«Vania, me dit Masloboiev en me rejoignant, viens me voir à sept heures, j’aurai peut-être quelque chose à te dire. Seul, vois-tu, je n’ai pas de sens; avant, j’en avais un, mais maintenant, je ne suis plus qu’un ivrogne et je me suis retiré des affaires. Mais j’ai encore des relations; je peux attraper un renseignement par-ci par-là, flairer le vent auprès de gens subtils; c’est ma façon de faire; c’est vrai qu’à mes moments perdus, quand je suis sobre je veux dire, je fais aussi quelques petits travaux, toujours avec l’aide de mes relations…, surtout des enquêtes… Mais quoi! En voilà assez… Voici mon adresse: dans la rue des Six Boutiques. Et maintenant, frère, je commence à tourner à l’aigre. Je vais encore vider un verre, et je m’en retourne chez moi. Je vais faire un petit somme. Tu viendras, je te ferai faire connaissance avec Alexandra Semionovna et, si nous avons le temps, nous parlerons de poésie.
– Et nous parlerons de l’autre affaire?
– Peut-être.
– C’est bon, je viendrai, sans faute…»
VI
Anna Andréievna m’attendait depuis longtemps. Ce que je lui avais dit hier au sujet du billet de Natacha avait fortement piqué sa curiosité et elle m’attendait pour beaucoup plus tôt, vers les dix heures du matin. Lorsque j’arrivai chez elle à deux heures, les affres de l’attente avaient atteint la limite des forces de la pauvre vieille. Outre cela, elle était impatiente de me faire part des nouvelles espérances qui s’étaient levées en elle depuis hier et de me parler de Nikolaï Serguéitch, qui, bien qu’il fût souffrant et d’humeur sombre depuis la veille, était cependant particulièrement tendre avec elle. Lorsque j’apparus, elle me reçut avec un visage froid et mécontent, desserra à peine les lèvres et ne manifesta pas la moindre curiosité. Elle semblait me dire: «Pourquoi es-tu venu? Tu as du temps à perdre à flâner ainsi chaque jour, mon cher.» Elle m’en voulait de ma venue tardive. Mais j’étais pressé, et, sans plus tarder, je lui racontai toute la scène d’hier chez Natacha. Dès que la vieille apprit la visite du prince et sa proposition solennelle, toute sa feinte mauvaise humeur se dissipa en un clin d’œil. Les mots me manquent pour décrire sa joie: elle était comme éperdue, elle se signait, pleurait, s’inclinait jusqu’à terre devant l’icône, m’embrassait et voulait tout de suite courir chez Nikolaï Serguéitch pour lui faire part de sa joie.
«Je t’en prie, mon ami, ce sont toutes ces humiliations et ces offenses qui l’ont rendu neurasthénique, mais dès qu’il saura qu’entière réparation est faite à Natacha, il oubliera tout à l’instant.»
Je la dissuadai à grand-peine. La bonne vieille, bien qu’elle eût vécu vingt-cinq ans avec son mari, le connaissait encore mal. Elle brûlait également d’envie d’aller sur-le-champ avec moi chez Natacha. Je lui objectai que Nikolaï Serguéitch non seulement n’approuverait peut-être pas sa démarche, mais que nous pourrions par-dessus le marché gâter ainsi toute l’affaire. Elle y renonça à grand-peine, mais me retint une demi-heure inutilement, et tout le temps ne faisait que dire: «Comment vais-je rester maintenant, avec une pareille joie, enfermée entre quatre murs?» Je la persuadai enfin de me laisser partir, en lui disant que Natacha m’attendait avec impatience. La vieille me signa plusieurs fois, me chargera d’une bénédiction particulière pour Natacha, et faillit fondre en larmes lorsque je refusai catégoriquement de revenir la voir sur le soir, si rien de particulier n’arrivait à Natacha. Cette fois-là, je ne vis pas Nikolaï Serguéitch: il n’avait pas dormi de toute la nuit, s’était plaint de maux de tête, de frissons, et dormait pour l’instant dans son cabinet.
Natacha, elle aussi, m’avait attendu toute la matinée. Lorsque j’entrai, elle arpentait la chambre, selon son habitude, les bras croisés, réfléchissant. Maintenant encore, quand j’évoque son souvenir, je ne me la représente pas autrement que toujours seule, dans une misérable petite chambre, pensive, abandonnée, attendant, les bras croisés et les yeux baissés, allant et venant sans but.
Tout en continuant à faire lentement les cent pas, elle me demanda pourquoi j’étais si en retard. Je lui racontai brièvement toutes mes aventures, mais elle m’écoutait à peine. Elle était visiblement préoccupée.
«Qu’y a-t-il de nouveau? lui demandai-je.
– Rien», me répondit-elle, mais d’un air qui me fit deviner aussitôt qu’il y avait effectivement du nouveau et qu’elle m’avait attendu pour me le raconter, mais que, selon son habitude, elle ne me le raconterait pas tout de suite, mais au moment où je m’en irais. Cela se passait toujours ainsi entre nous. Je me prêtai même à son jeu et attendis.
Nous commençâmes, bien entendu, par parler de ce qui s’était passé la veille. Ce qui me frappa surtout, ce fut que nous tombâmes entièrement d’accord sur l’impression que nous avait produite le prince; il lui déplaisait franchement, encore plus que la veille. Et, tandis que nous passions en revue tous les détails de sa visite, Natacha me dit brusquement:
«Écoute, Vania, cela se passe toujours ainsi: si au début, un homme vous déplaît, c’est un signe presque certain qu’il vous plaira dans la suite. Avec moi, du moins, il en en a toujours été ainsi.
– Dieu le veuille, Natacha. De plus, tout bien pesé, voici mon opinion arrêtée: le prince joue peut-être au jésuite, mais il consent vraiment et sérieusement à votre mariage.»
Natacha s’arrêta au milieu de la pièce et me jeta un regard sévère. Toute son expression était transformée; ses lèvres tremblaient même légèrement.
«Mais comment aurait-il pu ruser et… mentir dans une PAREILLE circonstance? demanda-t-elle d’un ton incertain et plein de hauteur.
– Justement! Justement! appuyai-je hâtivement.
– Il est certain qu’il n’a pas menti. Il me semble qu’il ne faut même pas y penser. Nous ne devons même pas voir là une manœuvre. Et, enfin, que serais-je à ses yeux, pour qu’il se rie ainsi de moi? Un homme ne peut pas faire un pareil affront!
– Bien sûr, bien sûr!» approuvai-je, mais je pensais à part moi: «Tu ne fais probablement que penser à cela, en allant et venant dans ta chambre, ma pauvre petite, et peut-être que tu doutes plus encore que moi.»
«Ah! comme je voudrais qu’il revienne vite! dit-elle. Il voulait passer toute une soirée avec moi et… Il doit avoir des affaires importantes, s’il a tout laissé et s’il est parti. Sais-tu ce que c’est, Vania? As-tu entendu dire quelque chose?
– Grand Dieu non! Il cherche à se procurer de l’argent. On m’a dit qu’il prendrait part à une entreprise, ici-même, à Pétersbourg. Nous autres, Natacha, nous n’entendons rien aux affaires.
– C’est bien vrai. Aliocha m’a parlé d’une lettre hier.
– Des nouvelles, sans doute. Il est venu?
– Oui.
– De bonne heure?
– À midi; il dort tard, tu sais. Il n’est resté qu’un instant. Je l’ai expédié chez Katerina Fiodorovna; c’était impossible autrement.