Je restai avec elle près de deux heures, m’efforçant de la consoler, et je parvins à la convaincre. Ses craintes étaient certainement justifiées. Mon cœur se serrait quand je pensais à sa situation; je craignais pour elle. Mais que faire?
Aliocha lui aussi me paraissait étrange: il l’aimait autant qu’avant, plus peut-être, et d’une façon plus torturante, par repentir et par reconnaissance. Mais en même temps un nouvel amour s’était solidement établi dans son cœur. Comment tout cela finirait, il était impossible de le prévoir. Moi-même, j’étais fort curieux de voir Katia. Je promis de nouveau à Natacha de lui faire sa connaissance.
Vers la fin, elle était presque gaie. Je lui parlai entre autres de Nelly, de Masloboiev, de la Boubnova, de ma rencontre avec le prince chez Masloboiev et du rendez-vous fixé pour sept heures. Tout cela l’intéressa au plus haut point. Je lui parlai peu de ses parents, et je tus la visite d’Ikhméniev, jusqu’à nouvel ordre; le duel projeté avec le prince pouvait l’effrayer. Il lui parut également très étrange que le prince fût en relations avec Masloboiev et qu’il eût tellement envie de faire ma connaissance, bien que tout ceci s’expliquât assez facilement par la situation présente…
Je revins chez moi vers trois heures. Nelly m’accueillit avec son clair petit visage…
VI
À sept heures précises, j’étais chez Masloboiev. Il me reçut à bras ouvert avec de grands cris. Bien entendu, il était à moitié ivre. Mais ce qui m’étonna surtout, ce furent les préparatifs extraordinaires qui avaient été faits pour moi. Visiblement, on m’attendait. Un beau samovar en cuivre jaune bouillait sur une petite table ronde, recouverte d’une nappe précieuse. Le service à thé: cristal, argent et porcelaine, étincelait. Sur une autre table, revêtue d’une nappe différente mais non moins belle, il y avait de jolis bonbons, des confitures et des sirops de Kiev, de la marmelade, des fruits confits, de la gelée, des confitures françaises, des oranges, des pommes, des noix, des noisettes et des pistaches; en un mot, tout un étalage de fruits. Sur une troisième table, qui disparaissait sous une nappe d’une blancheur éblouissante, se voyait la plus grande variété de hors-d’œuvre: caviar, fromage, pâté, saucissons, jambon fumé, poisson, et toute une armée de carafons en fin cristal remplis d’eaux-de-vie variées aux belles couleurs: vertes, ambrées, vermeilles ou dorées. Enfin, sur un petit guéridon dans un coin, recouvert également d’une nappe blanche, deux vases où l’on avait mis à rafraîchir des bouteilles de champagne. Sur la table devant le divan, se pavanaient trois bouteilles: du sauternes, du château-lafite et du cognac: bouteilles fort coûteuses et qui venaient de la cave d’Elisséiev. Alexandra Semionovna était assise à la table à thé; sa toilette évidemment recherchée, quoique fort simple, était très réussie. Elle savait qu’elle lui seyait et en était visiblement fière; elle se leva pour m’accueillir avec une certaine solennité. La satisfaction et la joie brillaient sur son visage frais. Masloboiev, assis, était enveloppé dans une magnifique robe de chambre, avec du linge frais et élégant, et il avait aux pieds de belles pantoufles chinoises. Sa chemise était ornée, partout où c’était possible, de boutons à la mode. Ses cheveux étaient peignés, pommadés et séparés par une raie sur le côté, comme cela se faisait alors. J’étais si ébahi que je restai au milieu de la pièce à regarder, bouche bée, tantôt Masloboiev, tantôt Alexandra Semionovna, dont le contentement allait jusqu’à la béatitude.
«Qu’est-ce que cela veut dire, Masloboiev? As-tu une soirée? m’écriai-je à la fin avec inquiétude.
– Non, nous n’attendons que toi, me répondit-il d’un ton solennel.
– Mais, et cela? (je désignai les hors-d’œuvre) il y a là de quoi nourrir tout un régiment!
– Et surtout de quoi l’abreuver, tu as oublié le principal! ajouta Masloboiev.
– Tout cela est pour moi tout seul?
– Et aussi pour Alexandra Semionovna. C’est elle qui a voulu arranger cela comme ça.
– Ça y est! Je m’y attendais! s’exclama Alexandra Semionovna en rougissant, mais sans perdre son air satisfait. On ne peut recevoir convenablement un invité; tout de suite, il a quelque chose à me reprocher!
– Depuis ce matin, imagine-toi, depuis ce matin, dès qu’elle a su que tu viendrais ce soir, elle a commencé à s’agiter: elle était dans les transes…
– Il ment! Ce n’est pas depuis ce matin, mais depuis hier soir! C’est en rentrant hier soir que tu m’as dit qu’il viendrait passer la soirée ici…
– C’est vous qui aurez mal entendu.
– Pas du tout, c’est la vérité. Je ne mens jamais. Et pourquoi ne pas faire bon accueil à un invité? Nous vivons là, personne ne vient nous voir et pourtant nous avons tout ce qu’il faut. Qu’au moins les gens convenables voient que nous savons nous aussi vivre comme tout le monde.
– Et surtout, qu’ils sachent quelle maîtresse de maison et quelle organisatrice remarquable vous êtes, ajouta Masloboiev. Figure-toi, mon cher, que moi, moi, j’y ai été pris aussi! Elle m’a fait endosser une chemise de toile de Hollande, m’a collé des boutons de manchette, des pantoufles, une robe de chambre chinoise, et m’a peigné et pommadé elle-même! Ça sent la bergamote, elle voulait même m’asperger de parfum à la crème brûlée, mais là je n’y ai plus tenu, je me suis révolté, j’ai fait montre d’une autorité d’époux…
– Ce n’est pas du tout de la bergamote, mais de la très bonne pommade française, qu’on vend dans des petits pots en porcelaine peinte! répliqua Alexandra Semionovna, toute rouge. Jugez vous-même, Ivan Petrovitch, jamais il ne me laisse aller au théâtre ni au bal, il me donne seulement des robes, qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse? Je m’habille et je me promène toute seule dans ma chambre. L’autre jour, je l’ai tellement supplié, nous étions sur le point de partir au théâtre, et le temps que je me retourne pour mettre ma broche, il va à l’armoire: il boit un verre, puis deux et le voilà soûl. Il a bien fallu rester. Personne, personne ne vient nous voir; le matin seulement, des gens passent ici pour affaires, et alors je me sauve. Et pourtant, nous avons un samovar et un service et de jolies tasses, nous avons tout, rien que des cadeaux. On nous apporte aussi des provisions, à peine si nous achetons une bouteille de vin, ou de la pommade, ou encore des hors-d’œuvre: le pâté, le jambon et les bonbons, on les a achetés pour vous. Que quelqu’un au moins voie comme nous vivons! Toute l’année, je me suis dit: le jour où viendra un invité, un vrai, nous lui montrerons tout cela et nous le régalerons; et les gens nous féliciteront et ça nous sera agréable aussi; pourquoi est-ce que je l’ai pommadé, l’imbécile, il n’en vaut pas la peine! Il porterait bien toujours des vêtements sales. Regardez cette robe de chambre, on lui a donnée; est-ce que ce n’est pas trop beau pour lui? Pourvu qu’il se grise, c’est tout ce qu’il demande. Vous allez voir qu’il va vous proposer de la vodka avant le thé.
– Tiens! C’est vrai! Buvons un verre de liqueur d’or, puis de liqueur d’argent et ensuite, l’âme ragaillardie, nous attaquerons d’autres breuvages…
– Voilà! Je l’avais dit!
– Ne vous inquiétez pas, ma chère enfant, nous boirons aussi du thé avec du cognac, à votre santé.
– C’est cela! s’écria-t-elle, en se frappant les mains l’une contre l’autre. Du thé de roi, à six roubles-argent la livre, qu’un marchant lui a donné avant-hier, et il veut le boire avec du cognac! Ne l’écoutez pas, Ivan Petrovitch, je vais vous servir… vous verrez quel thé c’est!»