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– Calme-toi, Elena, tu ne peux pas aller chez elle, lui dis-je. Elle te tourmenterait; elle te perdrait…

– Qu’elle me perde, qu’elle me torture! reprit Elena avec feu, je ne suis pas la première: il y en a d’autres et de meilleures que moi qui souffrent. C’est une mendiante qui m’a dit cela dans la rue. Je suis pauvre et je veux être pauvre. Je serai pauvre toute ma vie; c’est ce que ma mère m’a ordonné en mourant. Je travaillerai… Je ne veux pas porter cette robe…

– Dès demain, je t’en achèterai une autre. Et je t’apporterai tes livres. Tu vivras chez moi. Je ne te placerai chez personne, si tu ne veux pas; tranquillise-toi…

– Je m’embaucherai comme ouvrière.

– C’est bon, c’est bon, mais calme-toi, couche-toi, dors!»

Mais la pauvre enfant se mit à pleurer. Peu à peu, ses larmes devinrent des sanglots. Je ne savais que faire; j’allai chercher de l’eau, je lui humectai les tempes et le front. Enfin, elle se laissa tomber sur le divan, à bout de forces, et fut surprise de frissons fiévreux. Je l’enveloppai avec ce qui se trouva à ma portée et elle s’endormit, mais d’un sommeil troublé, frémissant, et elle se réveillait à chaque instant. Bien que j’eusse peu marché ce jour-là, j’étais très fatigué et décidai de me coucher le plus tôt possible. Des pensées inquiètes et lancinantes tourbillonnaient dans ma tête. Je pressentais que cette petite fille me causerait beaucoup de tracas. Mais c’était Natacha surtout qui me donnait du souci. En somme, je m’en rends compte maintenant, je me suis rarement trouvé dans un état d’esprit aussi sombre qu’avant de m’endormir pour cette malheureuse nuit.

IX

Je me réveillai tard, à dix heures environ; je me sentais souffrant. La tête me tournait et me faisait mal. Je regardai le lit d’Elena: il était vide. En même temps, de la chambrette de droite, des bruits me parvinrent, comme si on frottait le plancher. Je sortis: Elena balayait, relevant d’une main sa robe élégante qu’elle n’avait pas encore ôtée depuis l’autre soir. Le bois, préparé pour le poêle, était entassé dans un coin; la table était essuyée, la théière astiquée; en un mot, Elena faisait le ménage.

«Écoute, Elena, m’écriai-je, qui t’a dit de balayer le plancher? Je ne veux pas de cela, tu es malade; est-ce que tu es venue chez moi comme servante?

– Qui balaiera le plancher alors? répondit-elle, en se redressant, et en me regardant. Je ne suis pas malade en ce moment.

– Mais je ne t’ai pas prise pour travailler. On dirait que tu as peur que je te reproche comme la Boubnova de vivre chez moi gratis? Où as-tu pris cet horrible balai? Je n’avais pas de balai, ajoutai-je en la regardant avec étonnement.

– Il est à moi: c’est moi qui l’ai apporté ici. Je balayais le plancher pour grand-père. Et le balai est resté depuis ce temps, là-bas sous le poêle.»

Je revins dans ma chambre, pensif: peut-être que je me trompais, mais il me semblait que mon hospitalité lui pesait et qu’elle voulait de toute manière me prouver qu’elle n’habitait pas chez moi gratuitement. «En ce cas, quel caractère susceptible!» me dis-je. Deux ou trois minutes après, elle entra et s’assit en silence à la même place qu’hier, sur le divan, en me regardant d’un air inquisiteur. Pendant ce temps, j’avais fait chauffer de l’eau, j’avais fait infuser le thé, je lui en versai une tasse que je lui tendis avec un morceau de pain blanc. Elle les prit en silence, sans protester. Cela faisait une journée qu’elle n’avait presque rien mangé.

«Tu as sali ta jolie robe», lui dis-je en remarquant une raie noire dans le bas de sa jupe.

Elle chercha l’endroit et, brusquement, à mon grand étonnement, elle laissa là sa tasse, saisit des deux mains, lentement et avec froideur, le bord de sa jupe de mousseline et, d’un seul geste, la déchira de haut en bas. Ensuite, elle leva sur moi sans mot dire son regard têtu et brillant. Elle était pâle.

«Que fais-tu, Elena? m’écriai-je, persuadé de me trouver en présence d’une folle.

– C’est une vilaine robe, dit-elle, presque suffocante d’émotion. Pourquoi avez-vous dit que c’était une jolie robe? Je ne veux pas la porter, cria-t-elle brusquement, en se levant. Je vais la déchirer. Je ne lui ai pas demandé de me parer. Elle m’a parée de force. J’ai déjà déchiré une robe, je déchirerai celle-ci aussi, je la déchirerai! Je la déchirerai!…»

Et elle se jeta avec rage sur la malheureuse robe. En un clin d’œil, elle l’avait mise en pièces. Lorsqu’elle eut terminé, elle était pâle qu’elle se tenait à peine sur ses jambes. Je contemplais avec stupéfaction cet acharnement. Quant à elle, elle me regardait d’un air provocant, comme si j’avais aussi été coupable envers elle. Mais je savais cette fois ce qui me restait à faire.

Je décidai, sans plus attendre, de lui acheter une robe neuve ce matin même. Sur cet être sauvage et aigri, il fallait agir par la douceur. On eût dit qu’elle n’avait jamais vu de braves gens. Si elle avait déjà, en dépit d’un cruel châtiment, mis en lambeaux sa première robe, avec quelle exaspération elle devait regarder celle-ci, qui lui rappelait un moment si récent et si horrible!

Chez le fripier, on pouvait trouver une robe simple et jolie pour un prix très modique. Le malheur était qu’à ce moment-là, je n’avais presque pas d’argent. Mais, la veille déjà, en me couchant, j’avais décidé de me rendre aujourd’hui dans un endroit où j’avais l’espoir de m’en procurer, et justement, il me fallait aller dans cette direction. Je pris mon chapeau. Elena m’observait attentivement, comme si elle attendait quelque chose.

«Vous allez encore m’enfermer? me demanda-t-elle, lorsque je pris la clef pour fermer l’appartement derrière moi, comme hier et avant-hier.

– Mon enfant, lui dis-je en revenant vers elle, ne te fâche pas. Je ferme parce que quelqu’un pourrait entrer; tu es malade, cela te ferait peur, peut-être. Et Dieu sait qui peut venir, la Boubnova pourrait s’aviser de…»

Je lui disais cela à dessein. Je l’enfermais parce que je me méfiais d’elle. Il me semblait que l’idée de me quitter pouvait lui venir subitement. En attendant, je résolus d’être prudent. Elena gardait le silence et je l’enfermai encore cette fois-ci.

Je connais un éditeur qui avait entrepris depuis plus de deux ans la publication d’un ouvrage comprenant un grand nombre de volumes. J’avais souvent trouvé du travail chez lui, lorsqu’il m’avait fallu gagner rapidement quelque argent. Il payait ponctuellement. J’allai chez lui, il m’avança vingt-cinq roubles et je m’engageai à lui fournir dans la semaine un article de compilation. Mais j’espérais soustraire du temps pour mon roman. Je faisais cela souvent lorsque j’étais dans le besoin.

Dès que j’eus mon argent, je courus au décrochez-moi-ça. Là, je trouvai rapidement une vieille marchande de ma connaissance qui vendait toutes sortes de nippes. Je lui donnai approximativement la taille d’Elena, et, en un instant, elle m’eut déniché une petite robe d’indienne aux couleurs claires, très solide et qui n’avait été lavée qu’une fois: le prix en était plus que modéré. J’achetai aussi un fichu. En payant, je songeai qu’Elena avait besoin d’une petite pelisse, d’un mantelet, ou de quelque chose de ce genre. Il faisait froid et elle n’avait presque rien à se mettre. Mais je remis cet achat à une autre fois. Elena était tellement susceptible, tellement fière. Dieu sait comment elle allait déjà accepter cette robe, bien que je l’eusse exprès choisie la plus simple et la plus discrète possible; c’était la robe la plus courante qui fût. Je lui achetai en outre deux paires de bas de fil et une paire de bas de laine. Je pourrais les lui donner sous prétexte qu’elle était malade et qu’il faisait froid dans la chambre. Elle avait aussi besoin de linge. Mais je laissai tout cela pour l’époque où nous aurions fait plus ample connaissance. Par contre, je pris de vieux rideaux pour le lit, achat indispensable et qui pouvait faire grand plaisir à Elena.