– Ce n’est pas vrai! Et il n’est pas du tout venu hier matin! Je te le dis, depuis avant-hier, il a disparu. Elle t’a dit hier qu’il était venu le matin?
– Oui.
– Eh bien, il faut croire que ça la travaille, si elle ne veut même pas t’avouer qu’il n’est pas venu. Un beau luron!
– Mais qu’est-ce que cela veut dire? m’écriai-je.
– Ça veut dire que je ne sais que faire d’elle, reprit Mavra en écartant les bras. Hier encore, elle m’a envoyée chez lui, mais elle m’a fait revenir deux fois. Et aujourd’hui, elle ne veut même plus me parler. Tu devrais aller chez lui. Moi, je n’ose pas la quitter.»
Je me précipitai dans l’escalier.
«Viendras-tu ce soir? me cria Mavra.
– Nous verrons cela là-bas, lui répondis-je sans m’arrêter. Je passerai peut-être juste te demander ce que cela devient. Si je suis encore en vie.»
J’avais effectivement ressenti comme un coup au cœur.
X
Je me rendis directement chez Aliocha. Il habitait chez son père à la petite Morskaia. Le prince avait un assez grand appartement, bien qu’il vécût seul. Aliocha y occupait deux belles pièces. J’étais allé très rarement chez lui, une seule fois avant ce jour, je crois. Lui, il passait plus souvent chez moi, surtout au début, dans les premiers temps de sa liaison avec Natacha.
Il n’était pas chez lui. Je me rendis directement dans sa chambre et lui écrivis ce billet: «Aliocha, vous semblez avoir perdu la raison. Mardi soir, quand votre père a demandé lui-même à Natacha de vous faire l’honneur de vous accorder sa main, vous avez été très heureux de cette requête, j’en ai été témoin; vous avouerez donc que votre conduite actuelle est quelque peu étrange. Vous rendez-vous compte de ce que vous faites à Natacha? En tout cas, mon billet vous rappellera que votre façon d’agir envers votre future femme est indigne et légère au plus haut point. Je sais fort bien que je n’ai aucun droit de vous faire des remontrances, mais je ne m’en soucie pas le moins du monde…»
«P. -S. Elle ne sait rien de cette lettre et ne m’a même pas parlé de vous.»
Je cachetai le billet et le laissai sur sa table. À mes questions, le domestique me répondit qu’Alexeï Petrovitch n’était presque jamais à la maison et qu’il ne rentrerait que vers le matin.
Je pus à peine me traîner jusque chez moi. La tête me tournait, mes jambes flageolaient. Ma porte était ouverte. Nikolaï Serguéitch était chez moi: il m’attendait. Il était assis près de la table et, sans dire mot, contemplait avec étonnement Elena qui le regardait avec une surprise non moins grande, tout en se taisant obstinément.
«Elle doit lui sembler étrange», me dis-je.
«Voici une heure que je suis là, mon ami, et je t’avoue que je ne m’attendais pas… à te trouver ainsi», poursuivit-il, en embrassant la chambre du regard et en me faisant un clin d’œil imperceptible dans la direction d’Elena. Ses yeux exprimaient la stupéfaction. Mais, l’ayant observé plus attentivement, je remarquai qu’il était triste et inquiet. Son visage était plus pâle qu’à l’ordinaire.
«Assieds-toi, assieds-toi donc, reprit-il d’un air affairé et contrarié; je m’étais dépêché de venir te voir, il arrive quelque chose de grave; mais qu’est-ce que tu as? tu n’as pas figure humaine?
– Je ne me sens pas bien. La tête me tourne depuis ce matin.
– Fais attention, il ne faut pas négliger cela. Tu as pris froid, sans doute?
– Non, c’est simplement une crise nerveuse. Cela m’arrive de temps en temps. Et vous, comment allez-vous?
– Ça va, ça va! Un échauffement, c’était tout. Il se passe quelque chose. Assieds-toi.»
J’approchai une chaise et m’assis près de la table, lui faisant face. Le vieux se pencha vers moi et commença à mi-voix:
«Fais attention, ne la regarde pas et faisons semblant de parler d’autre chose. Qui est cette jeune fille?
– Je vous expliquerai plus tard, Nikolaï Serguéitch. C’est une pauvre enfant, orpheline de père et de mère, la petite-fille de ce Smith qui habitait ici et qui est mort dans la confiserie.
– Ah! il avait une petite-fille? Eh bien, mon cher, elle est bizarre, comme elle vous regarde Je te le dis franchement, si tu avais tardé encore cinq minutes, je ne me serais pas attardé ici. Elle a fait des histoires pour me laisser entrer et elle n’a pas ouvert la bouche; elle fait peur, elle n’a pas l’air d’une créature humaine. Et comment se trouve-t-elle chez toi? Ah je comprends, elle est sans doute venue voir son grand-père, sans savoir qu’il était mort?
– Oui. Elle était très malheureuse. Le vieux a parlé d’elle en mourant.
– Hum! Tel grand-père, telle petite-fille. Tu me raconteras tout cela après. Peut-être qu’on pourra l’aider, si elle est tellement malheureuse… Bon, et maintenant, est-ce qu’on ne pourrait pas lui dire de s’en aller, car j’ai à te parler sérieusement?
– Mais elle n’a nulle part où aller. Elle habite ici.»
J’expliquai ce que je pus au vieux en deux mots, et j’ajoutai qu’on pouvait parler devant elle, car c’était une enfant.
«Oui, bien sûr, une enfant. Mais je n’en reviens pas, mon ami. Elle vit avec toi, Seigneur mon Dieu!»
Et le vieux la regarda encore une fois d’un air stupéfait. Elena, sentant qu’on parlait d’elle, restait assise sans dire mot, la tête baissée et effilochant la frange du divan. Elle avait mis sa robe neuve, qui lui allait parfaitement. Ses cheveux étaient lissés avec plus de soin qu’auparavant, peut-être pour faire honneur à sa nouvelle robe. Dans l’ensemble, sans l’étrangeté sauvage de son regard, c’eût été une charmante petite fille.
«Je vais être bref et précis, mon cher, voici ce dont il s’agit, reprit le vieillard: c’est une longue histoire, et c’est sérieux…»
Il avait les yeux baissés, un air grave et préoccupé, et malgré sa précipitation, sa «brièveté» et sa «précision» il ne savait par où commencer. «Que vais je entendre?» me dis-je.
«Vois-tu, Vania, je suis venu t’adresser une grande requête. Mais avant…, je pense qu’il faudrait t’expliquer certaines circonstances…, extrêmement délicates.»
Il toussa et me jeta un regard à la dérobée; puis il rougit; puis il se fâcha contre lui-même de son manque de présence d’esprit.
«Mais qu’y a-t-il à expliquer! Tu comprendras toi-même! Tout simplement, je vais provoquer le prince en duel, et je te demande d’arranger cette affaire et de me servir de témoin.»
Je me renversai sur le dossier de ma chaise et le regardai, au comble de la stupéfaction.
«Eh bien, qu’as-tu à me regarder? Je ne suis pas fou.
– Mais permettez, Nikolaï Serguéitch! Sous quel prétexte, dans quel but? Et enfin, est-ce possible…
– Un prétexte! Un but! s’écria le vieillard, voilà qui est admirable!
– C’est bon, c’est bon, je sais ce que vous allez dire, mais à quoi cette incartade servira-t-elle? Que sortira-t-il de ce duel? Je l’avoue, je ne comprends pas.
– Je pensais bien que tu ne comprendrais rien. Écoute: notre procès est terminé (c’est-à-dire qu’il va se terminer ces jours-ci: il ne reste plus que des formalités sans importance), je l’ai perdu. Je dois payer dix mille roubles: c’est ce qu’ils ont arrêté. Ikhménievka sert de garantie. Par conséquent, à l’heure qu’il est, ce gredin est sûr de rentrer dans son argent et moi, en lui remettant Ikhménievka, j’acquitte ma dette et je deviens pour lui un étranger. C’est alors que je relève la tête. Ainsi, très vénérable prince, vous m’avez offensé deux ans durant; vous avez sali mon nom, l’honneur de ma famille, et j’ai dû supporter tout cela! Je ne pouvais pas alors vous provoquer en duel. Vous m’auriez dit sans vous gêner «Ah! rusé bonhomme, tu veux me tuer pour ne pas me payer l’argent que, tu le sais, on te condamnera à me verser tôt ou tard! Non, voyons d’abord comment va se terminer le procès; ensuite, tu pourras me provoquer en duel.» Maintenant, très honorable prince, le procès est jugé, vous l’avez gagné, donc il n’y a pas la moindre difficulté, aussi vous allez me faire le plaisir de venir avec moi sur le pré. Voilà l’affaire. Eh bien, à ton avis, n’ai-je pas le droit de me venger enfin de tout, de tout?»