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– Tu n’es pourtant pas un mouchard?

– Non, ce n’est pas cela, mais je m’occupe d’affaires, en partie officiellement et en partie pour mon propre compte. Vois-tu, Vania: je bois. Et comme je n’ai jamais noyé ma raison dans le vin, je sais quel sera mon avenir. Mon temps est passé: à laver un More, on perd sa lessive. Mais je te dirai une chose si l’homme ne parlait plus en moi, je ne me serais pas approché de toi aujourd’hui, Vania. Tu as dit vrai, je t’ai rencontré déjà, j’ai voulu bien des fois t’aborder, mais je n’osais pas, je remettais toujours. Je ne te vaux pas. Et tu as raison de dire que, si je t’ai accosté, c’est uniquement parce que j’étais soûl. Et bien que tout ceci soit un incroyable galimatias, nous cesserons de parler de moi. Parlons plutôt de toi. Eh bien, mon ami, je t’ai lu! Je t’ai lu, et d’un bout à l’autre même! Je parle de ton premier-né. Après l’avoir lu, j’ai failli devenir un homme rangé! Il s’en est fallu de peu: mais j’ai réfléchi et j’ai préféré garder ma vie déréglée. Ainsi…

Il me parla encore longtemps. Au fur et à mesure qu’il s’enivrait, il s’attendrissait de plus en plus, presque jusqu’aux larmes. Masloboiev avait toujours été un brave garçon mais il avait toujours été original et d’un développement au-dessus de son âge: rusé, intrigant, fourbe et chicaneur dès les bancs de l’école, bien qu’au fond il ne fût pas dépourvu de cœur, c’était un homme perdu. Il y a beaucoup de gens de cette sorte parmi les Russes. Souvent, ils sont très doués: mais tout se brouille en eux, et surtout, par faiblesse sur certains points, ils sont capables d’aller sciemment contre leur conscience, et non seulement ils se perdent toujours, mais ils savent eux-mêmes d’avance qu’ils vont à leur perte. Masloboiev, entre autres, se noyait dans le vin.

«Maintenant, mon ami, encore un mot, poursuivit-il. J’ai d’abord entendu retentir ta gloire, ensuite j’ai lu différentes critiques sur toi (c’est vrai, je les ai lues; tu crois peut-être que je ne lis rien); je t’ai rencontré plus tard avec de méchantes bottes, dans la boue, sans caoutchoucs, avec un chapeau cabossé et je me suis posé des questions à ton sujet. Maintenant, tu fais du journalisme?

– Oui.

– C’est-à-dire que tu es devenu cheval de fiacre?

– Oui, ça y ressemble.

– Pour ça, alors, frère, je te dirai qu’il vaut mieux boire. Ainsi moi, je m’enivre, je me couche sur mon divan (j’ai un excellent divan, avec des ressorts) et je pense, par exemple, que je suis Homère, ou Dante, ou Frédéric Barberousse, car on peut s’imaginer tout ce qu’on veut. Mais toi, tu ne peux pas te figurer que tu es Dante ou Frédéric Barberousse, premièrement, parce que tu désires être toi-même, et deuxièmement, parce que tout désir t’est interdit, puisque tu es un cheval de fiacre. Moi, j’ai l’imagination, toi, tu as la réalité. Écoute un peu, franchement, sans détour, en frère (autrement tu m’offenserais pour dix ans), n’as-tu pas besoin d’argent? J’en ai. Ne fais pas la grimace. Prends cet argent, tu seras quitte envers les employeurs, jette ton collier, et vis tranquillement sans soucis pendant toute une année; tu pourras alors t’atteler à une idée qui t’est chère, produire une grande œuvre! Hein? Qu’en dis-tu?

– Écoute, Masboloiev! J’apprécie ton offre fraternelle, mais je ne peux rien te répondre pour l’instant: pourquoi? ce serait long à raconter. Cela tient aux circonstances. D’ailleurs, je te promets de tout te dire plus tard, en frère. Je te remercie de ta proposition; je te promets de venir te voir, et souvent. Mais voici ce dont il s’agit: puisque tu es franc avec moi, je me décide à te demander conseil, d’autant plus que tu me parais passé maître en ces sortes d’affaires.»

Et je lui racontai toute l’histoire de Smith et de sa petite-fille, en commençant par la confiserie. Chose étrange tandis que je faisais mon récit, je crus remarquer à ses yeux qu’il était au courant de cette histoire. Je l’interrogeai là-dessus.

«Non, ce n’est pas cela, répondit-il. Du reste, j’ai un peu entendu parler de Smith, je sais qu’un vieillard est mort dans cette confiserie. Quant à la dame Boubnova, je sais effectivement quelque chose sur elle. Je l’ai fait cracher au bassinet, il y a deux mois de cela. Je prends mon bien où je le trouve et c’est à cet égard seulement que je ressemble à Molière. Mais bien que je lui aie extorqué cent roubles, je me suis promis de lui soutirer la prochaine fois non plus cent roubles mais cinq cents. L’horrible femme! Elle fait un trafic louche. Et ce ne serait rien, mais parfois elle va vraiment trop loin dans l’immonde. Ne crois pas que je sois un don Quichotte, je t’en prie. Le fait est que je peux trouver de jolis profits et j’ai été très content de rencontrer Sizobrioukhov il y a une demi-heure. On a évidemment amené Sizobrioukhov ici, c’est le gros qui l’a amené, et comme je sais à quelle activité il s’adonne particulièrement, j’en conclus que… Mais je l’attraperai! Je suis ravi que tu m’aies parlé de cette petite fille; maintenant, je suis sur une autre piste. Tu sais, mon cher, je me charge de toutes sortes de commissions privées, et si tu voyais les gens que je fréquente! J’ai fait une enquête dernièrement pour un prince, une petite affaire comme on n’en aurait pas attendu de ce monsieur. Ou bien, veux-tu que je te raconte l’histoire d’une femme mariée? Viens me voir, frère, je t’ai préparé une masse de sujets de conversation, à ne pas y croire!…

– Et comment s’appelle ce prince?» l’interrompis-je.

J’avais un pressentiment.

«Qu’est-ce que cela peut faire? Mais si tu y tiens, il s’appelle Valkovski.

– Piotr Valkovski?

– Oui. Tu le connais?

– Un peu. Je te demanderai plus d’une fois des nouvelles de ce monsieur, dis-je en me levant: tu m’as énormément intéressé.

– Vois tu, vieil ami, tu peux me demander tout ce que tu voudras. Je sais raconter des histoires mais je reste dans certaines limites, tu me comprends? Sinon, je perdrais crédit et honneur, en affaires bien entendu, et ainsi de suite.

– Alors, dans la mesure où l’honneur te le permettra…»

J’étais agité. Il s’en aperçut.

«Eh bien, que dis-tu de l’histoire que je viens de te raconter? As-tu abouti à une conclusion, oui ou non?

– Ton histoire? Attends-moi un instant: je vais payer.»

Il s’approcha du comptoir et se trouva soudain, comme par hasard, à côté du garçon en manteau paysan, qu’il avait si familièrement appelé Mitrochka. Il me sembla que Masloboiev le connaissait un peu plus qu’il ne me l’avait avoué. Du moins, il était clair que ce n’était pas la première fois qu’ils se rencontraient. Mitrochka avait une allure assez originale: avec son manteau russe, sa chemise de soie rouge, les traits accentués, mais harmonieux de son visage basané et encore jeune, son regard étincelant et hardi, il produisait une impression curieuse et il ne laissait pas d’être attirant. L’assurance de ses gestes semblait affectée, mais en même temps en cet instant, il se contenait visiblement et désirait se donner l’air affairé, important et sérieux.