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– Ah! vraiment! Est-ce qu’il te plaît?» demandai-je avec l’embarras d’un auteur qu’on loue en sa présence; Dieu sait ce que j’aurais donné pour l’embrasser à ce moment-là! Mais cela me semblait impossible. Nelly se taisait.

«Pourquoi, pourquoi meurt-il?» me demanda-t-elle d’un air de profonde tristesse; elle me jeta un regard rapide et de nouveau baissa les yeux.

«Qui?

– Le jeune homme poitrinaire dont on parle dans le livre.

– Que faire? il le fallait, Nelly…

– Pas du tout», répondit-elle presque à voix basse, mais soudain, sans transition, elle fit la moue d’un air presque courroucé, les yeux fixés avec obstination sur le plancher.

Une minute se passa.

«Et elle…, et les autres, la jeune fille et le petit vieux, murmura-t-elle, en tirant toujours plus fort la manche de ma veste: est-ce qu’ils vont vivre ensemble? Et ils ne seront plus pauvres?

– Non, Nelly, elle va s’en aller au loin; elle se mariera avec un propriétaire, et il restera seul, lui répondis-je avec regret, vraiment désolé de ne pouvoir lui dire quelque chose de plus réconfortant.

– Ah! oui. C’est comme ça que vous êtes? Alors je ne veux plus le lire maintenant!»

Et elle repoussa ma main d’un air irrité, se détourna rapidement et s’éloigna; elle se tourna vers un coin, les yeux baissés. Elle était toute rouge et respirait inégalement, comme oppressée par un violent chagrin.

«Allons, Nelly, pourquoi es-tu fâchée? dis-je en m’approchant d’elle: tout cela n’est pas vrai, c’est inventé! Il n’y a pas là de quoi se mettre en colère! Quelle sensible petite fille tu fais!

– Je ne suis pas fâchée», dit-elle timidement, en levant sur moi un regard lumineux et aimant; puis elle saisit brusquement ma main, appuya son visage contre ma poitrine et se mit à pleurer.

Mais à l’instant même, elle éclata de rire; elle pleurait et riait tout ensemble. Moi aussi je me sentais à la fois amusé et… attendri. Mais pour rien au monde elle n’aurait relevé la tête vers moi, et lorsque j’essayai d’éloigner son visage de mon épaule, elle s’y pressa de plus en plus fort tout en riant.

Enfin, cette scène de sensibilité prit fin. Nous nous dîmes adieu; j’étais pressé. Nelly, toute rouge, encore toute confuse et les yeux brillants, courut après moi jusqu’à l’escalier et me demanda de revenir bientôt. Je lui promis de rentrer sans faute pour le dîner, le plus tôt possible.

J’allai tout d’abord chez les vieux. Ils étaient malades tous les deux. Anna Andréievna était tout à fait souffrante; Nikolaï Serguéitch se tenait dans son cabinet. Il m’avait entendu, mais je savais que, selon son habitude, il ne viendrait pas avant un quart d’heure, pour nous laisser le temps de parler. Je ne voulais pas trop troubler Anna Andréievna, aussi j’adoucis autant que possible le récit de la soirée d’hier, mais je lui dis la vérité; à mon étonnement, la vieille, bien qu’elle en fût peinée, accueillit sans trop de surprise l’annonce de la possibilité d’une rupture.

«Hé, mon cher, c’est bien ce que je pensais, me dit-elle. Quand vous êtes parti l’autre fois, j’y ai songé longuement et je me suis dit que cela ne se ferait pas. Nous ne l’avons pas mérité aux yeux de Dieu, et cet homme est un coquin; on ne peut rien attendre de bon de lui. Ce n’est pas une bagatelle, les dix mille roubles qu’il nous prend, et il sait pourtant bien qu’il n’y a aucun droit! Il nous enlève notre dernier morceau de pain; il faudra vendre Ikhménievka. Et ma petite Natacha s’est montrée droite et sensée en ne le croyant pas. Et savez-vous encore une chose, mon ami, poursuivit-elle en baissant la voix: le mien, le mien! Il est tout à fait contre ce mariage. Il s’est trahi, il a dit qu’il ne voulait pas! Au début, je croyais que c’était un caprice, mais non, c’était pour de bon. Qu’est-ce qu’elle va devenir alors, la petite colombe! Car il la maudira pour toujours. Et l’autre, Aliocha, qu’est-ce qu’il fait?»

Elle me questionna encore longuement, et, comme à l’ordinaire, se répandit en gémissements et en lamentations à chacune de mes réponses. J’avais remarqué d’une façon générale qu’elle n’y était plus très bien ces derniers temps. Toute nouvelle la secouait. Le chagrin que lui causait Natacha ruinait son cœur et sa santé.

Le vieux entra, en robe de chambre et en pantoufles; il se plaignit d’avoir la fièvre, mais regarda sa femme avec tendresse, et, pendant tout le temps que je passai chez eux, fut aux petits soins avec elle, comme une bonne d’enfants; il la regardait dans les yeux, se montrait même timide avec elle. Il y avait une telle tendresse dans ses regards! Il était effrayé de la voir malade; il sentait qu’il perdrait tout, s’il la perdait.

Je restai près d’une heure avec eux. En me disant adieu, il m’accompagna dans l’antichambre et me parla de Nelly. Il pensait sérieusement à la prendre chez lui comme sa fille. Il me demanda comment faire pour amener Anna Andréievna à y consentir. Il me questionna sur Nelly avec une curiosité particulière, et me demanda si je ne savais pas quelque chose de nouveau sur elle. Je lui racontai rapidement ce que je savais. Mon récit l’impressionna.

«Nous en reparlerons, me dit-il d’un ton résolu, en attendant…, et, d’ailleurs, j’irai moi-même te voir, dès que je serai un peu rétabli, alors nous prendrons une décision.»

À midi juste, j’étais chez Masloboiev. À mon extrême surprise, la première personne que j’aperçus en entrant chez lui fut le prince. Il mettait son manteau dans l’antichambre, Masloboiev l’aidait avec empressement et lui tendait sa canne. Il m’avait déjà dit qu’il connaissait le prince, mais cette rencontre me surprit beaucoup.

Le prince parut embarrassé en me voyant.

«Ah! c’est vous! s’écria-t-il avec une cordialité un peu trop marquée, voyez comme on se rencontre! D’ailleurs, je viens d’apprendre que vous connaissiez M. Masloboiev. Je suis content, très content, je voulais justement vous voir et j’espère passer chez vous le plus tôt possible; vous m’y autorisez? J’ai une demande à vous adresser: aidez-moi à éclaircir la situation; vous avez compris que je veux parler d’hier… Vous êtes un ami là-bas, vous avez suivi tout le développement de cette affaire; vous avez de l’influence… Je regrette terriblement de ne pouvoir vous voir tout de suite… Les affaires! Mais un de ces jours, très prochainement je l’espère, j’aurai le plaisir d’aller chez vous. Pour l’instant…»

Il me serra un peu trop vigoureusement la main, échangea un regard avec Masloboiev, et sortit.

«Dis-moi, pour l’amour de Dieu…, commençai-je en entrant dans la chambre.

– Je ne te dirai rien, m’interrompit Masloboiev, qui prit en toute hâte sa casquette et se dirigea vers l’antichambre: j’ai à faire! Je file, je suis en retard!…

– Mais tu m’as écrit toi-même de me trouver ici à midi.

– Et puis après? Je t’ai écrit hier, et aujourd’hui c’est à moi qu’on a écrit: j’en ai la tête qui éclate, quelle histoire! On m’attend. Pardonne-moi, Vania. Tout ce que je peux t’offrir en compensation, c’est de me rouer de coups pour t’avoir dérangé inutilement. Si tu veux te dédommager, vas-y, mais presse-toi, au nom du Ciel! Ne me retiens pas, on m’attend…

– Pourquoi te battrais-je? Si tu as à faire, dépêche-toi, on ne peut pas toujours prévoir. Seulement…

– Non, pour ce qui est de ce SEULEMENT, c’est moi qui ai à te parler, m’interrompit-il, en bondissant dans l’antichambre et en endossant son manteau (je m’habillais aussi). J’ai à t’entretenir d’une affaire; d’une affaire très importante; c’est pour cela que je t’ai prié de venir; cela te concerne directement et touche à tes intérêts. Et comme on ne peut pas raconter cela en une minute, promets-moi, pour l’amour de Dieu, de venir ce soir à sept heures précises, ni plus tôt ni plus tard. Je serai là.