– Oui! oui! répondit Natacha: aussi souvent que possible! Je désire au plus vite…, vous aimer…, ajouta-t-elle toute confuse.
– Comme vous êtes sincère, comme vous êtes honnête! dit le prince, en souriant à ses paroles. Vous ne cherchez même pas à dissimuler pour dire une simple politesse. Mais votre sincérité est plus précieuse que toutes ces politesses simulées. Oui! Je sens qu’il me faudra longtemps, longtemps, pour mériter votre amitié!
– Taisez-vous, ne me faites pas de compliments, c’est assez!» lui murmura Natacha dans son trouble.
Qu’elle était belle, en cet instant!
«Soit! trancha le prince; mais deux mots encore. Pouvez-vous vous figurer combien je suis malheureux! Car je ne pourrai venir vous voir ni demain ni après-demain. Ce soir, j’ai reçu une lettre, très importante, me demandant de prendre part sans délai à une affaire. Je ne peux en aucune façon m’y soustraire. Demain matin, je quitte Pétersbourg. Je vous en prie, ne pensez pas que je sois venu vous voir si tard précisément parce que je n’en aurais eu le temps ni demain ni après-demain. Vous ne le pensez sûrement pas, mais voici un petit échantillon de mon esprit soupçonneux! Pourquoi m’a-t-il semblé que vous deviez infailliblement penser cela? Oui, cette méfiance m’a beaucoup entravé au cours de ma vie, toute ma mésintelligence avec votre famille est peut-être seulement une conséquence de mon fâcheux caractère!… C’est aujourd’hui mardi. Mercredi, jeudi et vendredi je serai absent. J’espère revenir sans faute samedi et je viendrai vous voir le jour même. Dites-moi, puis-je venir passer toute la soirée?
– Bien sûr, bien sûr s’écria Natacha, je vous attendrai samedi soir avec impatience!
– Ah! comme j’en suis heureux! Je vous connaîtrai de mieux en mieux! Allons…, je m’en vais! Mais je ne peux m’en aller sans vous serrer la main, poursuivit-il en se tournant brusquement vers moi. Excusez-moi! Nous parlons tous en ce moment de façon si décousue… J’ai déjà eu plusieurs fois le plaisir de vous rencontrer, et nous avons même été présentés l’un à l’autre. Je ne puis m’éloigner sans vous dire combien il m’a été agréable de renouveler connaissance.
– Nous nous sommes rencontrés, c’est vrai, répondis-je en prenant la main qu’il me tendait, mais, je m’excuse, je ne me souviens pas que nous ayons été présentés.
– Chez le prince R…, l’année dernière.
– Pardonnez-moi, je l’avais oublié. Et je vous assure que cette fois je ne l’oublierai plus. Cette soirée restera pour moi particulièrement mémorable.
– Oui, vous avez raison, pour moi aussi. Je sais depuis longtemps que vous êtes un véritable ami, un ami sincère de Nathalia Nikolaievna et de mon fils. J’espère être le quatrième entre vous trois. N’est-ce pas? ajouta-t-il en se tournant vers Natacha.
– Oui, c’est un véritable ami et il faut que nous soyons tous réunis! répondit Natacha, inspirée par un sentiment profond. La pauvrette! Elle avait rayonné de joie, lorsqu’elle avait vu que le prince n’oubliait pas de s’approcher de moi. Comme elle m’aimait!
– J’ai rencontré beaucoup d’admirateurs de votre talent, poursuivit le prince: je connais deux de vos lectrices les plus ferventes. Cela leur serait si agréable de vous connaître personnellement. Ce sont la comtesse, ma meilleure amie, et sa belle-fille, Katerina Fiodorovna Philimonova. Permettez-moi d’espérer que vous ne me refuserez pas le plaisir de vous présenter à ces dames.
– Ce sera un grand honneur, quoique en ce moment j’aie peu de relations…
– Mais vous me donnerez votre adresse? Où habitez-vous? J’aurai le plaisir…
– Je ne reçois pas chez moi, prince, du moins pour l’instant.
– Cependant, quoique je ne mérite pas une exception…, je…
– Faites-moi ce plaisir, puisque vous insistez, cela me sera très agréable. J’habite rue N…, maison Klugen.
– Maison Klugen!» s’exclama-t-il. Il paraissait frappé. «Comment! Vous… y habitez depuis longtemps?
– Non, il n’y a pas longtemps, répondis-je en le regardant involontairement. Je loge au numéro quarante-quatre.
– Quarante-quatre? Vous vivez…, seul?
– Absolument seul.
– Ah! oui! C’est parce que…, il me semble que je connais cette maison. C’est d’autant mieux… J’irai vous voir sans faute, sans faute. J’ai beaucoup de choses à vous dire, et j’attends beaucoup de vous. Vous pouvez m’obliger à bien des égards. Vous voyez, je commence aussitôt par une requête. Mais au revoir! Votre main, encore une fois!»
Il me serra la main ainsi qu’à Aliocha, baisa à nouveau la petite main de Natacha et sortit sans prier Aliocha de le suivre.
Nous restâmes tous trois fort troublés. Tout ceci s’était fait si inopinément, si brusquement. Nous sentions tous qu’en un clin d’œil tout avait changé et que quelque chose de nouveau, d’inconnu, commençait. Aliocha s’assit sans dire mot à côté de Natacha et lui baisa doucement la main. De temps en temps, il lui jetait un regard qui semblait attendre ce qu’elle allait dire.
«Aliocha, mon cher, va dès demain chez Katerina Fiodorovna, dit-elle enfin.
– J’y pensais aussi, répondit-il; j’irai sûrement.
– Mais peut-être aussi qu’il lui sera pénible de te voir… Comment faire?
– Je ne sais pas, mon amie. J’y ai pensé. Je verrai…, je prendrai une décision. Eh bien, Natacha, maintenant tout a changé pour nous», ne put s’empêcher de dire Aliocha.
Elle sourit et lui jeta un long regard tendre.
«Et comme il est délicat! Il a vu ton pauvre logement et il n’a pas dit un mot…
– À quel sujet?
– Eh bien…, au sujet d’un déménagement… ou d’autre chose, ajouta-t-il en rougissant.
– Veux-tu te taire, Aliocha, qu’est-ce que cela vient faire?
– Je veux dire qu’il est très délicat. Et comme il t’a fait des compliments! Je te l’avais bien dit! Oui, il peut tout comprendre, tout sentir! Mais il a parlé de moi comme d’un enfant: tous me considèrent comme un enfant! Et pourquoi pas? j’en suis un, en effet.
– Tu es un enfant, mais tu as plus de pénétration que nous tous. Tu es bon, Aliocha!
– Il a dit que mon bon cœur me faisait du tort. Comment cela? je ne comprends pas. Sais-tu, Natacha? Est-ce que je ne ferais pas bien d’aller le trouver tout de suite? Je serai demain chez toi dès l’aube.
– Va, va, mon ami. C’est une bonne idée. Et présente-toi chez lui sans faute, n’est-ce pas? Demain, tu viendras dès que tu pourras. Cette fois-ci tu ne te sauveras plus pendant cinq jours? ajouta-t-elle d’un ton malicieux, avec un regard caressant. Nous étions tous dans une joie sereine et complète.
– Viens-tu avec moi, Vania? cria Aliocha en quittant la pièce.
– Non, il va rester; nous avons encore à parler, Vania. Prends bien garde, demain, dès l’aube!
– C’est cela. Adieu, Mavra!»
Mavra était fort agitée. Elle avait écouté à la porte tout ce qu’avait dit le prince, mais elle était loin d’avoir tout compris. Elle aurait voulu percer le mystère, poser des questions. Mais pour l’instant, elle avait un air très sérieux, fier même. Elle sentait aussi qu’un grand changement venait de se produire.