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Nous demeurâmes seuls. Natacha me prit la main, et resta quelque temps silencieuse, comme cherchant ce qu’elle allait dire.

«Je suis fatiguée! dit-elle enfin d’une voix faible. Écoute: tu iras demain chez nous, n’est-ce pas?

– Certainement.

– Parle à maman, mais ne lui dis rien À LUI.

– Tu sais bien que je ne lui parle jamais de toi.

– C’est vrai: il le saura sans cela. Mais tu noteras ce qu’il dira? Comment il accueillera cela. Grand Dieu, Vania! Est-il possible qu’il me maudisse pour ce mariage? Non, ce n’est pas possible!

– Au prince d’arranger tout cela, répliquai-je précipitamment. Il faut absolument qu’il se réconcilie avec ton père; ensuite, tout s’aplanira.

– Oh! mon Dieu! Si c’était possible!… s’écria-t-elle d’une voix suppliante.

– Ne t’inquiète pas, Natacha, tout s’arrangera. Cela en prend le chemin.»

Elle me regarda avec insistance.

«Vania! Que penses-tu du prince?

– S’il a parlé sincèrement, c’est, selon moi, un homme parfaitement noble.

– S’il a parlé sincèrement? Qu’est-ce que cela veut dire? Mais il ne pouvait pas ne pas être sincère!

– C’est ce que je crois aussi, répondis-je. C’est donc qu’elle a quelque idée en tête, songeai-je à part moi. C’est bizarre!

– Tu le regardais tout le temps…, si fixement…

– Oui, il m’a semblé un peu étrange.

– À moi aussi. Il parle d’une telle façon… Je suis fatiguée, mon ami. Sais-tu? Rentre chez toi, à ton tour! Et viens me voir demain dès que tu pourras, quand tu auras passé chez eux. Écoute encore: ce n’était pas offensant, quand je lui ai dit que je voulais l’aimer le plus vite possible?

– Non…, pourquoi offensant?

– Et…, ce n’était pas bête? Car cela voulait dire que je ne l’aimais pas encore.

– Au contraire, c’était parfait, naïf, spontané. Tu étais si belle à ce moment-là! C’est lui qui serait stupide s’il ne comprenait pas cela avec son usage du grand monde!

– Tu as l’air fâché contre lui, Vania? Mais comme je suis mauvaise, méfiante et vaniteuse, tout de même! Ne ris pas: tu sais que je ne te cache rien. Ah! Vania, mon cher ami! Si je suis de nouveau malheureuse, si le malheur revient, tu seras sûrement ici, à mes côtés, je le sais; tu seras peut-être le seul! Comment te rendrai-je tout cela! Ne me maudis jamais, Vania!

De retour chez moi, je me déshabillai aussitôt et me couchai. Ma chambre était sombre et humide comme une cave. Un grand nombre de pensées et de sensations étranges m’agitaient et, de longtemps, je ne pus m’endormir.

Mais il y avait un homme qui devait bien rire en ce moment, en s’endormant dans son lit confortable, si du moins il daignait encore rire de nous! Il jugeait cela sans doute au-dessous de sa dignité!

III

Le lendemain matin, vers dix heures, en sortant de mon appartement pour me rendre en hâte chez les Ikhméniev à Vassili-Ostrov, puis ensuite chez Natacha, je me heurtai sur le seuil de la porte à ma visiteuse de la veille, la petite-fille de Smith. Elle entrait chez moi. Je ne sais pourquoi, mais je me souviens que je fus très content de la voir. Hier, je n’avais pas eu le temps de bien la regarder et, de jour, elle m’étonna encore plus. Il était difficile de rencontrer créature plus étrange et plus originale, du moins en apparence. Petite, avec des yeux noirs étincelants, des yeux qui n’avaient rien de russe, avec des cheveux noirs en broussaille très épais, un regard obstiné, muet et énigmatique, elle pouvait retenir l’attention de n’importe quel passant dans la rue. C’était son regard surtout qui frappait. Il brillait d’intelligence, et en même temps il était soupçonneux et défiant. Sa méchante robe, sale et usée, ressemblait encore plus qu’hier à une guenille, à la lumière du jour. Il me sembla qu’elle était atteinte de quelque maladie chronique, lente et opiniâtre, qui graduellement, mais inexorablement, ruinait son organisme. Son visage maigre et pâle avait une teinte bilieuse, jaune brun, qui malgré toutes les difformités de la misère et de la maladie, elle n’était pas laide. Elle avait de jolis sourcils finement arqués, et surtout un beau front large et un peu bas et des lèvres bien dessinées au pli audacieux et fier, mais pâles, presque incolores.

«Ah! te voilà! m’écriai-je: je pensais bien que tu reviendrais. Entre donc!»

Elle franchit le seuil lentement, comme hier, en jetant autour d’elle un regard méfiant. Elle examina attentivement la chambre où avait vécu son grand-père, comme si elle cherchait à y surprendre les changements qu’y avait introduits un nouveau locataire. Mais, tel grand-père, telle petite-fille, me dis-je à part moi. Ne serait-elle pas folle? Elle se taisait toujours. J’attendais.

«Je viens chercher les livres, murmura-t-elle enfin, en baissant les yeux.

– Ah! oui! tes livres! les voilà, prends-les. Je les ai gardés exprès pour toi.»

Elle me regarda avec curiosité et eut une grimace bizarre qui semblait vouloir être un sourire incrédule. Mais l’ébauche de sourire disparut et fit place brusquement à l’ancienne expression, sévère et énigmatique.

«Est-ce que grand-père vous a parlé de moi? me demanda-t-elle en me regardant de la tête aux pieds d’un air ironique.

– Non, il ne m’a pas parlé de toi, mais il…

– Pourquoi donc saviez-vous que je viendrais? Qui vous l’a dit? demanda-t-elle en m’interrompant.

– Parce qu’il me semblait que ton grand-père ne pouvait vivre seul, abandonné de tous. Il était si vieux, si faible; aussi j’ai pensé que quelqu’un venait le voir. Tiens, voici tes livres. Tu étudies dedans?

– Non.

– À quoi te servent-ils alors?

– Mon grand-père me donnait des leçons quand je venais le voir.

– Et tu n’es plus venue près?

– Non…, je suis tombée malade, ajouta-t-elle, comme pour se justifier.

– Est-ce que tu as une famille, un père, une mère?»

Elle fronça brusquement les sourcils et me lança un regard effrayé. Puis elle baissa les yeux, se détourna sans mot dire et sortit lentement de la pièce, sans daigner me répondre, exactement comme hier. Je la suivais des yeux avec stupéfaction. Mais elle s’arrêta sur le seuil.

«De quoi est-il mort?» demanda-t-elle brusquement en se tournant imperceptiblement vers moi, exactement avec le même geste et le même mouvement qu’hier, lorsque, sortant et regardant la porte, elle m’avait demandé des nouvelles d’Azor.

Je m’approchai d’elle et commençai à lui faire un récit hâtif. Elle écoutait en silence, avec attention, tête baissée, me tournant le dos. Je lui racontai aussi que le vieux, en mourant, avait parlé de la sixième rue. «J’ai supposé, ajoutai-je, que là-bas vivait sans doute quelqu’un qui lui était cher, c’est pourquoi j’attendais qu’on vienne prendre de ses nouvelles. Il t’aimait certainement, puisqu’il a parlé de toi à ses derniers instants.

– Non, murmura-t-elle, comme à regret. Il ne m’aimait pas.»

Elle était très émue. En lui parlant, je me penchai vers elle et regardai son visage. Je remarquai qu’elle faisait des efforts terribles pour étouffer son émotion, par fierté devant moi. Elle devenait de plus en plus pâle et se mordit violemment la lèvre inférieure. Mais ce qui me frappa surtout, ce furent les battements étranges de son cœur. Il battait de plus en plus fort, si bien qu’à la fin, on pouvait l’entendre à deux ou trois pas, comme lors d’un anévrisme. Je croyais qu’elle allait soudain éclater en pleurs, comme hier; mais elle se domina.