Je pressentais depuis le début que tout ceci était prémédité dans un but quelconque; mais, dans ma position, il me fallait coûte que coûte l’écouter jusqu’au bout. C’était dans l’intérêt de Natacha et je devais me résoudre à tout et tout supporter, car, en cette minute peut-être, l’affaire allait trouver une solution. Mais comment entendre ces plaisanteries abjectes et cyniques sur son compte, comment les supporter avec sang-froid? Au surplus il voyait parfaitement que j’étais obligé de l’écouter jusqu’au bout, et ceci aggravait encore l’offense. «Du reste, lui aussi a besoin de moi», me dis-je, et je me mis à lui répondre d’un ton tranchant et agressif. Il le comprit.
«Écoutez, mon jeune ami, commença-t-il en me regardant d’un air sérieux: nous ne pouvons pas continuer ainsi, il vaut mieux que nous fassions un accord. J’ai l’intention de m’expliquer sur un certain nombre de points, mais il faut que vous soyez assez aimable pour consentir à m’écouter jusqu’au bout, quoi que je dise. Je désire parler à mon idée et comme il me plaît, et c’est nécessaire dans les circonstances actuelles. Alors, mon jeune ami, serez-vous patient?»
Je me dominai et me tus, quoiqu’il me dévisageât d’un air caustique et moqueur qui semblait vouloir provoquer une violente protestation. Mais il comprit que j’avais déjà accepté de rester, et reprit:
«Ne vous fâchez pas contre moi, mon ami! Et de quoi m’en voudriez-vous? Uniquement, de l’apparence que je me donne, n’est-ce pas? Mais au fond, vous n’avez jamais rien attendu d’autre de moi, et que je vous parle avec une politesse parfumée ou comme à présent, le sens n’en reste pas moins absolument le même. Vous me méprisez, n’est-ce pas? Voyez combien d’ingénuité, de franchise, de bonhomie il y a en moi! Je vous avoue jusqu’à mes caprices enfantins. Oui, mon cher, oui, un peu plus de bonhomie de votre côté, et nous tomberons d’accord et nous nous comprendrons enfin une fois pour toutes. Ne soyez pas étonné: toutes ces innocences, toutes ces pastorales d’Aliocha, toute cette histoire à la Schiller, toutes les élévations de cette maudite liaison avec Natacha (une charmante fille, par ailleurs), m’ennuient à tel point que je suis pour ainsi dire malgré moi ravi d’avoir l’occasion de grimacer un peu au sujet de tout cela. L’occasion se présente. De plus, je voulais épancher mon âme devant vous. Ha! ha! ha!
– Vous m’étonnez, prince, et je ne vous reconnais pas. Vous tombez dans un ton de polichinelle: cette franchise inattendue…
– Ha! ha! ha! mais vous n’avez pas tout à fait tort! Gracieuse comparaison! Ha! ha! ha! JE FAIS LA NOCE, mon ami, JE FAIS LA NOCE, et je suis heureux et satisfait, et vous, mon poète, vous devez me témoigner toute l’indulgence dont vous êtes capable. Mais buvons plutôt, trancha-t-il, parfaitement content de lui, en remplissant son verre: sachez, mon ami, que cette stupide soirée chez Natacha, vous vous en souvenez? m’a achevé. Il est vrai qu’elle s’est montrée très gentille, mais j’en suis sorti avec une terrible rancune et je ne veux pas l’oublier. Ni l’oublier, ni le cacher. Bien sûr, notre jour viendra, et bientôt, mais, pour l’instant, laissons cela. Je voulais vous dire entre autres qu’il y a précisément un trait dans mon caractère que vous ne connaissez pas encore; je hais toutes ces naïvetés plates et à bon marché, toutes ces idylles; et une des jouissances les plus vives pour moi a toujours été de me jeter moi-même d’abord sur cet accord, de me mettre à l’unisson, de prodiguer mes caresses et mes encouragements à un Schiller quelconque, éternellement jeune, puis, brusquement, tout à coup, le déconcerter: lever brutalement mon masque devant lui et au lieu de lui montrer un visage extasié, lui faire des grimaces, lui tirer la langue au moment où il s’y attend le moins. Quoi? Vous ne comprenez pas cela? Cela vous paraît vilain, absurde, ignoble peut-être?
– Oui.
– Vous êtes franc! Mais, que faire, lorsqu’on me tourmente? Je suis moi aussi stupidement franc, mais c’est là mon caractère. D’ailleurs, j’ai envie de vous conter quelques traits de mon existence. Vous me comprendrez mieux, et ce sera très intéressant. Oui, il est possible, en effet, que je ressemble à un polichinelle, mais un polichinelle est franc, n’est-ce pas?
– Écoutez, prince, il est tard et, vraiment…
– Mon Dieu, quelle impatience! À quoi bon se presser? Restons encore à causer cordialement, sincèrement, devant un verre de vin, comme de bons amis. Vous croyez que je suis ivre? si vous voulez, c’est encore mieux. Ha! ha! ha! c’est vrai, ces réunions entre amis vous restent par la suite si longtemps dans la mémoire, on s’en souvient avec tant de plaisir! Vous êtes un méchant homme, Ivan Petrovitch! Vous manquez de sentimentalité, de sensibilité. Qu’est-ce qu’une petite heure ou deux pour un ami tel que moi? De plus, cela se rapporte aussi à notre affaire… Comment ne pas comprendre cela? Et vous êtes écrivain encore! mais vous devriez bénir cette occasion. Vous pouvez me prendre comme type, ha! ha! ha! Dieu, je suis délicieux de franchise aujourd’hui!»
Il commençait visiblement à être gris. Son visage avait changé et avait pris une expression haineuse. On voyait qu’il voulait blesser, piquer, mordre, railler. «D’un côté, il vaut mieux qu’il soit ivre, pensai-je: un ivrogne parle toujours trop. Mais il avait bien sa tête.
«Mon ami, commença-t-il, évidemment enchanté de lui, je vous ai tout à l’heure avoué, et peut-être était-ce déplacé, qu’il me venait en certaines occasions un désir irrésistible de tirer la langue. Pour cette sincérité ingénue et candide, vous m’avez comparé à un polichinelle, ce qui m’a franchement amusé. Mais si vous me faites des reproches ou si vous vous étonnez parce que je suis grossier avec vous en ce moment, voire indécent comme un moujik, parce qu’en un mot j’ai changé de ton brusquement, vous êtes tout à fait injuste. Premièrement, il me plaît d’être ainsi, deuxièmement, je ne suis pas chez moi, mais AVEC vous…, autrement dit, je veux dire que nous FAISONS LA NOCE, comme de bons amis, et, troisièmement, j’adore les caprices. Savez-vous que, dans le temps, par pur caprice, j’ai été métaphysicien et philanthrope et que j’ai failli donner dans les mêmes idées que vous? Ceci, d’ailleurs, se passait il y a fort longtemps, dans les jours dorés de ma jeunesse. Je me souviens que j’étais arrivé dans ma propriété avec des buts humanitaires et que, bien entendu, je m’ennuyais à périr; et vous ne croirez pas ce qui m’est arrivé alors? Par ennui, j’ai commencé à fréquenter les jolies filles… Vous faites la grimace? Oh! mon jeune ami! mais nous sommes entre nous! Quand on fait la noce, on se déboutonne! Et j’ai une nature russe, bien franche, je suis un patriote, j’aime à me déboutonner; de plus, il faut savoir profiter de l’occasion et jouir de la vie. Nous mourrons, et après? Donc, je me mis à courtiser les filles. Je me souviens encore d’une gardeuse de troupeaux dont le mari était un beau jeune moujik. Je l’ai fait punir sévèrement et je voulais l’envoyer au service (d’anciennes espiègleries, mon poète!) mais je ne l’ai pas fait. Il est mort dans mon hôpital… Car j’avais fait construire un magnifique hôpital de douze lits; propre, avec des parquets. Il y a longtemps d’ailleurs que je l’ai fait détruire, mais à l’époque, j’en étais très fier: j’étais un philanthrope; et j’ai failli faire périr le petit moujik sous le fouet à cause de sa femme… Voilà que vous froncez de nouveau les sourcils? Cela vous dégoûte? Cela révolte vos nobles sentiments? Allons, calmez-vous! Tout ceci est passé. J’ai fait cela à l’époque où j’étais romantique, où je voulais devenir un bienfaiteur de l’humanité, fonder une société philanthropique…; je m’étais fourvoyé dans cette voie. Alors je faisais fouetter les gens. Maintenant, je ne le ferais plus; maintenant, il faut faire des grimaces, nous faisons tous des grimaces: c’est l’époque qui veut cela… Mais ce qui m’amuse le plus pour l’instant, c’est cet imbécile d’Ikhméniev. Je suis persuadé qu’il a su toute cette histoire avec le moujik…, eh bien, dans la bonté de son âme faite, vraisemblablement, de mélasse, et parce qu’il était entiché de moi à cette époque et se chantait mes louanges à lui-même, il a décidé de ne rien croire et n’en a rien cru; c’est-à-dire qu’il n’a pas cru au fait et que pendant douze ans il m’a défendu avec acharnement tant qu’il n’a pas été touché personnellement. Ha! ha! ha! Mais tout cela, ce sont des bêtises! Buvons, mon jeune ami. Dites-moi, aimez-vous les femmes?