Natacha pleurait. Ils s’embrassèrent étroitement et Aliocha lui jura encore une fois que jamais il ne se séparerait d’elle. Ensuite, il courut chez son père. Il était fermement persuadé qu’il allait tout arranger.
«Tout est fini! Tout est perdu! me dit Natacha en me serrant convulsivement la main. Il m’aime, il ne cessera jamais de m’aimer; mais il aime aussi Katia et dans quelque temps il l’aimera plus que moi. Cette vipère de prince ne se laissera pas endormir, et alors…
– Natacha, je crois aussi que le prince agit malproprement, mais…
– Tu ne crois pas tout ce que je lui ai dit! Je l’ai vu à ton visage. Mais attends, tu verras toi-même si j’ai eu raison ou non. Car je suis restée dans les généralités, Dieu sait ce qu’il a encore derrière la tête! C’est un homme terrible. Pendant ces quatre jours où j’ai arpenté ma chambre, j’ai tout deviné! Il lui fallait libérer, alléger le cœur d’Aliocha de la tristesse qui l’empêche de vivre, des obligations qui lui viennent de son amour pour moi. Il a inventé cette demande en mariage pour s’introduire entre nous et pour charmer Aliocha par sa noblesse et sa générosité. C’est vrai, c’est vrai, Vania! Aliocha est justement ainsi. Il se serait tranquillisé sur mon compte, il ne se serait plus inquiété pour moi. Il aurait pensé: «Elle est ma femme maintenant, elle est avec moi pour toujours», et, involontairement, il aurait fait plus attention à Katia. Le prince a visiblement fait la leçon à cette Katia; il a deviné qu’elle convenait à Aliocha, qu’elle pouvait l’attirer plus que moi. Hélas! Vania! Tout mon espoir repose sur toi maintenant; il veut se lier avec toi. Ne refuse pas et fais ton possible, au nom du Ciel, pour pénétrer chez la comtesse! Tu feras la connaissance de Katia, tu l’observeras et tu me diras qui elle est. J’ai besoin que tu ailles là-bas. Personne ne me comprend aussi bien que toi et tu sauras ce qui m’est utile. Vois aussi à quel point ils sont amis, ce qu’il y a entre eux, de quoi ils parlent; mais surtout, regarde bien Katia… Prouve-moi cette fois encore ton amitié, mon gentil, mon cher Vania! Je n’ai plus d’espoir qu’en toi!»
Il était déjà plus de minuit lorsque je revins chez moi. Nelly vint m’ouvrir avec un visage ensommeillé. Elle sourit et me regarda d’un air joyeux. La pauvre petite s’en voulait beaucoup de s’être endormie. Elle désirait m’attendre. Elle me dit que quelqu’un était venu me demander, qu’il était resté un moment, et m’avait laissé un billet sur la table. Le mot était de Masloboiev. Il me disait de passer chez lui le lendemain, à une heure. J’avais envie d’interroger Nelly, mais je remis cela au lendemain, et insistai pour qu’elle allât absolument se coucher; la pauvre enfant s’était déjà assez fatiguée à m’attendre et elle ne s’était endormie qu’une demi-heure avant mon arrivée.
V
Le lendemain matin, Nelly me donna des détails assez étranges sur la visite de la veille. Du reste, il était déjà surprenant que Masloboiev se fût avisé de venir ce soir-là; il savait que je ne serais pas chez moi, je l’en avais prévenu lors de notre dernière rencontre et il s’en souvenait fort bien. Nelly me dit qu’au début elle ne voulait pas ouvrir, parce qu’elle avait peur: il était déjà huit heures du soir. Mais il l’en avait priée à travers la porte, assurant que s’il ne me laissait pas un mot, je m’en trouverais fort mal le lendemain. Une fois qu’elle l’eut laissé entrer, il avait écrit tout de suite son billet, était venu près d’elle et s’était assis à côté d’elle sur le divan. «Je me suis levée et je n’ai pas voulu lui parler, me dit Nelly, j’avais très peur de lui; il a commencé à me parler de la Boubnova, il m’a dit qu’elle était très fâchée, mais qu’elle n’oserait pas venir me chercher, puis il s’est mis à faire votre éloge; il a dit que vous étiez de grands amis et qu’il vous avait connu petit garçon. Alors je lui ai parlé. Il a sorti des bonbons et m’a dit d’en prendre; mais je n’ai pas voulu; il m’a assuré alors qu’il était un brave homme, qu’il savait chanter des chansons et danser; il s’est levé tout d’un coup et il a commencé à danser. J’ai trouvé ça amusant. Ensuite, il a dit qu’il allait rester encore un petit instant à vous attendre, que peut-être vous reviendriez, et il m’a demandé de ne pas avoir peur et de m’asseoir à côté de lui. Je me suis assise, mais je ne voulais rien lui dire. Alors, il m’a dit qu’il connaissait maman et grand-père et… je me suis mise à parler. Il est resté longtemps.
– De quoi avez-vous parlé?
– De maman…, de la Boubnova…, de grand-père. Il est resté près de deux heures.»
Nelly semblait ne pas vouloir me raconter ce qu’ils s’étaient dit. Je ne lui posais pas de questions, espérant savoir tout cela par Masloboiev. Je crus voir seulement que Masloboiev avait fait exprès de passer en mon absence pour trouver Nelly seule. Pourquoi donc?
Elle me montra trois bonbons qu’il lui avait donnés. C’étaient de mauvais sucres d’orge enveloppés de papier vert et rouge, qu’il avait sans doute achetés chez un épicier. Nelly se mit à rire en me les montrant.
«Pourquoi ne les as-tu pas mangés? lui demandai-je.
– Je n’en veux pas, me répondit-elle d’un air sérieux, en fronçant les sourcils. Je ne les ai pas pris d’ailleurs; c’est lui qui les a laissés sur le divan.»
Ce jour-là, j’avais beaucoup de courses à faire. Je dis adieu à Nelly.
«T’ennuies-tu toute seule? lui demandai-je au moment de sortir.
– Oui et non. Je m’ennuie quand vous restez longtemps sans revenir.»
Et elle me jeta un regard plein d’amour en me disant cela. Tout ce matin-là, elle m’avait regardé d’un air tellement tendre et elle paraissait si joyeuse, si affectueuse; en même temps, elle gardait une attitude réservée, timide même; elle semblait craindre de me contrarier, de perdre mon amitié et…, et de se livrer trop, comme s’il y avait là quoi que ce fût de honteux.
«Et qu’est-ce qui ne t’ennuie pas? Tu as dit «oui et non», lui demandai-je en lui souriant malgré moi, tant elle m’était devenue chère.
– Oh! je sais bien quoi», me répondit-elle avec un petit rire, mais, de nouveau, elle eut l’air confuse.
Nous parlions sur le seuil, la porte était ouverte. Nelly était devant moi, les yeux baissés, se tenant d’une main à mon épaule et tiraillant de l’autre la manche de ma veste.
«Quoi, c’est un secret? lui demandai-je.
– Non…, rien…, je…, j’ai commencé pendant que vous étiez parti à lire votre livre, dit-elle à mi-voix et, levant sur moi un regard tendre et pénétrant, elle rougit toute.