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Il marcha droit sur Natacha et lui dit, en posant sur elle un regard assuré:

«Mon arrivée chez vous à cette heure sans me faire annoncer est étrange et en dehors de toutes règles admises, mais j’espère que vous croirez que du moins je suis conscient de toute l’excentricité de ma démarche. Je sais également à qui j’ai affaire; je sais que vous êtes compréhensive et généreuse. Accordez-moi seulement dix minutes, et j’espère que vous-même me comprendrez et m’approuverez.»

Il dit tout cela poliment, mais avec force et fermeté.

«Asseyez-vous», dit Natacha, qui n’était pas remise encore de sa première émotion et d’une sorte de frayeur.

Il s’inclina légèrement et s’assit.

«Avant tout, permettez-moi de lui dire deux mots, commença-t-il, en désignant son fils. Aliocha, dès que tu es parti, sans m’attendre et même sans nous dire adieu, on est venu prévenir la comtesse que Katerina Fiodorovna se trouvait mal. La comtesse allait se précipiter chez elle lorsque Katerina Fiodorovna est entrée brusquement, toute défaite et en proie à un grand trouble. Elle nous a dit sans détour qu’elle ne pouvait être ta femme. Elle a ajouté qu’elle allait entrer au couvent, que tu lui avais demandé son assistance et que tu lui avais confié que tu aimais Nathalia Nikolaievna. Cet incroyable aveu de Katerina Fiodorovna en un pareil instant avait été provoqué, bien entendu, par l’extrême étrangeté de l’explication que tu avais eue avec elle. Elle était presque hors d’elle. Tu comprends que cela m’a impressionné et effrayé. En passant à l’instant dans la rue, j’ai aperçu de la lumière à vos fenêtres, poursuivit-il en se tournant vers Natacha. Et une pensée qui me poursuit depuis longtemps s’est à ce point emparée de moi que je n’ai pu résister à son premier attrait et que je suis entré chez vous. Pourquoi? Je vais vous le dire tout de suite, mais je vous prierai tout d’abord de ne pas vous étonner de la brutalité de mon explication. Tout ceci est venu si subitement…

– J’espère que je comprendrai et que je saurai apprécier comme il faut ce que vous direz» dit Natacha en hésitant.

Le prince la regarda avec insistance, comme s’il se hâtait de la DÉCHIFFRER entièrement en l’espace d’une minute.

«Je compte aussi sur votre pénétration, reprit-il; et si je me suis permis de venir vous voir ce soir, c’est précisément parce que je sais à qui j’ai affaire. Je vous connais depuis longtemps, bien que jadis j’aie été si injuste et si coupable envers vous. Écoutez: vous savez qu’il y a de vieilles dissensions entre votre père et moi. Je ne me justifie pas: peut-être que je suis plus coupable envers lui que je ne le pensais jusqu’à présent. Mais, s’il en est ainsi, c’est que moi-même j’ai été trompé. Je suis méfiant, je le reconnais. Je suis enclin à soupçonner le mal avant le bien, c’est un trait malheureux, propre aux cœurs secs. Mais je n’ai pas l’habitude de dissimuler mes défauts. J’ai ajouté foi à toutes ces calomnies et, lorsque vous avez quitté vos parents, j’ai pris peur pour Aliocha. Mais je ne vous connaissais pas encore. Les renseignements que j’ai fait prendre m’ont peu à peu rassuré entièrement. J’ai observé, étudié, et pour finir, j’ai acquis la conviction que mes soupçons étaient sans fondement. J’ai appris que vous aviez rompu avec votre famille, je sais aussi que votre père est de toutes ses forces opposé à votre mariage avec mon fils. Et d’ailleurs le seul fait qu’avec une telle influence, un tel pouvoir, puis-je dire, sur Aliocha, vous n’ayez pas jusqu’ici utilisé ce pouvoir et que vous ne l’ayez pas contraint de vous épouser, ce seul fait vous place sous un jour favorable. Malgré cela, je vous l’avoue, j’ai décidé alors de faire obstacle autant qu’il est en mon pouvoir à toute éventualité de mariage entre vous et mon fils. Je sais que je m’exprime trop franchement mais en ce moment il faut avant tout que je sois franc; vous en conviendrez vous-même lorsque vous m’aurez écouté jusqu’au bout. Peu de temps après que vous ayez quitté votre maison, je suis parti de Pétersbourg; mais je n’avais déjà plus de craintes au sujet d’Aliocha. J’espérais en votre noble fierté. J’avais compris que vous-même ne désiriez pas vous marier avant que nos désagréments familiaux n’aient pris fin; que vous ne vouliez pas mettre la discorde entre Aliocha et moi, car je ne lui aurais jamais pardonné son mariage avec vous; que vous ne souhaitiez pas non plus qu’on dise de vous que vous cherchiez un fiancé de lignée princière et une alliance avec notre maison. Au contraire, vous avez même témoigné du dédain à notre égard, et vous attendiez peut-être le moment où je viendrais moi-même vous prier de nous faire l’honneur d’accorder votre main à mon fils. Cependant, je suis obstinément resté votre ennemi. Je ne veux pas me disculper, mais je ne vous cacherai pas mes raisons. Les voici: vous n’avez ni nom ni fortune. J’ai du bien, il est vrai, mais il nous en faut davantage. Notre famille est déchue. Nous avons besoin de relations et d’argent. La belle-fille de la comtesse Zénaïda Fiodorovna, quoique sans relations, est très riche. Si nous tardions le moins du monde, des amateurs se présentaient et nous soufflaient la fiancée: il ne fallait pas laisser échapper pareille occasion, aussi, bien qu’Aliocha fût encore trop jeune, je décidai de le marier. Vous voyez que je ne vous cache rien. Vous pouvez regarder avec mépris un père qui reconnaît lui-même que, conduit par l’intérêt et par les préjugés, il a incité son fils à commettre une mauvaise action; car abandonner une jeune fille au grand cœur qui lui a tout sacrifié et envers laquelle il est tellement coupable, c’est une mauvaise action. Mais je ne me justifie pas. La seconde raison de ce mariage projeté entre mon fils et la belle-fille de la comtesse Zénaïda Fiodorovna est que cette jeune fille est au plus haut point digne d’amour et de respect. Elle est belle, bien élevée, elle a un caractère remarquable et elle est fort intelligente, bien qu’à beaucoup d’égards elle soit encore une enfant. Aliocha n’a pas de caractère, il est étourdi, extraordinairement peu raisonnable, à vingt-deux ans c’est encore tout à fait un enfant; il ne possède que de la dignité et un bon cœur, qualités dangereuses d’ailleurs étant donné ses autres défauts. Il y a longtemps que j’ai remarqué que mon influence sur lui commence à diminuer: l’ardeur et les entraînements de la jeunesse prennent le dessus et l’emportent même sur certaines obligations. Peut-être que je l’aime trop, mais je suis convaincu que je ne suffis plus à le tenir en main. Et cependant, il lui faut absolument être sous quelque influence bienfaisante et permanente. Il a une nature soumise, faible, aimante, il préfère aimer et obéir que de commander. Il restera toute sa vie ainsi. Vous pouvez vous représenter combien je me suis réjoui lorsque je rencontrai Katerina Fiodorovna, l’idéal de la jeune fille que j’aurais souhaitée pour femme à mon fils. Mais c’était trop tard; sur lui déjà régnait sans conteste une autre influence: la vôtre. Je l’ai observé avec vigilance lorsque je suis revenu il y a un mois à Pétersbourg et j’ai remarqué avec étonnement en lui un changement sensible vers un mieux. Sa frivolité, son caractère enfantin restaient presque les mêmes, mais certaines aspirations nobles s’étaient affermies en lui; il commençait à s’intéresser non plus uniquement à des jouets, mais à ce qui est élevé, noble, honnête. Il a des idées bizarres, instables, parfois absurdes; mais ses désirs, ses emportements, son cœur sont meilleurs, et c’est là le fondement de tout; et toutes ces améliorations viennent indiscutablement de vous. Vous l’avez rééduqué. Je vous avoue qu’à ce moment-là l’idée m’est venue que vous pourriez plus que n’importe qui faire son bonheur. Mais j’ai chassé cette pensée, je l’ai rejetée. J’avais besoin de vous l’enlever coûte que coûte; j’ai commencé à agir et j’ai cru que j’avais atteint mon but. Il y a une heure encore, je pensais que la victoire était de mon côté. Mais l’incident survenu dans la maison de la comtesse a d’un coup renversé toutes mes suppositions. Un fait inattendu m’a surtout frappé: ce sérieux insolite chez Aliocha, la fermeté de son attachement pour vous, la persistance, la vivacité de ce lien. Je vous le répète, vous l’avez rééduqué définitivement. J’ai vu tout d’un coup que le changement qui s’était opéré en lui allait encore plus loin que je ne le pensais. Aujourd’hui il a donné devant moi des signes d’une intelligence que j’étais loin de soupçonner en lui et il a fait preuve en même temps d’une finesse, d’une pénétration rares. Il a choisi le chemin le plus sûr pour sortir d’une situation qu’il jugeait embarrassante. Il a effleuré et éveillé la faculté la plus noble du cœur humain: celle de pardonner et de rendre le bien pour le mal. Il s’est livré au bon plaisir de l’être qu’il avait offensé et a accouru vers lui en lui demandant sympathie et assistance. Il a touché la fierté d’une femme qui l’aimait déjà, en lui avouant qu’elle avait une rivale, et en même temps il lui a inspiré de la sympathie pour cette rivale et a obtenu pour lui-même le pardon et la promesse d’une amitié fraternelle et désintéressée. Affronter une pareille explication sans blesser, sans offenser, les hommes les plus sages et les plus adroits en sont parfois incapables, ceux qui le peuvent précisément sont les cœurs frais et purs, et bien dirigés, comme le sien. Je suis convaincu que vous n’avez pris part à sa démarche d’aujourd’hui ni par vos paroles ni par vos conseils. Peut-être ne l’avez-vous apprise qu’à l’instant même. Je ne me trompe pas, n’est-ce pas?