– Pouah! Quelle abomination! répondis-je; j’avais écouté cette confession avec dégoût.
– Vous ne seriez pas mon jeune ami si vous aviez répondu autrement. Je savais que vous diriez cela. Ha! ha! ha! Attendez, mon ami, vivez, et vous comprendrez, maintenant il vous faut encore du pain d’épice. Non, après cela vous n’êtes pas un poète; cette femme comprenait la vie et savait en profiter.
– Mais pourquoi aboutir à cette bestialité?
– À quelle bestialité?
– Celle qu’avait atteinte cette femme et vous avec elle?
– Ah! vous appelez cela de la bestialité? C’est donc que vous êtes encore en lisière. Je reconnais, il est vrai, que l’indépendance peut se manifester de façon tout opposée, mais…, parlons simplement, mon ami…, avouez que tout ceci est absurde…
– Et qu’est-ce qui n’est pas absurde?
– Ma personnalité, mon moi. Tout est pour moi, c’est pour moi que le monde a été créé. Écoutez, mon ami, je crois encore que l’on peut bien vivre sur terre. Et c’est la meilleure des croyances, car sans elle on ne peut même pas vivre maclass="underline" il n’y aurait plus qu’à s’empoisonner. On raconte que c’est ce qu’a fait certain imbécile. Il s’est si bien embourbé dans la philosophie qu’il en est arrivé à nier tout, même la légitimité des devoirs les plus normaux et les plus naturels, de sorte qu’il ne lui restait plus rien; il restait au totaclass="underline" zéro, alors il s’est mis à proclamer que ce qu’il y avait de meilleur dans la vie, c’était l’acide prussique. Vous me direz: c’est Hamlet; c’est le sommet du désespoir, en un mot quelque chose de si grand que nous ne pouvons même en rêver. Mais vous êtes un poète, et moi un simple mortel, aussi je vous dirai qu’il faut regarder cette affaire du point de vue le plus pratique et le plus simple. Moi, par exemple, il y a longtemps que je me suis affranchi de tout lien, et même de toute obligation. Je ne me sens obligé que lorsque cela m’apporte quelque profit. Bien entendu, vous ne pouvez envisager les choses de cette façon, vous avez des entraves aux pieds, un goût dépravé. Vous jugez selon l’idéal, la vertu. Je suis prêt à admettre tout ce que vous voudrez, mais que faire si je suis persuadé que l’égoïsme le plus profond est à la base de toutes les vertus humaines? Et plus un acte est vertueux, plus il contient d’égoïsme. Aime-toi toi-même, voici la seule règle que je reconnaisse. La vie est un marché: ne jetez pas votre argent par les fenêtres, mais payez votre plaisir, si vous voulez, et vous aurez rempli tout votre devoir envers votre prochain; voilà ma morale, si vous tenez absolument à la connaître, quoique, je vous l’avoue, il me paraisse préférable de ne rien payer du tout et de savoir obliger les autres à faire quelque chose gratuitement. Je n’ai pas d’idéal, et je ne veux pas en avoir; je n’en ai jamais éprouvé la nostalgie. On peut vivre si joyeusement, si agréablement sans idéal…, et, en somme, je suis bien aise de pouvoir me passer d’acide prussique. Si j’étais un peu PLUS VERTUEUX, je ne pourrais peut-être pas m’en passer, comme cet imbécile de philosophe. (Un Allemand, sans aucun doute.) Non! Il y a encore tant de bonnes choses dans, l’existence! J’aime la considération, le rang, les hôtels particuliers, les enjeux énormes (j’adore les cartes). Mais surtout, surtout les femmes, et les femmes sous tous leurs aspects; j’aime jusqu’à la débauche obscure et cachée, étrange, originale, même un peu malpropre, pour changer… Ha! ha! ha! Je lis sur votre visage: avec quel mépris vous me regardez en ce moment!
– C’est vrai, lui répondis-je.
– Bon, admettons que vous ayez raison; en tout cas, cela vaut mieux que l’acide prussique. N’est-ce pas votre avis?
– Non, je préfère l’acide prussique.
– Je vous ai exprès demandé votre avis pour me délecter de votre réponse; je la connaissais à l’avance. Non, mon ami, si vous étiez vraiment un philanthrope, vous souhaiteriez que tous les gens d’esprit aient les mêmes goûts que moi, même un peu malpropres, sinon, ils n’auraient bientôt plus rien à faire en ce bas monde et il ne resterait plus que les imbéciles. C’est alors qu’ils seraient heureux! Et vous connaissez le proverbe: «Aux innocents les mains pleines»; savez-vous? Il n’y a rien de plus agréable que de vivre dans la compagnie des sots et de faire chorus avec eux: on en retire du profit! Ne me reprochez pas d’attacher du prix aux préjugés, de tenir à certaines conventions, de rechercher la considération; je vois bien que je vis dans une société frivole: mais jusqu’à présent, j’y suis au chaud et je hurle avec les loups; je fais mine de la défendre âprement, et pourtant, si besoin était, je serais peut-être le premier à l’abandonner. Je connais toutes vos idées nouvelles, bien que je n’en aie jamais souffert; il n’y a pas de quoi, d’ailleurs. Je n’ai jamais eu de remords. J’accepte tout, pourvu que je m’en trouve bien; mes pareils et moi nous sommes légion et nous nous portons effectivement fort bien. Tout peut périr sur cette terre, seuls nous ne périrons jamais. Nous existons depuis que le monde est monde. L’univers entier peut être englouti, nous surnagerons: nous surnageons toujours. À propos! Regardez un peu combien les gens comme nous ont la vie dure. Nous vivons exemplairement, phénoménalement longtemps: cela ne vous a jamais frappé? Jusqu’à quatre-vingts, quatre-vingt-dix ans! Donc, la nature elle-même nous protège, hé! hé! Je veux absolument atteindre quatre-vingt-dix ans. Je n’aime pas la mort. Au diable la philosophie! Buvons, mon cher. Nous avions commencé à parler de jolies filles… Mais où allez-vous?