– Non…
– Mais tu as pleuré ici dans l’escalier, quand tu as appris qu’il était mort, tu te souviens?»
Elle resta songeuse une minute.
«Non, il ne m’aimait pas… Il était méchant. Et un sentiment douloureux se peignit sur ses traits.
– Mais il ne fallait pas non plus le lui demander. Il semblait tout à fait retombé en enfance. Il est mort comme un fou. Je t’ai raconté comment il est mort?
– Oui; mais c’est le dernier mois seulement qu’il a commencé à s’oublier complètement. Il restait assis ici toute la journée, et si je n’étais pas venue, il serait resté deux ou trois jours comme cela, sans boire ni manger. Mais avant, il était beaucoup mieux.
– Comment, avant?
– Quand maman n’était pas encore morte.
– Ainsi, c’est toi qui lui apportais à manger, Nelly?
– Oui.
– Où prenais-tu cela? Chez la Boubnova?
– Non, je ne prenais jamais rien chez la Boubnova, dit-elle d’un ton ferme, mais d’une voix tremblante.
– Où donc alors? Tu n’avais rien.»
Nelly se tut et devînt affreusement pâle: ensuite elle fixa sur moi un long regard.
«Je mendiais dans la rue… Quand j’avais cinq kopecks, je lui achetais du pain et du tabac à priser…
– Et il acceptait cela! Nelly! Nelly!
– Au début, je ne le lui disais pas. Mais quand il l’a appris, il m’a envoyée lui-même mendier. Je me tenais sur le pont, je demandais la charité aux passants, et lui, il restait auprès à attendre; et quand il voyait qu’on m’avait donné quelque chose, il se jetait sur moi et me prenait l’argent, comme si je voulais le lui cacher, comme si ce n’était pas pour lui que je mendiais.»
En disant cela, elle eut un sourire amer et sarcastique.
«Tout ça, c’était après la mort de maman, ajouta-t-elle. Il était alors comme fou.
– Il aimait donc beaucoup ta maman? Pourquoi ne vivait-il pas avec elle?
– Non, il ne l’aimait pas… Il était méchant et il ne voulait pas lui pardonner…, comme le méchant vieux monsieur d’hier», dit-elle doucement, presque à voix basse, et en pâlissant de plus en plus.
Je tressaillis. L’intrigue de tout un roman étincela dans mon imagination. Cette pauvre femme, mourant dans un sous-sol chez un fabricant de cercueils, sa fille orpheline, allant rendre visite de loin en loin à son grand-père qui avait maudit sa mère; le vieillard étrange ayant perdu l’esprit et mourant dans une confiserie, après la mort de son chien!…
«Azor appartenait d’abord à maman, dit brusquement Nelly, souriant à un souvenir. Grand-père autrefois aimait beaucoup maman, et quand maman l’a quitté, Azor est resté. C’est pourquoi il aimait tellement Azor… Il n’a pas pardonné à maman, mais quand Azor est mort, il est mort aussi» ajouta-t-elle d’une voix rude, et le sourire disparut de son visage.
«Nelly, qui était donc ton grand-père avant? lui demandai-je après avoir attendu un petit instant.
– Il était riche… Je ne sais qui il était, répondit-elle. Il avait une usine… C’est ce que maman m’a dit. Elle pensait au début que j’étais trop petite et ne me disait rien du tout. Elle m’embrassait et me disait: «Tu sauras tout, le moment viendra où tu sauras, pauvre enfant, malheureuse enfant!» Elle m’appelait tout le temps pauvre et malheureuse enfant. Et la nuit, quand elle pensait que je dormais (et je ne dormais pas, mais je faisais semblant), elle pleurait, m’embrassait, et disait: «Pauvre enfant, malheureuse enfant!»
– De quoi ta maman est-elle morte?
– De la poitrine; il y a six semaines.
– Et tu te souviens du temps où ton grand-père était riche?
– Mais je n’étais pas encore née. Maman a quitté grand-père avant que je naisse.
– Avec qui est-elle partie?
– Je ne sais pas, répondit Nelly, à voix basse et comme songeuse. Elle est allée à l’étranger, c’est là-bas que je suis née.
– À l’étranger? Où donc?
– En Suisse. J’ai été partout, j’ai été aussi en Italie et à Paris.
– Et tu t’en souviens, Nelly? dis-je étonné.
– Je me rappelle beaucoup de choses.
– Comment sais-tu si bien le russe?
– Maman me l’avait déjà appris là-bas. Elle était russe, sa mère était russe, tandis que grand-père était anglais, mais il était tout de même comme un Russe. Et quand nous sommes revenues ici avec maman, il y a un an et demi, j’ai appris à parler tout à fait bien. Maman était déjà malade. Et nous sommes devenues de plus en plus pauvres. Maman ne faisait que pleurer. Au début, elle a cherché longtemps grand-père, ici, à Pétersbourg, et elle disait toujours qu’elle était coupable envers lui, et elle pleurait… Comme elle pleurait! Et quand elle a su que grand-père était pauvre, elle a pleuré encore plus. Elle lui écrivait souvent, mais il ne répondait jamais.
– Pourquoi ta maman est-elle revenue ici? Uniquement pour retrouver son père?
– Je ne sais pas. Nous étions si bien là-bas! et les yeux de Nelly se mirent à briller. Maman vivait seule, avec moi. Elle avait un ami qui était bon comme vous… Il la connaissait déjà ici. Mais il est mort, et c’est pour cela que maman est revenue…
– Alors, c’est avec lui que ta maman est partie quand elle a quitté ton grand-père?
– Non, ce n’est pas avec lui. Maman est partie avec un autre, mais celui-là l’a abandonnée…
– Avec qui donc, Nelly?»
Nelly me regarda et ne répondit rien. Elle savait évidemment avec qui sa maman était partie et qui, vraisemblablement, était son père. Mais il lui était pénible de me dire son nom, même à moi.
Je ne voulus pas la tourmenter avec mes questions. C’était un caractère étrange, nerveux et ardent, mais qui refrénait ses élans; sympathique, mais enfermé dans une fierté inaccessible. Tout le temps que je restai lié avec elle, bien qu’elle m’aimât de tout son cœur, de l’amour le plus lumineux et le plus limpide, presque autant que sa mère défunte dont elle ne pouvait même pas parler sans douleur, elle fut peu expansive avec moi et, en dehors de ce jour, elle sentit rarement le besoin de me parler de son passé; au contraire, elle me le cachait avec une sorte de sévérité. Mais, ce jour-là, en quelques heures, au milieu de souffrances et de sanglots convulsifs qui interrompaient son récit, elle me fit part de tout ce qui, dans ses souvenirs, l’agitait et la torturait le plus, et jamais je n’oublierai ce terrible récit. Mais l’histoire principale viendra plus tard…
C’était une horrible histoire celle d’une femme abandonnée, survivant à son bonheur; malade, épuisée de souffrance, et délaissée par tous; rejetée par le dernier être en qui elle pût espérer, par son père, qu’elle avait offensé jadis et qui, à son tour, avait perdu la raison sous des tortures et des humiliations intolérables. C’était l’histoire d’une femme acculée au désespoir; errant dans les rues froides et sales de Pétersbourg avec sa fille qu’elle considérait encore comme un petit enfant, et demandant l’aumône; d’une femme qui dépérit ensuite pendant des mois entiers dans un sous-sol humide, et à qui son père refusa son pardon jusqu’à la dernière minute de sa vie; au dernier instant, il s’était ressaisi et était accouru pour lui pardonner, mais il n’avait plus trouvé qu’un cadavre froid à la place de celle qu’il avait aimée plus que tout au monde. C’était l’étrange récit des relations mystérieuses, presque incompréhensibles, d’un vieillard retombé en enfance avec sa petite-fille qui déjà le comprenait, qui déjà montrait, malgré son jeune âge, une pénétration que certains n’atteignent pas dans tout le cours de leur vie unie et insouciante. C’était une histoire sombre, une de ces histoires ténébreuses et poignantes qui, si souvent, inaperçues et presque mystérieuses, se déroulent sous le lourd ciel de Pétersbourg, dans les recoins obscurs et secrets de l’immense ville, au milieu du bouillonnement inconsidéré de la vie, de l’égoïsme épais, des intérêts en conflit, au milieu de la sinistre débauche, des crimes cachés dans tout cet enfer d’une vie insensée et anormale…