«Nelly! Que t’arrive-t-il? m’écriai-je. Qu’est-ce qu’il y a?
– Là-bas…, en haut…, il est là…, chez nous.
– Qui donc? Allons-y; viens avec moi.
– Non, je ne veux pas! J’attendrai dans l’antichambre…, jusqu’à ce qu’il sorte… Je ne veux pas y aller.»
Je montai chez moi avec un pressentiment bizarre; j’ouvris la porte et aperçus le prince. Il était assis près de la table et lisait. Tout au moins il avait ouvert un livre.
«Ivan Petrovitch! s’écria-t-il d’un ton joyeux. Je suis si content que vous soyez enfin rentré. J’allais justement m’en aller. Voilà plus d’une heure que je vous attends. Je me suis engagé aujourd’hui, sur les instances pressantes de la comtesse, à vous amener ce soir chez elle. Elle m’en a tellement prié, elle désire tant faire votre connaissance! Et comme vous m’aviez fait une promesse, j’ai pensé venir vous prendre avant que vous n’ayez eu le temps de vous en aller, et vous inviter. Imaginez ma déception: j’arrive, et votre servante me dit que vous n’êtes pas chez vous! Que faire? J’avais donné ma parole d’honneur de venir avec vous, aussi je me suis assis pour vous attendre un quart d’heure. Mais en fait de quart d’heure, j’ai ouvert votre roman et je me suis laissé absorber par ma lecture. Ivan Petrovitch! Mais c’est parfait! On ne vous comprend pas après cela! Savez-vous que vous m’avez arraché des larmes? J’ai pleuré, et je ne pleure pas souvent…
– Ainsi, vous désirez que j’aille là-bas? Je vous avoue qu’en ce moment…, bien que je ne demande pas mieux…
– Venez, pour l’amour de Dieu! Dans quelle situation me mettriez-vous! Je vous dis qu’il y a une heure et demie que je vous attends!… De plus, j’ai tellement, tellement besoin de parler avec vous, vous comprenez à quel sujet? Vous connaissez toute cette affaire mieux que moi… Nous déciderons peut-être quelque chose, nous trouverons peut-être une solution, songez-y! Je vous en prie, ne refusez pas!»
Je réfléchis qu’il me faudrait y aller tôt ou tard. Même si Natacha était seule en ce moment et avait besoin de moi, n’était-ce pas elle qui m’avait prié de faire le plus tôt possible la connaissance de Katia? De plus, Aliocha serait peut-être aussi là-bas… Je savais que Natacha ne serait pas tranquille tant que je ne lui apporterais pas des nouvelles de Katia, et je résolus de m’y rendre. Mais c’était Nelly qui me préoccupait.
«Attendez, dis-je au prince, et je sortis dans l’escalier. Nelly était là, dans un coin sombre.
– Pourquoi ne veux-tu pas entrer, Nelly? Que t’a-t-il fait? Que t’a-t-il dit?
– Rien…, je ne veux pas…, je ne veux pas…, répétait-elle. J’ai peur…»
J’eus beau essayer de la convaincre, rien n’y fit. Nous convînmes que, dès que je serais sorti avec le prince, elle rentrerait dans la chambre et s’y enfermerait.
«Et ne laisse entrer personne, Nelly, quoi qu’on te dise.
– Vous partez avec lui?
– Oui.»
Elle frissonna et me prit la main, comme pour me demander de ne pas partir, mais elle ne dit pas un mot. Je me promis de l’interroger en détail le lendemain.
Après m’être excusé auprès du prince, je commençai à m’habiller. Il m’assura qu’il était inutile de faire toilette.
«Mettez cependant quelque chose de plus frais! ajouta-t-il après m’avoir enveloppé de la tête aux pieds d’un regard inquisiteur; vous savez, ces préjugés mondains…, on ne peut jamais s’en libérer parfaitement… Cette perfection-là, vous ne la trouverez pas de sitôt dans notre monde», conclut-il, en remarquant avec satisfaction que j’avais un habit.
Nous sortîmes. Mais je le quittai dans l’escalier, rentrai dans la chambre où Nelly s’était déjà glissée, et lui dis adieu encore une fois. Elle était terriblement agitée. Son visage était livide. J’étais inquiet pour elle; il m’était pénible de la laisser.
«Vous avez une drôle de servante! me dit le prince, en descendant l’escalier. Car cette petite fille est votre servante?
– Non…, elle… habite chez moi pour l’instant.
– Elle est bizarre. Je crois qu’elle est folle. Figurez-vous qu’au début elle m’a répondu convenablement, mais qu’après m’avoir regardé, elle s’est jetée sur moi, a poussé un cri, s’est mise à trembler, s’est agrippée à moi…, elle voulait dire quelque chose, mais n’y parvenait pas. J’ai pris peur, je l’avoue, et j’allais me sauver lorsque, grâce à Dieu, c’est elle qui a pris la fuite. J’étais stupéfait. Comment pouvez-vous vous en accommoder?
– Elle est épileptique, répondis-je.
– Ah! c’est cela! Alors c’est moins étonnant…, si elle a des crises…»
Il me vint à l’instant l’idée que la visite de Masloboiev, hier, alors qu’il savait que je n’étais pas chez moi, ma visite d’aujourd’hui chez Masloboiev, le récit qu’il m’avait fait en état d’ébriété et à contrecœur, son invitation à venir chez lui à sept heures, ses assurances qu’il ne rusait pas avec moi, et enfin le prince m’attendant une heure et demie, alors qu’il savait peut-être que j’étais chez Masloboiev, tandis que Nelly se sauvait dans la rue pour le fuir, il me vint à l’idée que tout cela avait un lien. Il y avait là matière à réflexion.
La calèche du prince l’attendait à la porte. Nous y prîmes place et nous partîmes.
VIII
Nous n’avions pas à aller loin, c’était au pont du Commerce. Au début, nous gardâmes le silence. Je me demandais comment il allait engager la conversation. Il me semblait qu’il allait me mettre à l’épreuve, me tâter, essayer de me faire parler. Mais il commença sans détour et entra dans le vif du sujet:
«Il y a une chose qui m’inquiète beaucoup en ce moment, Ivan Petrovitch, commença-t-il, et je veux avant tout vous en parler et vous demander conseil; il y a longtemps que j’ai décidé de renoncer au gain de mon procès et de rendre à Ikhméniev ses dix mille roubles. Comment faire?»
«Il est impossible que tu ne saches pas comment faire, pensai-je le temps d’un éclair. Voudrais-tu te moquer de moi?»
«Je ne sais pas, prince, lui répondis-je de mon air le plus naïf; en ce qui concerne Nathalia Nikolaievna, je suis prêt à vous procurer tous les renseignements nécessaires, mais ici, vous savez certainement mieux que moi comment vous y prendre.
– Non, non, au contraire… Vous les connaissez, et Nathalia Nikolaievna vous a peut-être dit elle-même plus d’une fois ce qu’elle pensait à ce sujet; c’est ce qui peut le mieux me guider. Vous pouvez m’être d’un grand secours; l’affaire est excessivement délicate. Je suis prêt à renoncer à mes droits et suis même fermement décidé à le faire, quelle que soit l’issue des autres événements, vous me comprenez? Mais comment, sous quelle forme effectuer ce dessaisissement, voilà la question? Le vieux est orgueilleux et entêté; il est capable de me faire un affront pour me remercier de ma bonté et de me jeter cet argent à la figure…
– Mais permettez, considérez-vous cet argent comme vôtre ou comme sien?
– C’est moi qui ai gagné le procès, donc il est à moi.
– Mais d’après votre conscience?
– Bien entendu, je le considère comme mien, répondit-il, légèrement piqué de mon sans-façon; d’ailleurs il me semble que vous ne connaissez pas le fond de l’affaire. Je n’accuse pas le vieillard de m’avoir trompé avec préméditation et, je vous l’avoue, je ne l’en ai jamais accusé. C’est lui-même qui a voulu se croire outragé. Il est coupable de négligence dans les affaires qui lui ont été confiées, et dont, selon l’accord passé entre nous, il était responsable. Mais là encore n’est pas l’important; le plus grave, ce sont nos querelles et les affronts réciproques que nous nous sommes faits; en un mot, notre amour-propre est blessé. Je n’aurais peut-être même pas fait attention alors à ces quelques misérables milliers de roubles; mais vous savez certainement comment tout cela a commencé. Je conviens que je me suis montré soupçonneux, peut-être à tort (je veux dire pour l’époque), mais je ne m’en suis pas rendu compte et, dans ma colère, offensé par ses grossièretés, je n’ai pas voulu laisser échapper l’occasion et j’ai entamé le procès. Cela vous paraîtra peut-être peu noble de ma part. Je ne me justifie pas; je vous ferai seulement remarquer que la colère et, surtout, l’amour-propre irrité n’indiquent pas encore un manque de noblesse, ce sont choses naturelles et humaines; et, je vous le répète, je ne connaissais presque pas Ikhméniev et j’ai cru aveuglément à tous ces bruits concernant sa fille et Aliocha; j’ai pu donc croire aussi qu’il m’avait volé sciemment… Mais ceci est un détail. L’essentiel est que je ne sais que faire. Renoncer à l’argent et en même temps dire que je considère ma plainte comme juste, cela revient à lui en faire cadeau. Ajoutez à cela la position délicate où nous nous trouvons à cause de Nathalia Nikolaievna… Il va sûrement me jeter cet argent à la figure…