Выбрать главу

«Où est la palissade?

– Quelle palissade?

– Celle près de laquelle il est mort?

– Je te la montrerai…, quand nous sortirons. Mais écoute: comment t’appelles-tu?

– Ça ne vaut pas la peine…

– Qu’est-ce qui ne vaut pas la peine?

– Rien…, je n’ai pas de nom, dit-elle brusquement; elle semblait de mauvaise humeur, et fit le geste de s’en aller. Je la retins.

– Attends, étrange petite fille! Je te veux du bien, tu sais; j’ai pitié de toi, depuis que tu as pleuré hier dans un coin de l’escalier. Je ne peux pas y penser… De plus, ton grand-père est mort entre mes bras et c’est sûrement à toi qu’il songeait lorsqu’il a parlé de la sixième rue, c’est donc un peu comme s’il t’avait confiée à moi. Il m’apparaît en rêve… Je t’ai gardé tes livres et tu es farouche, comme si tu avais peur de moi. Tu es sans doute très pauvre, orpheline peut-être, à la charge des autres; ce n’est pas vrai?»

Je cherchais à la rassurer avec chaleur et je ne sais moi-même ce qui m’attirait en elle. À mon sentiment était mêlé autre chose que de la pitié. Était-ce le caractère mystérieux de cette rencontre, l’impression produite par Smith, ou le caractère fantasque de ma propre humeur? Je ne sais, mais j’étais irrésistiblement entraîné vers elle. Il me sembla que mes paroles l’avaient touchée; elle me regarda d’un air bizarre, non plus sévèrement cette fois, mais avec douceur et longuement; ensuite, elle baissa de nouveau les yeux, comme irrésolue.

«Elena, murmura-t-elle soudain, à l’improviste et presque à voix basse.

– Tu t’appelles Elena?

– Oui…

– Dis-moi, est-ce que tu viendras me voir?

– Je ne peux pas…, je ne sais pas…, si, je viendrai», murmura-t-elle, comme si elle luttait et débattait avec elle-même. À ce moment, une horloge sonna. Elle tressaillit et, me regardant avec une ineffable et douloureuse angoisse, elle me demanda:

«Quelle heure est-il?

– Sans doute dix heures et demie.»

Elle poussa en cri d’effroi.

«Seigneur!» dit-elle et elle s’enfuit sur-le-champ. Mais je l’arrêtai encore une fois dans l’antichambre.

«Je ne te laisserai pas partir ainsi, lui dis-je. Que crains-tu? Tu es en retard?

– Oui, oui, je suis sortie en cachette! Laissez-moi! Elle va me battre! s’écria-t-elle, en essayant de s’arracher de mes mains.

– Écoute un peu et ne te débats pas: tu vas à Vassili-Ostrov, moi aussi, je vais dans la treizième rue. Je suis en retard et j’ai l’intention de prendre un fiacre. Veux-tu venir avec moi? Je te reconduirai. Tu arriveras plus vite qu’à pied…

– Il ne faut pas, il ne faut pas que vous veniez chez moi», s’écria-t-elle, en proie à une frayeur extrême. Ses traits se déformèrent de terreur à la seule pensée que je pouvais aller où elle habitait.

«Mais je te dis que je vais dans la treizième rue, où j’ai affaire, et non chez toi! Je ne te suivrai pas. Avec un fiacre, nous serons vite arrivés. Partons!»

Nous descendîmes en hâte. Je pris le premier véhicule venu, un méchant drojki. Elena était visiblement très pressée, puisqu’elle avait accepté de s’y asseoir avec moi. Le plus étonnant était que je n’osais même pas la questionner. Elle agita les bras et faillit sauter à terre, lorsque je lui demandai qui elle craignait tant chez elle… «Quel est ce mystère?» me dis-je.

Sur le drojki, elle était très mal assise. À chaque secousse, elle s’agrippait à mon paletot de sa main gauche, une main petite, sale et gercée. De l’autre main, elle serrait ses livres; tout laissait voir que ces livres lui étaient très chers. En arrangeant sa robe, elle découvrit brusquement sa jambe, et je vis, à mon grand étonnement, qu’elle était pieds nus dans ses souliers percés. Bien que j’eusse résolu de ne plus lui poser de questions, je ne pus y tenir cette fois encore.

«Quoi, tu n’as pas de bas? lui demandai-je. Comment peux-tu sortir pieds nus avec cette humidité et ce froid?

– Non, je n’en ai pas, répondit-elle, d’un ton saccadé.

– Ah! mon Dieu, mais pourtant tu habites bien chez quelqu’un? Tu aurais dû demander des bas, puisque tu avais besoin de sortir.

– Ça me plaît comme ça.

– Mais tu prendras mal, tu mourras!

– Ça m’est bien égal.»

Elle répugnait visiblement à répondre et mes questions l’irritaient.

«Tiens, c’est là qu’il est mort», lui dis-je, en lui montrant la maison près de laquelle était mort le vieillard.

Elle regarda avec attention, et, brusquement, se tournant vers moi d’un air suppliant, elle me dit:

«Pour l’amour de Dieu, ne me suivez pas! Je viendrai, je viendrai! Dès que je pourrai, je viendrai.

– C’est bon, je t’ai déjà dit que je n’irais pas chez toi. Mais qui crains-tu? Tu es sans doute malheureuse. Cela me fait peine de te regarder…

– Je ne crains personne, répondit-elle avec une sorte d’exaspération dans la voix.

– Mais tu as dit tout à l’heure: «Elle va me battre!»

– Qu’elle me batte! répondit-elle et ses yeux se mirent à étinceler. Qu’elle me batte!» répéta-t-elle d’un ton amer, et sa lèvre supérieure se souleva de façon méprisante et se mit à trembler.

Enfin, nous arrivâmes à Vassili-Ostrov. Elle arrêta le cocher à l’entrée de la sixième rue et sauta du drojki en regardant autour d’elle d’un air inquiet.

«Allez-vous-en, je viendrai vous voir! répétait-elle dans une terrible anxiété, me suppliant de ne pas la suivre. Sauvez-vous vite, vite!»

Je poursuivis mon chemin. Mais après avoir longé le quai un instant, je congédiai le cocher et, revenant sur mes pas jusqu’à la sixième rue, je passai rapidement sur l’autre trottoir. Je l’aperçus; elle n’avait pas encore eu le temps de s’éloigner beaucoup, quoiqu’elle marchât très vite; elle regardait à chaque instant autour d’elle; elle s’arrêta même un instant, pour mieux épier si je la suivais ou non. Mais je me dissimulai sous une porte cochère et elle ne m’aperçut pas. Elle alla plus loin, et je lui emboîtai le pas, toujours de l’autre côté de la rue.

Ma curiosité était excitée au dernier degré. Je m’étais promis de ne pas la suivre mais je voulais, à tout hasard, savoir dans quelle maison elle allait entrer. J’étais sous l’influence d’une impression lourde et étrange, semblable à celle qu’avait produite en moi son grand-père quand Azor était mort dans la confiserie.

IV

Nous marchâmes longtemps, jusqu’à la Petite Avenue. Elle courait presque; enfin, elle entra dans une boutique. Je m’arrêtai pour l’attendre. Elle ne vit tout de même pas dans une boutique, me dis-je.

En effet, une minute après, elle sortit, mais cette fois elle n’avait plus ses livres. Au lieu de livres, elle portait une sorte de terrine. Après avoir parcouru un court chemin, elle pénétra sous la porte cochère d’une maison de piètre apparence. Cette maison était petite, vieille, en brique, à deux étages, et peinte d’une couleur jaune sale. À l’une des trois fenêtres de l’étage inférieur, on voyait un petit cercueil rouge, enseigne d’un fabricant de cercueils. Les fenêtres de l’étage supérieur étaient extraordinairement petites et parfaitement carrées, avec des vitres ternes, vertes et fendues, à travers lesquelles on apercevait des rideaux de calicot rose. Je traversai la rue, m’approchai de la maison, et lus sur une plaque de fer, au-dessus de la porte: maison de la bourgeoise Boubnova.