– Rester couché! Je resterai dans mon lit jusqu’à ce soir, mais ensuite je sortirai. Il le faut absolument, ma petite Elena.
– Est-ce qu’il le faut vraiment? Chez qui allez-vous? Pas chez le visiteur d’hier?
– Non, pas chez lui.
– Heureusement. C’est lui qui vous a troublé. Chez sa fille alors?
– Comment sais-tu qu’il a une fille?
– J’ai tout entendu», répondit-elle en baissant les yeux.
Son visage se rembrunit. Elle fronça les sourcils.
«C’est un méchant homme, ajouta-t-elle.
– Tu ne le connais pas. Au contraire, c’est un très brave homme.
– Non, non, il est méchant; j’ai entendu, répondit-elle avec élan.
– Qu’as-tu donc entendu?
– Il ne veut pas pardonner à sa fille…
– Mais il l’aime. Elle est coupable envers lui, et il se tourmente à cause d’elle.
– Et pourquoi est-ce qu’il ne lui pardonne pas? Maintenant, même s’il lui pardonne, sa fille ne devrait pas aller chez lui.
– Comment cela? Pourquoi?
– Parce qu’il ne mérite pas que sa fille l’aime, répondit-elle avec chaleur. Qu’elle le quitte pour toujours et s’en aille mendier, pour qu’il voie que sa fille demande l’aumône et qu’elle souffre.»
Ses yeux étincelaient, ses joues étaient empourprées. Elle a sûrement une raison de parler ainsi, songeai-je à part moi.
– C’est dans sa maison que vous vouliez me placer? ajouta-t-elle après un silence.
– Oui, Elena.
– J’aime mieux m’engager comme servante.
– Ah! ce n’est pas bien ce que tu dis là, ma petite Elena. Et quelle sottise: chez qui peux-tu te placer?
– Chez le premier moujik venu», répondit-elle avec impatience, en tenant toujours les yeux baissés.
Elle était visiblement en fureur.
«Mais un moujik n’a que faire d’une servante comme toi, dis-je avec un petit rire.
– Alors, chez des seigneurs.
– Avec ton caractère, habiter chez des seigneurs?
– Oui. Plus elle s’irritait, plus elle répondait avec brusquerie.
– Mais tu n’y tiendrais pas.
– Si. On me grondera, mais je me tairai, exprès. On me battra, et je continuerai à me taire toujours; qu’ils me battent, pour rien au monde je ne pleurerai. Ils seront encore plus furieux, si je ne pleure pas.
– Qu’est-ce qui te prend, Elena! Comme tu es aigrie et orgueilleuse! C’est sans doute que tu as eu beaucoup de malheurs…»
Je me levai et m’approchai de la grande table, Elena resta sur le divan, regardant à terre d’un air pensif et tiraillant la frange du bout des doigts. Elle se taisait. Mes paroles l’ont-elles fâchée? pensais-je.
J’ouvris machinalement les livres que j’avais pris hier pour mon article et peu à peu je me laissai absorber par ma lecture. Cela m’arrive souvent: je viens, j’ouvre un livre pour une minute, pour chercher un renseignement, et je me laisse si bien entraîner que j’oublie tout.
«Qu’est-ce que vous écrivez? demanda avec un sourire timide Elena qui s’était approchée de la table.
– Toutes sortes de choses, mon petit. On me paie pour cela.
– Des requêtes?
– Non, pas des requêtes. Et je lui expliquai comme je pus que j’écrivais différentes histoires sur différentes gens; cela faisait des livres qui s’appelaient nouvelles et romans. Elle m’écouta avec beaucoup de curiosité.
– Et vous dites toujours la vérité?
– Non, j’invente.
– Pourquoi écrivez-vous des mensonges?
– Tiens, lis ce livre, tu verras, tu l’as déjà regardé une fois. Tu sais lire?
– Oui.
– Eh bien, tu verras. C’est moi qui ai écrit ce petit livre.
– C’est vous? Alors, je vais le lire…
Elle avait grande envie de me dire quelque chose, mais cela la gênait visiblement et elle était fort agitée. Quelque chose se cachait sous ses questions.
«Et on vous paie beaucoup pour cela? demanda-t-elle enfin.
– Cela dépend. Parfois beaucoup et parfois rien du tout, quand le travail ne vient pas bien. C’est très difficile, Elena.
– Alors, vous n’êtes pas riche?
– Non.
– Si c’est ça, je vais travailler et je vous aiderai…»
Elle me jeta un regard rapide, devint toute rouge, baissa les yeux, et, faisant deux pas vers moi, brusquement elle m’enveloppa de ses bras et pressa fortement son visage contre ma poitrine. Je la regardais avec stupéfaction.
«Je vous aime…, je ne suis pas orgueilleuse, dit-elle. Vous avez dit hier que j’étais orgueilleuse. Non, non, ce n’est pas vrai…, je vous aime… Il n’y a que vous qui m’aimiez…»
Mais déjà les larmes l’étouffaient. Une minute après, elles s’échappèrent de sa poitrine avec violence, comme hier au moment de son attaque. Elle tomba à genoux devant moi, me baisa les mains, les pieds…
«Vous m’aimez! répétait-elle. Vous êtes le seul, le seul!…»
Elle serrait convulsivement mes genoux dans ses bras. Tous ses sentiments, si longtemps contenus, faisaient soudain irruption en un élan irrésistible, et je compris l’étrange obstination de ce cœur qui s’était pudiquement caché jusqu’ici avec d’autant plus d’entêtement et de rigueur que le besoin de s’épancher, de s’exprimer était plus fort, et tout ceci jusqu’à l’explosion inévitable qui se produit lorsque tout l’être s’abandonne, jusqu’à s’oublier, à ce besoin d’amour, de reconnaissance, aux caresses, aux larmes…
Elle pleura tant qu’elle finit par avoir une crise d’hystérie. Je détachai à grand-peine ses bras qui m’entouraient. Je la soulevai et la portai sur le divan. Elle pleura longtemps encore, le visage enfoui dans les oreillers, comme si elle avait honte devant moi, mais elle serrait énergiquement ma main dans la sienne et la gardait contre son cœur.
Peu à peu, elle se calma; mais elle ne relevait pas encore la tête. Une ou deux fois, elle me jeta un regard furtif qui contenait une grande douceur et comme un sentiment craintif et à nouveau caché. Enfin, elle rougit et sourit.
«Te sens-tu mieux? lui demandai-je, ma sensible petite Elena, mon enfant malade.
– Il ne faut pas m’appeler ainsi, murmura-t-elle, en me dérobant à nouveau son visage.
– Comment alors?
– Nelly.
– Nelly? Pourquoi précisément Nelly? Je veux bien, c’est un très joli nom. Je t’appellerai ainsi, si tu le désires.
– C’est ainsi que maman m’appelait… Et personne ne m’a jamais appelée ainsi, sauf elle… Je ne voulais pas que quelqu’un d’autre m’appelle ainsi… Mais vous, je veux que vous m’appeliez comme cela… Je vous aimerai toujours, toujours.»
«Petit cœur fier et aimant! pensai-je: combien de temps m’a-t-il fallu pour mériter que tu sois pour moi… Nelly.» Mais je savais maintenant que son cœur m’était dévoué pour toujours.
«Nelly, écoute, lui demandai-je, dès qu’elle se fut calmée. Tu dis qu’il n’y avait que ta maman qui t’aimait, personne d’autre. Est-ce que ton grand-père ne t’aimait pas?