nez droit un peu allongé, son haut front, où l’on ne voyait pas encore la plus petite ride, ses yeux gris assez grands, tout cela en faisait presque un bel homme, et cependant son visage ne produisait pas une impression agréable. Ce visage repoussait surtout parce que son expression semblait ne pas lui appartenir en propre, mais était toujours affectée, étudiée, empruntée, et la sourde conviction naissait en vous que jamais vous n’y liriez une expression authentique. En le considérant avec plus d’insistance, vous commenciez à soupçonner sous ce masque perpétuel quelque chose de mauvais, de cauteleux, et d’au plus haut degré égoïste. Ses beaux yeux gris grands ouverts retenaient particulièrement votre attention. Ils semblaient être les seuls à ne pouvoir se soumettre entièrement à sa volonté. Même s’il désirait vous regarder d’un air doux et affectueux, les rayons de son regard se dédoublaient en quelque sorte et, parmi les rayons doux et affectueux, d’autres brillaient, hargneux, inquisiteurs, durs, méfiants… Il était assez grand, bien bâti, un peu maigre, et paraissait considérablement plus jeune que son âge. Ses cheveux souples blond cendré avaient à peine commencé à grisonner. Ses oreilles, ses mains, les extrémités de ses pieds, étaient étonnamment belles, d’une beauté aristocratique. Il était vêtu avec une élégance et une fraîcheur raffinées, et il avait encore quelques allures de jeune homme, qui d’ailleurs lui seyaient. Il semblait le frère aîné d’Aliocha. Du moins, on ne l’eût jamais pris pour le père d’un aussi grand garçon.