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Je ne répondis rien. Je me contentais de l’écouter. Il avait entamé une seconde bouteille.

«Moi, j’aime parler de femmes à souper… J’ai envie de vous présenter, quand nous serons sortis de table, à une certaine mademoiselle Philiberte, hein? Qu’en pensez-vous? Mais qu’est-ce que vous avez? Vous ne voulez même pas me regarder?… Hum!»

Il devint songeur. Brusquement, il releva la tête, me jeta un regard expressif, et reprit:

«Écoutez, mon poète, je veux vous dévoiler un secret de la nature qui semble vous être complètement inconnu. Je suis sûr que vous me considérez comme un homme perverti, peut-être même comme un coquin, un monstre de dépravation et de vice. Mais je vais vous dire une chose! S’il pouvait arriver (et ceci, d’ailleurs, étant donné la nature humaine, ne se fera jamais), s’il pouvait arriver que chacun d’entre nous découvrît toutes ses pensées intimes et qu’il le fît sans craindre d’exposer non seulement ce qu’il n’ose dire et ce qu’il ne dirait pour rien au monde à personne, non seulement ce qu’il n’ose dire à ses meilleurs amis, mais même ce que parfois il craint de s’avouer à soi-même, il se dégagerait de la terre une telle puanteur que nous en serions tous suffoqués. Voici, entre parenthèses, pourquoi nos conventions et nos convenances mondaines sont si précieuses. Elles ont un sens profond, non pas moral, je n’irai pas jusque-là, mais simplement préservateur, confortable, ce qui vaut encore mieux, puisque la moralité est au fond la même chose que le confort, je veux dire qu’elle a été inventée uniquement pour le confort. Mais nous reviendrons ensuite aux convenances, je m’égare en ce moment, rappelez-le-moi plus tard. Je conclus: vous m’accusez de vice, de débauche, d’immoralité, et je ne suis peut-être coupable que d’être PLUS SINCÈRE que les autres et c’est tout; j’avoue ce que les autres se cachent même à eux-mêmes, comme je vous le disais tout à l’heure… C’est mal à moi, mais cela me plaît ainsi. D’ailleurs, ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il avec un sourire moqueur; j’ai dit que j’étais «coupable», mais je ne demande pas du tout pardon. Remarquez encore une chose: je ne cherche pas à vous confondre, je ne vous demande pas si vous avez des secrets de ce genre, afin de me justifier à l’aide de vos secrets… J’agis convenablement, noblement. De façon générale, j’agis toujours noblement…

– Vous divaguez, voilà tout, lui dis-je en le regardant avec mépris.

– Je divague, ha! ha! ha! Voulez-vous que je vous dise à quoi vous pensez en ce moment? Vous vous demandez pourquoi je vous ai amené ici et pourquoi, brusquement, sans raison, je vous ai ouvert mon cœur? Est-ce vrai, oui ou non?

– Oui.

– Eh bien, vous saurez cela plus tard.

– Tout simplement, vous avez vidé près de deux bouteilles et…, vous êtes ivre.

– Vous voulez dire soûl. C’est possible. «Ivre!» c’est plus délicat que soûl. Oh! homme plein de délicatesse! Mais…, il me semble que nous recommençons à nous quereller, et nous avions abordé un sujet si intéressant! Oui, mon poète, s’il y a encore dans ce bas monde quelque chose de beau et d’agréable, ce sont les femmes.

– Dites-moi, prince, je ne comprends toujours pas pourquoi il vous est venu à l’idée de me choisir comme confident de vos secrets et de vos… désirs.

– Hum!… mais je vous ai dit que vous le sauriez plus tard. Soyez sans inquiétude; d’ailleurs, même si j’avais fait cela comme ça, sans aucune raison, vous êtes poète, vous me comprendrez, et je vous ai déjà entretenu là-dessus. Il y a une volupté particulière à arracher brusquement son masque, à se dévoiler avec cynisme à un autre homme dans un état tel qu’on ne daigne même pas avoir honte devant lui. Je vais vous raconter une anecdote. Il y avait à Paris un fonctionnaire qui était fou; on l’a mis plus tard dans un asile, quand on a été bien sûr qu’il était fou. Lorsqu’il a commencé à perdre la raison, voici ce qu’il a imaginé pour son agrément: chez lui, il se mettait nu comme Adam, gardant seulement ses chaussures, jetait sur ses épaules un vaste manteau qui lui tombait jusqu’aux talons, s’enveloppait dedans, et, avec un air digne et grave, sortait dans la rue. Eh bien, à voir de loin, c’était un homme comme les autres qui se promenait tout tranquillement dans un grand manteau pour son plaisir. Mais dès qu’il rencontrait un passant dans un endroit solitaire, il marchait sur lui sans rien dire, avec un air tout à fait sérieux et profond, s’arrêtait brusquement devant lui, écartait son manteau et se montrait dans toute sa… candeur. Cela durait une minute, puis il s’enveloppait à nouveau et, sans mot dire, sans qu’un muscle de son visage eût bougé, s’éloignait avec aisance, tel le spectre dans Hamlet, du passant cloué par la surprise. Il agissait de cette manière avec tout le monde: hommes, femmes et enfants, et c’était en cela que consistait tout son plaisir. C’est précisément ce genre de jouissance que l’on peut trouver à déconcerter brusquement un Schiller quelconque et à lui tirer la langue, au moment où il s’y attend le moins. Déconcerter, quel mot est-ce là? J’ai vu cela quelque part dans votre littérature contemporaine…

– Oui, mais cet homme était fou, tandis que vous…

– Moi, j’ai ma tête à moi?

– Oui.»

Le prince se mit à rire.

«Vous jugez sainement, mon cher, ajouta-t-il avec l’expression la plus impertinente.

– Prince, dis-je, irrité de son insolence, vous nous haïssez, moi entre autres, et en ce moment vous vous vengez sur moi de tout et de tous. Tout ceci vient de l’amour-propre le plus mesquin. Vous êtes méchant, petitement méchant. Nous vous avons poussé à bout, et peut-être êtes-vous surtout fâché depuis l’autre soir. Et rien ne peut vous dédommager autant que ce mépris que vous me témoignez; vous vous jugez quitte même de la politesse ordinaire que l’on doit à tout le monde. Vous désirez me montrer clairement que vous ne daignez même pas avoir honte en enlevant si brutalement devant moi votre vilain masque et en étalant un cynisme aussi immoral…

– Pourquoi me dites-vous tout cela? me demanda-t-il d’un ton brusque, en arrêtant sur moi un regard haineux. Pour montrer votre pénétration?

– Pour montrer que je vous comprends et vous le faire sentir.

– Quelle idée, mon cher! fit-il en reprenant son ton enjoué et bon enfant. Vous m’avez fait perdre le fil, et c’est tout. Buvons, mon ami, permettez-moi de remplir votre verre. Je voulais justement vous narrer une aventure charmante et des plus curieuses. Je vous la raconterai dans ses grands traits. J’ai connu jadis une dame qui n’était plus de la première jeunesse: elle devait avoir vingt-sept, vingt-huit ans; c’était une beauté comme on en voit peu: quel buste, quelle prestance, quelle démarche! Un regard d’aigle, toujours sévère; elle était altière, hautaine. On la disait froide comme la glace et elle effrayait tout le monde par sa vertu redoutable et inaccessible. Surtout redoutable. Il n’y avait pas dans tout son entourage de juge plus inflexible qu’elle. Elle condamnait non seulement les vices, mais les plus petites faiblesses des autres femmes, et ceci sans appel. On la révérait. Les vieilles les plus orgueilleuses et les plus terribles parleur vertu l’estimaient et cherchaient à gagner ses bonnes grâces. Elle regardait tout le monde avec une cruelle impassibilité, comme une abbesse du Moyen Âge. Les jeunes femmes tremblaient devant son opinion et ses arrêts. Une seule remarque, une seule allusion suffisait pour perdre une réputation, tant elle avait pris d’influence sur la société: les hommes même la craignaient. Pour finir, elle s’était jetée dans une sorte de mysticisme contemplatif, toujours calme et dédaigneux… Eh bien? Il n’y avait pas plus débauchée que cette femme, et j’ai eu le bonheur de mériter entièrement sa confiance. En un mot, j’ai été secrètement son amant. Nos entrevues étaient aménagées si habilement qu’aucun de ses domestiques même ne pouvait avoir le plus léger soupçon; seule une ravissante camériste française était initiée à tous ses secrets; mais on pouvait se fier entièrement à elle, car elle était complice; de quelle façon, je vais vous le révéler. La dame en question était si voluptueuse que le marquis de Sade lui-même aurait pu prendre des leçons chez elle. Mais le plaisir le plus aigu et le plus violent de cette liaison était le mystère et l’impudence de la tromperie. Cette façon de tourner en dérision tout ce qu’elle prônait en public comme sublime, inaccessible et inviolable et, enfin, ce rire diabolique et intérieur, cette manière de fouler aux pieds tout ce qui est intangible, et tout cela sans mesure, poussé jusqu’aux derniers excès, jusqu’à un point que l’imagination la plus enflammée ne peut se représenter, c’était en cela que consistait la plus haute jouissance… Oui, c’était le diable incarné, mais il offrait une séduction irrésistible. Maintenant encore, je ne peux penser à elle sans ivresse. Dans l’ardeur des plaisirs les plus vifs, elle riait soudain comme une possédée, et je comprenais admirablement ce rire, je riais moi aussi. Aujourd’hui encore, je perds le souffle à ce seul souvenir, bien qu’il y ait de nombreuses années de cela. Au bout d’un an, elle me remplaça. Si j’avais voulu, j’aurais pu lui nuire. Mais qui aurait pu me croire? Qui? Qu’en dites-vous, mon jeune ami?