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Natacha rougit. Il me parut aussi qu’il y avait dans la réponse du prince un ton trop léger, négligent même, une sorte de badinage insolent.

«Vous voulez me prouver que vous êtes droit et sincère avec moi? lui demanda Natacha en le regardant d’un air de défi.

– Oui.

– S’il en est ainsi, accordez-moi ce que je vais vous demander.

– Je vous en donne ma parole d’avance.

– Voici: n’inquiétez Aliocha ni aujourd’hui ni demain ni par un mot ni par une allusion à mon sujet. Ne lui faites aucun reproche pour m’avoir oubliée, aucune remontrance. Je veux le recevoir comme si rien ne s’était passé entre nous, afin qu’il ne puisse rien remarquer. J’ai besoin qu’il en soit ainsi. Me donnez-vous votre parole?

– Avec le plus grand plaisir, répondit le prince: et permettez-moi d’ajouter du fond du cœur que j’ai rarement rencontré des vues si raisonnables et si claires sur des affaires de ce genre… Mais voici Aliocha, il me semble.»

En effet, on entendit du bruit dans l’antichambre. Natacha tressaillit et sembla se préparer à quelque chose. Le prince avait un air sérieux et attendait ce qui allait se passer: il ne quittait pas Natacha des yeux. La porte s’ouvrit, et Aliocha entra en coup de vent.

II

Il entra avec un visage rayonnant, gai et joyeux. On voyait qu’il était de bonne humeur et qu’il avait passé agréablement ces quatre jours. Il semblait écrit sur sa figure qu’il avait une nouvelle à nous annoncer.

«Me voici! cria-t-il d’une voix forte. Moi qui aurais dû être là le premier! Mais vous allez tout savoir, tout! Tout à l’heure, papa, nous n’avons pas eu le temps d’échanger deux mots, et j’avais beaucoup de choses à te dire. C’est lui qui dans ses bons moments me permet de lui dire: tu, s’interrompit-il en se tournant vers moi; je vous garantis qu’il y a d’autres moments où il me le défend! Et voici sa tactique: il commence lui-même par me dire VOUS. Mais, à partir d’aujourd’hui, je veux qu’il n’ait plus que de bons moments et je ferai en sorte qu’il en soit ainsi! En général, j’ai complètement changé pendant ces quatre jours, je suis tout à fait transformé et je vous raconterai tout cela. Mais plus tard. L’essentiel, maintenant, c’est qu’elle est là! La voilà! À nouveau! Natacha, mon trésor, bonjour, mon ange! dit-il, en s’asseyant à côté d’elle et en lui baisant avidement la main. Comme je me suis ennuyé de toi tous ces jours-ci Mais que veux tu? Je n’ai pas pu! Je n’ai pas pu faire autrement. Ma chérie! On dirait que tu as maigri, tu es toute pâle…»

Dans son transport, il couvrait ses mains de baisers, la dévorait de ses beaux yeux, comme s’il ne pouvait se rassasier de sa vue. Je jetai un regard sur Natacha et devinai à son visage que nous avions la même pensée: il était entièrement innocent. Et quand, et de quoi cet INNOCENT aurait-il pu se rendre coupable! Une vive rougeur afflua soudain aux joues pâles de Natacha, comme si tout son sang, après s’être rassemblé dans son cœur, se fût porté tout d’un coup à sa tête. Ses yeux se mirent à étinceler et elle regarda fièrement le prince.

«Mais où donc… as-tu été…, tous ces jours-ci? dit-elle d’une voix contenue et saccadée. Sa respiration était lourde et inégale. Mon Dieu, comme elle l’aimait!

«C’est vrai que j’ai l’air coupable envers toi, mais c’est seulement une apparence! Bien sûr, je suis coupable, je le sais et je le savais en venant. Katia m’a dit hier et aujourd’hui qu’une femme ne pouvait pas pardonner une telle négligence (car elle sait tout ce qui s’est passé ici mardi; je le lui ai raconté dès le lendemain). J’ai discuté avec elle, et je lui ai expliqué que cette femme s’appelait NATACHA et que, dans le monde entier peut-être, il n’y en avait qu’une qui lui fût comparable: Katia. Et je suis arrivé ici, sachant que j’avais gagné dans la dispute. Un ange tel que toi peut-il ne pas pardonner? «S’il n’est pas venu, c’est qu’il en a été empêché, et non qu’il a cessé de m’aimer.» Voici ce que doit penser ma Natacha! Et comment pourrais-je cesser de t’aimer? Est-ce possible? Tout mon cœur languissait après toi. Mais je suis tout de même coupable! Quand tu sauras tout, tu seras la première à m’absoudre! Je vais tout vous raconter, tout de suite, j’ai besoin d’épancher mon cœur devant vous; c’est pour cela que je suis venu! J’ai voulu aujourd’hui (j’ai eu une demi-minute de liberté) voler vers toi pour t’embrasser, mais je n’ai pas pu: Katia m’a prié instamment de venir pour une affaire très importante. C’était avant que tu me voies sur le drojki, papa; c’était la seconde fois, convié par un second billet, que je me rendais chez Katia. Car nous avons maintenant des courriers qui vont porter des billets de l’un à l’autre toute la journée. Ivan Petrovitch, ce n’est qu’hier soir que j’ai pu lire votre mot et vous avez parfaitement raison. Mais que faire: c’était une impossibilité physique! Aussi j’ai pensé demain soir, je me disculperai sur toute la ligne; car ce soir, il m’était impossible de ne pas venir chez toi, Natacha.

– De quel billet s’agit-il? demanda Natacha.

– Il est venu chez moi, ne m’a pas trouvé, bien entendu, et m’a grondé d’importance, dans une lettre qu’il m’a laissée, parce que je ne venais pas te voir. Et il a tout à fait raison. C’était hier.»

Natacha me jeta un regard.

«Mais si tu avais le temps d’être du matin au soir chez Katerina Fiodorovna…, commença le prince.

– Je sais, je sais ce que tu vas dire, l’interrompit Aliocha. Si tu as pu aller chez Katia, tu avais deux fois plus de raisons de te trouver ici.» Je suis entièrement d’accord avec toi, et j’ajouterai même que j’avais non pas deux fois plus, mais un million de fois plus de raisons. Mais, tout d’abord, il y a dans la vie des événements inattendus et étranges qui embrouillent tout et mettent tout sens dessus dessous. Et je me suis, trouvé dans de pareilles circonstances. Je vous le dis, j’ai complètement changé ces jours-ci, jusqu’au bout des ongles: c’est donc que de graves événements se sont produits.

– Ah! mon Dieu Mais que t’est-il donc arrivé! Ne nous fais pas languir, je t’en prie!» s’écria Natacha, en souriant à l’ardeur d’Aliocha.

De fait, il était un peu ridicule: il se hâtait, les mots lui échappaient, rapides, pressés, sans ordre, comme s’il jacassait. Il brûlait d’envie de parler, de raconter. Mais, tout en parlant il gardait les mains de Natacha et les portait à tout instant à ses lèvres, comme s’il ne pouvait se lasser de les baiser.

«Voici ce qui m’est arrivé, reprit Aliocha. Ah mes amis! Ce que j’ai vu! Ce que j’ai fait! Les gens que j’ai rencontrés! Tout d’abord, Natacha, c’est une perfection! Je ne la connaissais pas du tout, pas du tout, jusqu’à présent! Et mardi, quand je t’ai parlé d’elle, tu te souviens que je l’ai fait avec enthousiasme, et cependant, même alors, je la connaissais à peine. Elle s’est cachée de moi jusqu’à ces derniers temps. Mais maintenant, nous nous connaissons entièrement l’un l’autre. Nous nous tutoyons Mais je vais commencer par le commencement: Natacha, si tu avais pu entendre ce qu’elle m’a dit de toi, lorsque le lendemain, mercredi, je lui ai raconté ce qui s’était passé entre nous!… À propos je me souviens combien j’ai eu l’air sot devant toi, lorsque je suis arrivé mercredi matin! Tu m’accueilles avec transport, tu es toute pénétrée de notre nouvelle situation; tu veux parler avec moi de tout cela; tu es toute triste et en même temps tu plaisantes avec moi; et moi, je joue à l’homme posé! Oh! imbécile, imbécile que j’étais! Car je te jure que je voulais me donner les airs d’un homme qui va bientôt être un mari, de quelqu’un de sérieux; et devant qui ai-je imaginé de faire ces manières: devant toi! Ah! comme tu as dû te moquer de moi et comme je l’ai bien mérité!»