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– Et sans mauvaise intention?

– Eh bien…, sans mauvaise intention non plus. Mais au diable tout cela! Buvons, et revenons à nos affaires! Ce n’est pas sérieux, poursuivit-il après avoir bu. Cette Boubnova n’avait aucunement le droit de garder cette enfant; je me suis informé. Il n’y a eu ni adoption ni rien de semblable. La mère lui devait de l’argent, alors elle a pris la petite. La Boubnova a beau être une coquine et une scélérate, elle est bête, comme toutes les femmes. La défunte avait un passeport en règle; ainsi, tout est net. Elena peut habiter chez toi, mais ce serait très heureux si des gens bienveillants, vivant en famille, la prenaient sous leur toit pour de bon, pour l’élever. Qu’elle reste chez toi en attendant. Ce n’est rien! Je t’arrangerai tout cela; la Boubnova n’osera même pas bouger le petit doigt. Je n’ai presque rien pu savoir de précis sur la mère. Elle était veuve, elle s’appelait Saltzmann.

– Oui, c’est ce que Nelly m’a dit.

– Bon, c’est tout. Maintenant, Vania, reprit-il avec une certaine solennité, j’ai une prière à t’adresser. Je te prie d’y acquiescer. Raconte-moi avec le plus de détails possible ce que tu fais, où tu vas, où tu passes des journées entières. Bien que je le sache en partie, j’ai besoin d’avoir plus de précisions.»

Ce ton solennel me surprit et même m’inquiéta.

«Pourquoi? Qu’est-ce que cela peut te faire? Tu prends un ton si pompeux…

– Voici ce dont il s’agit, en deux mots: je veux te rendre un service. Vois-tu, mon cher ami, si je voulais ruser avec toi, j’aurais su te le faire dire, sans prendre de gants. Et tu me soupçonnes de faire le malin! Les bonbons, tout à l’heure, j’ai compris, tu sais… Mais si je prends un ton solennel, c’est parce que je songe non à mes intérêts, mais aux tiens. Ainsi, ne doute plus de moi et réponds-moi, dis-moi la vérité…

– Quel service veux-tu me rendre? Écoute, Masloboiev; pourquoi ne veux-tu pas me parler du prince? J’ai besoin de savoir certains détails. C’est cela qui me rendrait service.

– Du prince? Hum…, soit! Je te parlerai sans détours: c’est justement à propos du prince que je t’interroge.

– Comment?

– Eh bien, j’ai remarqué qu’il se mêlait quelque peu de tes affaires; entre autres, il m’a questionné à ton sujet. Comment il a su que nous nous connaissons, cela ne te concerne pas. L’important, c’est que tu te méfies de lui. C’est Judas le traître, et pis encore. Aussi, lorsque j’ai vu qu’il voulait te mettre le grappin dessus, j’ai commencé à trembler. D’ailleurs, je ne sais rien; c’est pourquoi je te demande de me renseigner, afin que je puisse me faire une opinion… Et c’est même pour cela que je t’ai invité aujourd’hui. C’est là l’affaire importante: je m’explique franchement.

– Dis-moi au moins quelque chose, au moins la raison pour laquelle je dois craindre le prince?

– Soit: mon ami, je m’occupe parfois de certaines affaires. Mais sois-en juge: si on me fait confiance, c’est que je ne suis pas bavard. Ainsi que pourrais-je te raconter? Ne m’en veuille pas, si je parle d’une manière générale, trop générale, uniquement pour te montrer quel coquin c’est. Mais parle d’abord.»

Je jugeai que je n’avais absolument rien à cacher à Masloboiev. L’histoire de Natacha n’était pas un secret, de plus je pouvais espérer que Masloboiev lui rendrait quelque service. Bien entendu, je passai sous silence quelques faits, dans la mesure du possible. Masloboiev écoutait avec une attention particulière tout ce qui avait trait au prince; à beaucoup d’endroits, il m’arrêta, me reposa certaines questions, et je lui fis ainsi un récit assez détaillé. Je parlai environ une demi-heure.

«Hum! C’est une fille de tête! conclut Masloboiev. Si elle n’a pas deviné tout à fait juste en ce qui concerne le prince, en tout cas, c’est une bonne chose qu’elle ait vu dès le début à qui elle avait affaire, et qu’elle ait rompu toute relation. C’est une vaillante, cette Nathalia Nikolaievna! Je bois à sa santé! (Il vida son verre.) Là il fallait non seulement de l’intelligence, mais du cœur pour ne pas se laisser tromper. Et son cœur ne l’a pas trahie. Naturellement, sa cause est perdue: le prince tiendra bon, et Aliocha l’abandonnera. Le seul qui me fasse pitié, c’est Ikhméniev: payer dix mille roubles à cette fripouille! Qui donc s’est occupé de ses affaires, qui a fait les démarches? lui-même, je parie? Hé! Ils sont tous les mêmes, ces êtres nobles et ardents! Ils ne sont bon à rien! Avec le prince, ce n’est pas ainsi qu’il fallait s’y prendre. Moi, je lui aurais procuré un de ces petits avocats… ha!…» Et, de dépit, il frappa sur la table.

«Eh bien, et le prince, maintenant!

– Tu ne parles que du prince! Que peut-on dire de lui? Je suis fâché d’avoir mis ça sur le tapis. Je voulais seulement te prévenir contre ce filou, te soustraire à son influence, si on peut dire. Quiconque a des rapports avec lui est en danger. Ainsi, tiens-toi sur tes gardes; c’est tout. Et tu croyais déjà que j’allais te révéler Dieu sait quels mystères de Paris! On voit que tu es un romancier! Que dire d’un coquin? Que c’est un coquin, ni plus ni moins… Tiens, par exemple, je vais te raconter une de ses petites histoires: bien entendu, sans noms de pays ni de villes, sans personnages, sans aucune précision d’almanach. Tu sais que dans sa jeunesse, alors qu’il était contraint de vivre de son traitement de fonctionnaire, il a épousé la fille d’un riche marchand. Il ne traitait pas cette femme avec beaucoup d’égards, et quoiqu’il ne soit pas question d’elle en ce moment, je te ferai remarquer, mon ami, que, toute sa vie, c’est d’affaires de ce genre qu’il a préféré s’occuper. Encore un exemple! Il est allé à l’étranger. Là-bas…

– Attends, Masloboiev, de quel voyage parles-tu? En quelle année?

– Il y a exactement quatre-vingt-dix-neuf ans et trois mois de cela. Donc là-bas, il séduisit une jeune fille qu’il enleva à son père, et l’emmena à Paris. Et comment s’y est-il pris! Le père possédait une fabrique ou participait à je ne sais quelle entreprise de ce genre. Je ne sais pas au juste. Ce que je te raconte, ce sont mes propres déductions et raisonnements tirés d’autres données. Le prince l’a trompé et s’est glissé dans ses affaires. Il l’a complètement dupé et lui a emprunté de l’argent. Le vieux avait des papiers qui en témoignaient, bien entendu. Mais le prince voulait emprunter sans rendre, voler tout simplement, comme on dit chez nous. Le vieux avait une fille, une beauté; cette fille avait pour amoureux un jeune homme idéaliste, un frère de Schiller, un poète, marchand en même temps, un jeune rêveur, en un mot un Allemand, un certain Pfefferkuchen.

– Il s’appelait Pfefferkuchen?

– Peut-être que non, mais le diable l’emporte, ce n’est pas de lui qu’il s’agit! Donc, le prince s’insinua si bien dans les bonnes grâces de la fille qu’elle devint amoureuse folle de lui. Il désirait alors deux choses: premièrement, la fille, et deuxièmement, les reçus du vieux. Les clefs de tous les tiroirs du vieux étaient chez la fille: il l’adorait à tel point qu’il ne voulait pas la marier. Sérieusement. Il était jaloux de tous les prétendants, ne comprenait pas qu’il pût se séparer d’elle, et il avait chassé Pfefferkuchen, un original, un Anglais…

– Un Anglais? Mais où cela se passait-il donc?

– J’ai juste dit Anglais pour faire le pendant et tu t’accroches tout de suite. Cela se passait à Santa-Fé-de-Bogota, à moins que ce ne soit à Cracovie, mais plus vraisemblablement dans la principauté de Nassau, tu sais, on voit ça sur les bouteilles d’eau de Seltz, c’était précisément à Nassau; ça te suffit-il? Bon; donc, le prince séduit la jeune fille et l’enlève à son père, mais, sur les instances du prince, la fille s’était munie de certains papiers. Car l’amour peut aller jusque-là, Vania! Grand Dieu! et dire que c’était une fille honnête, noble et élevée! Il est vrai qu’elle ne s’y connaissait peut-être pas beaucoup en paperasses. Elle ne redoutait qu’une chose: la malédiction de son père. Le prince là aussi sut se tirer d’embarras: il lui signa un engagement formel, légal, de l’épouser. De cette façon, il lui fit croire qu’ils partaient seulement quelque temps pour se promener, et que lorsque le courroux du vieux se serait apaisé, ils reviendraient mariés et vivraient désormais tous les trois, amassant du bien et ainsi de suite pour l’éternité. Elle se sauva, le vieux la maudit et en plus fit faillite. Et Frauenmilch abandonna son commerce et tout et courut après la jeune fille à Paris; il était éperdument amoureux d’elle.