– Si ce n’est que vingt minutes, ça va; car j’ai à faire, mon cher, je te le jure…
– Si ça va, ça va. Seulement voilà deux mots d’abord; tu n’as pas l’air bien, on dirait qu’on vient de te contrarier, ce n’est pas vrai?
– C’est vrai.
– J’ai deviné. Maintenant, frère, je m’adonne à l’étude de la physionomie, c’est une occupation comme une autre! Mais allons, nous causerons. En vingt minutes, j’ai tout d’abord le temps de faire un sort à tout un samovar, d’avaler un petit verre de liqueur de bouleau, puis de livèche, puis d’orange, puis de parfait-amour et j’inventerai encore quelque chose d’autre. Je bois, frère! Je ne vaux quelque chose que les jours de fête avant la messe. Mais toi, tu ne boiras pas, si tu ne veux pas. J’ai simplement besoin de toi. Si tu bois, tu témoigneras d’une particulière noblesse d’âme. Allons! Nous bavarderons un peu, puis, pendant une dizaine d’années, chacun ira de nouveau de son côté. Je ne te vaux pas, frère Vania!
– Allons, ne jacasse pas, marchons plus vite. Je t’accorde vingt minutes et ensuite tu me laisseras tranquille.»
Dans le restaurant, il fallait gagner le second étage en grimpant un escalier de bois en colimaçon avec un perron. Mais dans l’escalier, nous nous heurtâmes soudain à deux hommes complètement ivres. Lorsqu’ils nous virent, ils se rangèrent en chancelant.
L’un d’entre eux était un garçon très jeune et encore imberbe, avec de petites moustaches à peine naissantes; il avait une expression de bêtise renforcée. Il était vêtu avec élégance, mais de façon un peu ridicule; on aurait dit qu’il avait endossé l’habit d’un autre; il avait des bagues aux doigts, une coûteuse épingle de cravate et il était coiffé sottement, avec une sorte de toupet. Il ne faisait que sourire et ricaner. Son compagnon avait déjà une cinquantaine d’années: gros, ventru, vêtu assez négligemment; il portait lui aussi une grosse épingle de cravate; il était chauve, avec un visage grêle, flasque et aviné et des lunettes sur un nez en forme de bouton. L’expression de ce visage était mauvaise et sensuelle. Ses vilains yeux, méchants et soupçonneux, noyés dans la graisse, semblaient regarder comme à travers une fente. Ils connaissaient apparemment tous deux Masloboiev, mais l’homme au gros ventre, en nous croisant, fit une grimace de mécontentement qui disparut aussitôt, et le jeune se répandit en un sourire doucereux et servile. Il ôta même sa casquette. Il avait une casquette.
«Pardonnez-moi, Philippe Philippytch, marmotta-t-il, en regardant celui-ci d’un air attendri.
– Pourquoi?
– Parce que… (il se donna une chiquenaude sur le cou) Mitrochka est là. C’est un gredin, Philippe Philippytch, c’est clair.
– Qu’est-ce que ça veut dire?
– Mais oui… Lui (il fit un signe de tête vers son camarade), la semaine dernière, grâce à ce même Mitrochka, ils lui ont, dans un mauvais lieu, barbouillé la frimousse avec de la crème… Hi, hi!»
Son compagnon le poussa du coude d’un air furieux.
«Vous devriez venir avec nous, Philippe Philippytch, nous viderions une ou deux bouteilles, pouvons-nous espérer?
– Non, mon cher, je n’ai pas le temps maintenant, répondit Masloboiev. J’ai à faire.
– Hi, hi! Moi aussi, j’ai à faire, et à vous…» Son compagnon le poussa encore une fois du coude.
«Plus tard, plus tard!»
Masloboiev semblait s’efforcer de ne pas les regarder. Mais dès que nous fûmes entrés dans la première pièce, que traversait dans toute sa longueur un comptoir assez propre, surchargé de hors-d’œuvre, de pâtés et de flacons de liqueurs de diverses couleurs, Masloboiev me conduisit rapidement dans un coin et me dit:
«Le jeune, c’est le fils de Sizobrioukhov, le grainetier bien connu. Il a reçu un demi-million à la mort de son père et maintenant il fait la noce. Il est allé à Paris, il y a jeté un tas d’argent par les fenêtres, il a peut-être même tout dépensé; puis il a hérité de son oncle, et il est revenu de Paris; maintenant, il liquide le reste. D’ici un an, il sera probablement réduit à la besace. Il est bête comme une oie, il court les meilleurs restaurants, les caveaux, les cabarets et les actrices et il a fait une demande pour entrer dans les hussards. L’autre, le plus vieux, c’est Archipov, c’est aussi une espèce de marchand ou d’intendant, il s’est occupé de fermes d’eaux-de-vie, le coquin, le fripon, et maintenant c’est l’inséparable de Sizobrioukhov; c’est Judas et Falstaff tout à la fois, il a fait banqueroute deux fois, c’est un être d’une sensualité répugnante, il a certains caprices. Je lui connais à ce propos une affaire criminelle; mais il s’en est tiré. Dans un sens, je suis très content de l’avoir rencontré ici; je l’attendais… Archipov, bien entendu, gruge Sizobrioukhov; il connaît toutes sortes d’endroits, aussi il est précieux pour des gamins de cette espèce. Il y a longtemps que je lui garde une dent. Mitrochka, le gaillard là-bas en manteau paysan avec une tête de tzigane, qui est assis près de la fenêtre, lui en veut, lui aussi. Ce Mitrochka est maquignon et il connaît tous les hussards de la ville. Je vais te dire une chose: c’est un tel filou qu’il te fabriquera un faux billet sous le nez et que tu le lui échangeras tout de même, bien que tu l’aies vu faire. Avec son manteau de velours, il a l’air d’un slavophile (mais, d’après moi, cela lui va bien; d’ailleurs mets-lui un froc tout ce qu’il y a de chic et tout le branle-bas, conduis-le au Club Anglais et dis là-bas que c’est un quelconque prince régnant Barabanov, il trompera son monde deux heures durant, jouera au whist et parlera comme un prince, ils n’y verront goutte; il les mettra dedans). Il finira mal. Donc, ce Mitrochka garde une dent au gros parce qu’il est à sec pour l’instant et que le gros lui a soufflé Sizobrioukhov qui était son ami avant, sans lui laisser le temps de l’étriller. S’ils se sont rencontrés tout à l’heure au restaurant, il a dû y avoir quelque histoire. Je sais même ce que c’est et je devine que c’est Mitrochka et nul autre qui m’a fait savoir qu’Archipov et Sizobrioukhov seraient ici et qu’ils rôdent dans les alentours en quête de quelque vilaine affaire. Je veux utiliser la haine de Mitrochka pour Archipov, j’ai mes raisons, et c’est un peu pour cela que je me suis montré ici. Mais je ne veux pas donner des idées à Mitrochka; ne le regarde pas. Quand nous sortirons, il viendra sûrement de lui-même me dire ce que j’ai besoin de savoir… Et maintenant, entrons dans cette chambre-ci, Vania. Hé! Stéphane, poursuivit-il en s’adressant au garçon: tu sais ce que je désire?
– Oui, monsieur.
– Et tu vas nous l’apporter?
– Bien, monsieur.
– C’est cela. Assieds-toi, Vania. Pourquoi me regardes-tu ainsi? Car je vois que tu me regardes. Ça t’étonne? Il n’y a pas de quoi. Tout peut arriver à un homme, même des choses qu’il n’a jamais vues en rêve, et cela particulièrement lorsque…, eh bien, lorsque nous ânonnions Cornélius Népos tous les deux. Vois-tu, Vania, il y a une chose que tu dois croire: Masloboiev a beau s’être fourvoyé, son cœur est resté le même, ce sont les circonstances seules qui ont changé. Et bien que je me sois sali les mains, je ne suis pas plus vil qu’un autre. Je voulais être médecin, puis j’ai préparé le professorat de lettres russes, j’ai même écrit un article sur Gogol, ensuite j’ai voulu me faire chercheur d’or; j’ai failli me marier, car un homme bien vivant aime le pain blanc; ELLE avait consenti, bien que la maison regorgeât tellement qu’il n’y avait pas de quoi allécher un chat. J’allais me rendre à la cérémonie nuptiale et je voulais emprunter des bottes solides, car les miennes étaient trouées depuis un an et demi et… je ne me suis pas marié. Elle a épousé un professeur et j’ai pris du travail dans un bureau, tout simplement. Puis après, ç’a été une autre chanson. Les années ont passé, et quoique je n’aie pas d’emploi pour l’instant, je gagne de l’argent sans me fatiguer; j’accepte des pots-de-vin et je défends la vérité; je fais le brave devant les brebis, et devant les braves, je suis moi-même brebis. J’ai des principes: je sais, par exemple, que c’est le nombre qui fait la force et… je vaque à mes occupations. Je travaille surtout dans les affaires officieuses… Tu saisis?