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Je possédais une grande théière de cuivre. Je l’employais depuis longtemps comme samovar et j’y faisais bouillir de l’eau. J’avais du bois, le concierge m’en avait monté pour cinq ou six jours. J’allumai mon poêle, allai chercher de l’eau et mis la théière sur le feu. Je disposai mon service à thé sur la table. Elena s’était retournée vers moi et regardait tout cela avec curiosité.

Je lui demandai si elle désirait quelque chose? Mais elle se détourna encore une fois et ne me répondit rien.

«Pourquoi donc est-elle fâchée contre moi? songeai-je. Quelle étrange petite fille!»

Mon vieux docteur vint comme il l’avait dit, à dix heures. Il examina la malade avec toute sa minutie allemande, et me rassura en me disant que, malgré la fièvre, il n’y avait aucun danger à craindre. Il ajouta qu’elle devait être atteinte d’une autre maladie chronique, quelque chose comme des palpitations, «mais que ce point exigerait des observations particulières, que pour l’instant elle était hors de danger.» Il lui prescrivit une potion et des poudres, plutôt par habitude que par nécessité, et, aussitôt, après, me demanda comment elle se trouvait chez moi. En même temps, il regardait avec étonnement mon appartement. Ce petit vieux était terriblement bavard.

Elena l’étonna; elle lui retira sa main, pendant qu’il lui prenait le pouls et refusa de lui montrer sa langue. À ses questions, elle ne répondit pas un mot, mais se contenta de regarder tout le temps avec insistance l’énorme croix de Saint-Stanislas qui lui pendait au cou.

«Elle doit avoir très mal à la tête, dit le vieux, mais comme elle me regarde, comme elle me regarde!»

Je jugeai inutile de rien lui raconter sur Elena et je m’en tirai en disant que c’était une longue histoire.

«Prévenez-moi, si c’est nécessaire, dit-il en sortant. Pour l’instant, il n’y a pas de danger.»

Je décidai de rester toute la journée avec Elena, de la laisser seule le plus rarement possible jusqu’à son rétablissement. Mais, sachant que Natacha et Anna Andréievna pouvaient se tourmenter en m’attendant inutilement, je résolus du moins de prévenir Natacha par lettre que je n’irais pas chez elle ce jour-là. Ce n’était pas la peine d’écrire à Anna Andréievna. Elle m’avait prié une fois pour toutes de ne plus lui envoyer de lettre, depuis le jour où je lui avais envoyé des nouvelles de la maladie de Natacha. «Mon vieux va faire la tête, quand il verra ta lettre, me dit-elle, il aura une envie terrible de savoir ce qu’il y a dedans, le pauvre, mais il ne pourra pas me le demander, il n’osera pas. Et il sera démonté pour toute une journée. Sans compter, mon cher, que tu ne fais que m’agacer avec une lettre. Dix lignes, est-ce que ça suffit? J’ai envie de te poser des questions plus détaillées, et tu n’es pas là!» Aussi je n’écrivis qu’à Natacha et je mis la lettre à la boîte en portant l’ordonnance à la pharmacie.

Pendant ce temps, Elena s’était rendormie. Dans son sommeil, elle gémissait doucement et frissonnait. Le docteur avait deviné juste: elle souffrait terriblement de la tête. Parfois, elle poussait de petits cris et se réveillait. Elle me regardait avec hostilité, comme si mes attentions lui étaient particulièrement pénibles. J’avoue que cela me faisait beaucoup de peine.

À onze heures, Masloboiev arriva. Il était soucieux et semblait distrait; il n’entra que pour une minute, pressé de partir.

«Eh bien, frère, je m’attendais à ce que ton logement ne paie pas de mine, me dit-il en regardant autour de lui; mais, vrai, je ne pensais pas te trouver dans un pareil coffre. Car c’est un coffre, non un appartement. Admettons que cela n’ait pas d’importance, mais le plus grave, c’est que tous ces soucis accessoires ne font que te détourner de ton travail. J’y ai pensé hier, pendant que nous allions chez la Boubnova. Vois-tu, frère, par ma nature et ma position sociale, je fais partie de ces gens qui ne font d’eux-mêmes rien de bon, mais qui sermonnent les autres. Maintenant, écoute-moi: je passerai peut-être chez toi demain ou après-demain; toi, viens sans faute me voir dimanche matin. D’ici là, l’affaire de la petite sera, je l’espère, complètement réglée; et nous parlerons sérieusement, car il faut s’occuper sérieusement de toi. On ne peut pas vivre comme ça. Hier, je ne t’ai fait que des allusions, mais maintenant je te tiendrai des raisonnements logiques. Et dis-moi, à la fin: est-ce que tu considères comme un déshonneur de m’emprunter de l’argent pendant quelque temps?

– Ne me querelle pas! lui dis-je en l’interrompant. Dis-moi plutôt comment cela s’est terminé hier?

– Mais tout à fait bien, et nous avons atteint notre but, tu me comprends? Maintenant, je n’ai pas le temps. Je suis venu juste un instant pour te dire que je n’avais pas le temps de m’occuper de toi et pour savoir si tu allais la caser quelque part ou la garder chez toi? Car il faut y réfléchir et prendre une décision.

– Je ne sais pas encore au juste et, je l’avoue, je t’attendais pour te demander ton avis. Sous quel prétexte pourrais-je la garder chez moi?

– C’est facile, comme servante, par exemple…

– Je t’en prie, parle moins fort. Bien qu’elle soit malade, elle a toute sa connaissance et quand elle t’a vu, j’ai remarqué qu’elle avait tressailli. Elle se souvient donc de ce qui s’est passé hier.»

Là-dessus, je lui parlai du caractère d’Elena et je lui dis tout ce que j’avais remarqué en elle.

Mes paroles intéressèrent Masloboiev. J’ajoutai que je la placerais peut-être dans une maison que je connaissais, et lui dis quelques mots de mes deux vieux. À mon étonnement il connaissait déjà en partie l’histoire de Natacha et à ma question: «Comment sais-tu cela?» il me répondit:

«Comme ça; il y a longtemps que j’en ai entendu parler, en passant, au sujet d’une affaire. Je t’ai déjà dit que je connais le prince Valkovski. C’est une bonne idée de vouloir l’envoyer chez ces vieux. Sinon, elle te gênerait. Encore une chose; il lui faut des papiers. Ne t’en inquiète pas, je m’en charge. Adieu, viens me voir souvent. Elle dort en ce moment?

– Je crois», répondis-je.

Mais dès qu’il fut sorti, Elena m’appela.

«Qui est-ce?» demanda-t-elle. Sa voix tremblait, mais elle me fixait toujours du même regard insistant et hautain. Je ne peux employer d’autres termes.

Je lui dis le nom de Masloboiev et ajoutai que c’était grâce à lui que je l’avais arrachée à la Boubnova, car celle-ci le craignait beaucoup. Ses joues s’embrasèrent subitement, sans doute au souvenir du passé.

«Et maintenant elle ne viendra plus jamais ici?» demanda Elena, en me regardant d’un air scrutateur.

Je me hâtai de la rassurer. Elle se tut, prit ma main dans ses petits doigts brûlants, mais la lâcha aussitôt comme si elle se ravisait. «Il est impossible qu’elle éprouve une telle répulsion à mon égard, pensai-je. C’est sa façon d’être, ou bien…, ou bien tout simplement la pauvre enfant a eu tellement de malheurs qu’elle n’a plus confiance en personne.»

À l’heure indiquée, j’allai chercher le remède, et en même temps, j’entrai dans un restaurant où je dînais parfois et où l’on me faisait crédit. Cette fois-là, en sortant de chez moi, je pris une casserole et je commandai au restaurant un bouillon de poulet pour Elena. Mais elle ne voulut rien manger, et la soupe, en attendant, resta sur le poêle.