– Voilà que vous vous échauffez de nouveau! C’est entendu…, je passe à un autre sujet! Je voulais seulement vous demander une chose, mon bon ami: avez-vous beaucoup d’estime pour elle?
– Certainement, répondis-je avec une brusque impatience.
– Bien; et vous l’aimez? poursuivit-il en découvrant ses dents et en fermant à demi les yeux, d’une façon répugnante.
– Vous vous oubliez! m’écriai-je.
– C’est bon, je me tais, je me tais. Calmez-vous! Je suis étonnamment bien disposé aujourd’hui. Il y a longtemps que je ne me suis senti si gai. Si nous prenions du champagne? Qu’en dites-vous, mon poète?
– Je ne boirai pas, je ne veux pas boire.
– Taisez-vous donc! Il faut absolument que vous me teniez compagnie. Je me sens admirablement bien et enclin à la sentimentalité, aussi je ne pourrais être heureux tout seul. Qui sait si, en buvant, nous n’en viendrons pas à nous tutoyer! Ha! ha! ha! Non, mon jeune ami, vous ne me connaissez pas encore! Je suis sûr que vous m’aimerez. Je veux que vous partagiez aujourd’hui avec moi et le chagrin et la joie, et le rire et les larmes, quoique j’espère bien que, moi au moins, je ne pleurerai pas. Alors, qu’en pensez-vous, Ivan Petrovitch? Considérez seulement que si cela ne se passe pas comme je le désire, toute mon inspiration se perdra, disparaîtra, se volatilisera, et vous ne saurez rien; et vous êtes ici uniquement pour apprendre quelque chose, n’est-ce pas? ajouta-t-il en me faisant à nouveau un clin d’œil insolent. Ainsi, choisissez.»
La menace était grave. J’acceptai. «…Il veut peut-être m’enivrer?» pensai-je. À propos, c’est le moment de rapporter un bruit qui courait sur le prince et qui m’était déjà parvenu depuis longtemps. On racontait que, toujours correct et élégant en société, il aimait parfois, la nuit, se soûler comme un cocher et se livrer en secret à une débauche abjecte… J’avais entendu faire sur lui des récits horribles. On disait qu’Aliocha savait que son père buvait parfois, et s’efforçait de le cacher à tout le monde, et en particulier à Natacha. Un jour, il se trahit devant moi, mais il changea aussitôt de conversation et ne répondit pas aux questions que je lui posai. D’ailleurs, j’en avais entendu parler par d’autres que lui, et j’avoue que, jusqu’à présent, je ne l’avais pas cru; maintenant, j’attendais ce qui allait se passer.
On apporta le champagne; le prince remplit deux flûtes.
«Charmante, charmante fille, bien qu’elle m’ait un peu rudoyé! poursuivit le prince en savourant son champagne: mais ces délicieuses créatures sont particulièrement attirantes dans ces moments-là… Elle a certainement pensé qu’elle m’avait confondu ce soir-là, vous vous rappelez? qu’elle m’avait réduit en poussière Ha! ha! ha! Comme cette rougeur lui allait bien! Vous y connaissez-vous en femmes? Parfois une subite rougeur sied admirablement aux joues pâles, avez-vous remarqué cela? Ah! mon Dieu! Vous avez l’air de nouveau très fâché!
– Oui! m’écriai-je, ne me contenant plus; et je ne veux pas que vous me parliez de Nathalia Nikolaievna…, tout au moins sur ce ton. Je… je ne vous le permets pas!
– Oh! oh! c’est bon! Je vais changer de sujet de conversation pour vous faire plaisir. Je suis conciliant et malléable comme de la pâte. Nous parlerons de vous. J’ai de l’affection pour vous, Ivan Petrovitch, si vous saviez quel intérêt amical et sincère je vous porte…
– Prince, ne vaudrait-il pas mieux parler de l’affaire? l’interrompis-je.
– Vous voulez dire de NOTRE AFFAIRE? Je vous comprends à demi-mot, mon ami, mais vous ne soupçonnez pas à quel point nous toucherons de près à l’affaire, si nous parlons de vous en ce moment et si, bien entendu, vous ne m’interrompez pas; ainsi, je poursuis: je voulais vous dire, inestimable Ivan Petrovitch, que vivre comme vous vivez c’est tout bonnement se perdre. Vous me permettrez d’effleurer ce sujet délicat; je fais cela par amitié. Vous êtes pauvre, vous prenez de l’argent d’avance chez votre éditeur, vous payez vos petites dettes, et avec ce qui vous reste, vous vous nourrissez uniquement de thé pendant six mois et vous grelottez dans votre mansarde, en attendant que l’on imprime votre roman dans la revue de votre éditeur: c’est bien exact?
– Admettons, mais cependant…
– C’est plus honorable que de voler, de faire des courbettes, de prendre des pots-de-vin, d’intriguer, etc., etc. Je sais ce que vous voulez dire, tout ceci a été mis en noir sur blanc il y a belle lurette.
– Vous n’avez donc aucun besoin de parler de mes affaires. Ce n’est pas à moi, prince, à vous enseigner la délicatesse.
– Certainement non! Mais, que faire, si nous devons précisément toucher cette corde sensible? C’est impossible autrement. Du reste, nous laisserons les mansardes en paix. Personnellement, j’en suis peu amateur, sauf dans certaines occasions (et il éclata d’un rire répugnant. Mais une chose m’étonne: quel plaisir trouvez-vous à jouer les seconds rôles? Il est vrai qu’un de vos écrivains a dit quelque part, je m’en souviens, que le plus grand exploit était peut-être de savoir se borner dans la vie au rôle de comparse… Ou c’était quelque chose de ce genre! J’ai entendu également une conversation là-dessus, mais Aliocha vous a pris votre fiancée, je le sais, et vous, en vrai Schiller, vous vous mettez en quatre pour eux, vous leur rendez des services, c’est à peine si vous ne leur faites pas leurs commissions… Vous me pardonnerez, mon cher, mais c’est un jeu de générosité assez vilain… Comment cela ne vous ennuie-t-il pas, en vérité! Il y a de quoi avoir honte! À votre place, il me semble que j’en mourrais de dépit; et surtout, c’est une honte, une honte!
– Prince! Je vois que vous m’avez amené ici exprès pour m’insulter! m’écriai-je hors de moi de fureur.
– Oh! non, mon ami, non, je suis tout simplement en ce moment un homme rompu aux affaires et qui veut votre bonheur. En un mot, je veux tout arranger. Mais laissons toute cette histoire pour l’instant et écoutez-moi jusqu’au bout, en vous efforçant de ne pas vous mettre en colère, ne fût-ce que deux minutes. Que diriez-vous de vous marier? Vous voyez que je parle tout à fait D’AUTRE CHOSE; pourquoi me regardez-vous d’un air si étonné?
– J’attends que vous ayez fini, répondis-je, en le regardant effectivement avec stupéfaction.
– Mais il n’y a rien à dire de plus. Je voudrais savoir ce que vous diriez si un de vos amis, désirant vraiment, sincèrement votre bonheur, non un bonheur éphémère, vous présentait une fille jeune et jolie mais…, ayant déjà une certaine expérience; je parle par allégories, mais vous me comprenez; tenez, quelqu’un dans le genre de Nathalia Nikolaievna, naturellement avec un dédommagement convenable… (Remarquez que je parle d’autre chose, et pas de NOTRE affaire); eh bien, qu’en diriez-vous?
– Je dis que… vous êtes fou.
– Ha! ha! ha! Bah! mais on dirait que vous allez me battre?»
J’étais en effet prêt à me jeter sur lui. Je ne pouvais en supporter davantage. Il me faisait l’effet d’une bête ignoble, d’une énorme araignée que j’avais une envie irrésistible d’écraser. Il se délectait de ses railleries, et jouait avec moi comme le chat avec la souris, me croyant entièrement en son pouvoir. Il me semblait (et je comprenais cela) qu’il trouvait du plaisir et même peut-être une sorte de volupté dans l’insolence, l’effronterie et le cynisme avec lequel il avait enfin arraché son masque devant moi. Il voulait jouir de ma surprise, de ma frayeur. Il me méprisait sincèrement et se moquait de moi.