Sizobrioukhov était assis sur un étroit divan en acajou, devant une table ronde recouverte d’une nappe. Sur la table, il y avait deux bouteilles de champagne, une bouteille de mauvais rhum et des assiettes contenant des bonbons, du pain d’épice et trois sortes de noix. En face de Sizobrioukhov était attablée une créature repoussante, au visage grêlé, âgée d’une quarantaine d’années, vêtue d’une robe de taffetas noir, avec des bracelets et des broches de cuivre. C’était la femme du colonel d’état-major, évidemment une contrefaçon. Sizobrioukhov était ivre et très satisfait. Son gras compagnon n’était pas là.
«Est-ce qu’on se conduit de la sorte? vociféra Masloboiev; et il vous invite chez Dussaux encore?
– Philippe Philippytch, quel bonheur, marmotta Sizobrioukhov, en se levant pour venir à notre rencontre avec un air béat.
– Tu bois?
– Oui, excusez-moi.
– Ne t’excuse pas, invite-nous plutôt. Nous sommes venus nous amuser avec toi. Regarde, j’ai amené un autre invité un ami! (Masloboiev me désigna.)
– Très heureux, je veux dire, enchanté… Hi!
– Et ça s’appelle du champagne! On dirait de la soupe aux choux aigre!
– Vous nous offensez!
– Ainsi, tu n’oses même plus te montrer chez Dussaux; et tu invites encore les gens!
– Il vient de me raconter qu’il a été à Paris, appuya la femme du colonel, ça doit être une blague!
– Fedossia Titichna, ne soyez pas blessante. Nous y sommes allés. Nous avons fait le voyage.
– Un rustre pareil, aller à Paris?
– Nous y avons été. Nous en avons eu la possibilité. Nous nous y sommes distingués avec Karp Vassilitch. Vous connaissez Karp Vassilitch?
– Pourquoi veux-tu que je connaisse ton Karp Vassilitch?
– Comme ça…, ça a rapport à la politique. Nous sommes allés avec lui chez Mme Joubert. Nous y avons cassé un trumeau.
– Un quoi?
– Un trumeau. Il tenait tout le mur. Il montait jusqu’au plafond; et Karp Vassilitch était tellement soûl qu’il s’est mis à parler russe avec Mme Joubert. Il se tenait près du trumeau, et il s’y est accoudé. Et la Joubert lui crie, dans sa langue: «Le trumeau vaut sept cents francs, tu vas le casser!» Il se met à rire et me regarde: j’étais assis en face de lui sur un canapé et j’avais une beauté avec moi, et pas une trogne de travers comme celle-ci. Il se met à crier: «Stépane Terentitch, hé Stépane Terentitch! Part à deux, ça va?» – «Ça va» que je réponds. Et il a tapé dans le trumeau avec ses gros poings. Dzinn! Il n’en restait que des éclats. La Joubert s’est mise à piailler et lui a sauté à la gorge: «Brigand, qu’est-ce qui te prend, qu’est-ce que tu es venu faire?» (Toujours dans leur langue à eux.) Mais lui, il lui répond: «Emporte l’argent, la Joubert, et laisse-moi agir à ma fantaisie, et il lui a compté séance tenante six cent cinquante francs. Nous avons obtenu un rabais de cinquante francs.»
À ce moment, un cri perçant, terrifiant, retentit derrière plusieurs portes, dans une chambre qui devait être séparée de la nôtre par deux ou trois autres pièces. Je tressaillis et poussai aussi un cri. J’avais reconnu la voix d’Elena. Aussitôt après cette lugubre plainte, d’autres cris se firent entendre, ainsi que des injures, tout un remue-ménage et enfin un bruit clair, sonore et distinct de soufflets. C’était probablement Mitrochka qui se faisait justice. Soudain, la porte s’ouvrit violemment, et Elena, pâle, les yeux troubles, dans une robe de mousseline blanche froissée et tout en lambeaux, les cheveux peignés mais défaits comme à la suite d’une lutte, se précipita dans la pièce. Je me tenais en face de la porte, elle se jeta vers moi et m’entoura de ses bras. Tous se levèrent brusquement, alarmés. Des glapissements et des cris se firent entendre lors de son apparition. À la suite, Mitrochka parut à la porte, traînant par les cheveux son ennemi ventru, complètement dépenaillé. Il le tira jusqu’au seuil et le jeta dans la pièce.
«Le voilà! Prenez-le! dit Mitrochka, d’un air très content.
– Écoute, me dit Masloboiev, en s’approchant tranquillement de moi et en me frappant l’épaule; prends le fiacre, emmène la petite et retourne chez toi, tu n’as plus rien à faire ici. Demain, nous réglerons le reste.»
Je ne me le fis pas dire deux fois. Je pris la main d’Elena et la conduisis hors de cet antre. Je ne sais ce qui s’y passa après. On ne nous retint pas, la logeuse était frappée de terreur. Tout s’était passé si rapidement qu’elle n’avait même pas pu s’y opposer. Notre cocher nous attendait, et vingt minutes plus tard, j’étais chez moi.
Elena était plus morte que vive. Je lui dégrafai sa robe, l’aspergeai d’eau et l’étendis sur mon divan. La fièvre et le délire la prirent. Je regardai son petit visage pâle, ses lèvres exsangues, ses cheveux noirs rabattus de côté mais peignés avec soin et pommadés, toute sa toilette, les petits nœuds de ruban rose qui étaient restés çà et là sur sa robe, et je compris toute cette horrible histoire. La pauvre petite! Elle allait de plus en plus mal. Je ne la quittai pas, et résolus de ne pas aller chez Natacha ce soir-là. De temps en temps, Elena soulevait ses longs cils recourbés et me regardait longuement, avec attention, comme si elle me reconnaissait. Elle s’endormit tard, vers une heure. Je m’assoupis à côté d’elle sur le plancher.
VIII
Je me levai très tôt. Je m’étais réveillé presque toutes les demi-heures, et je m’approchais de ma pauvre malade et l’examinais attentivement. Elle avait de la fièvre et délirait un peu. Mais vers le matin, elle s’était profondément endormie. C’est bon signe, m’étais-je dit, mais, lorsque je me fus réveillé, je décidai aussitôt de courir chercher un médecin pendant que la pauvre petite dormait encore. J’en connaissais un, vieux garçon et très brave homme, qui vivait près de la rue de Vladimir, depuis des temps immémoriaux, avec une vieille gouvernante allemande. C’est lui que j’allai trouver. Il me promit de venir à dix heures. J’étais arrivé chez lui à huit heures. J’avais une terrible envie de monter en passant chez Masloboiev, mais je me ravisai: il dormait sans doute encore après la soirée d’hier, et Elena pouvait se réveiller et prendre peur peut-être en se voyant seule dans mon appartement. Dans l’état maladif où elle se trouvait, elle pouvait oublier quand et comment elle avait échoué chez moi.
Elle se réveilla à l’instant précis où j’entrais dans la chambre. Je m’approchai d’elle et lui demandai avec ménagement comment elle se sentait. Elle ne répondit pas, mais me regarda longuement et fixement avec ses yeux noirs et expressifs. Je crus voir dans ce regard qu’elle comprenait tout et qu’elle avait toute sa connaissance. Si elle ne m’avait pas répondu, c’était peut-être parce que c’était là son habitude. Hier et avant-hier non plus, quand elle était venue me voir, elle n’avait pas répondu un mot à certaines de mes questions et avait seulement fixé sur moi son regard fixe et obstiné où se lisaient à la fois la perplexité, la curiosité et une étrange fierté. Maintenant, je voyais encore dans son regard de la dureté et une sorte de méfiance. Je posai ma main sur son front pour voir si elle avait de la fièvre, mais elle me repoussa doucement, sans mot dire, de sa petite main et se tourna vers le mur. Je m’éloignai pour ne pas la déranger.