– Je m’en vais, et il est temps que vous vous en alliez, vous aussi.
– Voyons, voyons! Je vous ai, pour ainsi dire, ouvert entièrement mon cœur, et vous n’êtes même pas sensible à ce témoignage éclatant d’amitié? Hé! hé! Vous ne savez guère aimer, mon poète. Mais attendez, je vais commander encore une bouteille…
– Une troisième?
– Oui. Pour ce qui est de la vertu, mon jeune disciple (vous me permettrez de vous donner ce doux nom; qui sait, peut-être mes enseignements vous profiteront-ils…) Donc, pour ce qui est de la vertu, je vous ai déjà dit que «plus la vertu est vertueuse, plus il y a en elle d’égoïsme». Je veux vous raconter à ce sujet une délicieuse anecdote: j’ai aimé une fois une jeune fille, et je l’aimais presque sincèrement. Elle avait même fait de grands sacrifices pour moi…
– C’est celle que vous avez dévalisée?» lui demandai-je grossièrement, ne voulant plus me contenir.
Le prince tressaillit, changea de visage et fixa sur moi ses yeux enflammés; son regard exprimait la perplexité et la fureur.
«Attendez, reprit-il comme pour lui-même. Attendez, laissez-moi réfléchir. Je suis vraiment ivre et j’ai du mal à rassembler mes idées…»
Il se tut et me regarda d’un air inquisiteur et malveillant, retenant ma main dans la sienne comme s’il craignait de me voir partir. Je suis persuadé qu’à ce moment-là il réfléchissait et cherchait d’où j’avais pu tenir cette histoire ignorée de presque tous, et s’il ne courait pas quelque danger. Il s’écoula ainsi près d’une minute; mais, brusquement, son visage se transforma: la raillerie, la gaieté de l’ivresse reparurent dans ses yeux. Il éclata de rire.
«Ha! ha! ha! Un Talleyrand, ni plus ni moins! Eh quoi, j’étais en fait comme un paria devant elle lorsqu’elle m’a jeté en pleine figure l’accusation de l’avoir volée! Quels glapissements, quelle bordée d’injures! Elle était enragée, cette femme et… sans la moindre retenue. Mais, vous allez être juge: premièrement, je ne l’avais pas du tout dévalisée, comme vous venez de dire. Elle m’avait donné cet argent, il était à moi. Bon; supposons que vous me donniez votre plus bel habit (en disant ceci, il jeta un coup d’œil sur mon unique habit passablement déformé, confectionné trois ans plus tôt par un méchant petit tailleur). Je vous en suis reconnaissant, je le porte, et, brusquement, un an plus tard, vous vous disputez avec moi et vous exigez que je vous rende votre habit, alors que je l’ai déjà usé… Ceci manque de noblesse: pourquoi alors me l’avoir donné? Deuxièmement, bien que cet argent ait été à moi, je l’aurais certainement rendu, mais convenez-en vous-même: où aurais-je pu trouver aussitôt une somme pareille? Et surtout, je ne peux supporter les idylles et les scènes à la Schiller, je vous l’ai déjà dit, et c’est cela qui a été la cause de tout. Vous ne sauriez croire comme elle prenait des attitudes devant moi, clamant qu’elle me faisait don de cet argent (qui d’ailleurs m’appartenait). La colère m’a pris et j’ai jugé la chose très sainement, car je ne manque jamais de présence d’esprit: j’ai estimé qu’en lui rendant cet argent je ferais peut-être son malheur. Je lui enlèverais le plaisir d’être entièrement malheureuse PAR MA FAUTE et de me maudire toute sa vie. Croyez-moi, mon ami, dans cette sorte de malheur, il y a une manière d’ivresse à se sentir parfaitement intègre et magnanime et à avoir le droit de traiter de coquin celui qui vous a offensé. Cet enivrement de haine se rencontre dans les natures schillériennes, cela va sans dire: peut-être que cette femme dans la suite n’a rien eu à manger, mais je suis convaincu qu’elle a été heureuse. Je n’ai pas voulu la priver de ce bonheur, et je ne lui ai pas restitué l’argent. Ainsi mon principe, selon lequel plus la générosité de l’homme est grande et bruyante, plus il s’y trouve d’égoïsme et des plus sordides, mon principe se trouve entièrement justifié… C’est bien clair? Mais…, vous vouliez m’attraper, ha! ha! ha!… Allons, avouez-le, vous vouliez m’attraper?… Talleyrand, va!
– Adieu! lui dis-je en me levant.
– Un instant! Deux mots pour finir, s’écria-t-il, en abandonnant son vilain ton pour parler avec sérieux. Une dernière chose encore: de tout ce que je vous ai dit, il découle clairement (je pense que vous vous en êtes aperçu) que jamais et pour personne je ne laisserai échapper un avantage. J’aime l’argent, il m’en faut, Katerina Fiodorovna en a beaucoup: son père a été fermier des eaux-de-vie pendant dix ans. Elle a trois millions et ces trois millions feront très bien mon affaire. Aliocha et Katia se conviennent parfaitement; ils sont tous deux aussi stupides qu’il est possible de l’être; ceci aussi m’est précieux. Aussi je veux absolument que leur mariage se fasse, et le plus rapidement possible. Dans quinze jours, trois semaines, la comtesse et Katia partent à la campagne. Aliocha doit les accompagner. Prévenez Nathalia Nikolaievna, afin que nous n’ayons pas de scènes sublimes ni de drames à la Schiller et qu’on ne vienne pas me contrecarrer. Je suis vindicatif et rancunier; je sais défendre mon bien. Je n’ai pas peur d’elle: tout se passera, sans aucun doute, selon ma volonté. Aussi, si je la fais prévenir maintenant, c’est presque pour son bien. Veillez donc à ce qu’elle ne fasse pas de sottises, et à ce qu’elle se conduise de façon raisonnable. Sinon, il lui en cuira. Elle doit déjà m’être reconnaissante de ne pas avoir agi avec elle comme il conviendrait selon la loi. Sachez, mon poète, que les lois protègent la tranquillité des familles, elles garantissent au père la soumission de son fils et elles n’encouragent nullement ceux qui détournent les enfants de leurs devoirs sacrés envers leurs parents. Songez enfin que j’ai des relations, qu’elle n’en a aucune et…, il est impossible que vous ne compreniez pas ce que j’aurais pu faire d’elle… Si je ne l’ai pas fait, c’est parce que jusqu’à présent elle s’est montrée raisonnable. Soyez tranquille: pendant ces six mois, des yeux perçants ont observé chacun de ses mouvements, et j’ai tout su, jusqu’au moindre détail. C’est pourquoi j’attendais calmement qu’Aliocha la quitte de lui-même, et ce moment approche; d’ici là, c’est pour lui une charmante distraction. Je suis resté à ses yeux un père humain, et j’ai besoin qu’il ait de moi cette opinion. Ha! ha! ha! Quand je pense que je lui ai presque fait compliment, l’autre soir, d’avoir été assez généreuse et désintéressée pour ne pas se faire épouser: je voudrais bien savoir comment elle s’y serait prise! Quant à la visite que je lui ai faite alors, c’était uniquement pour mettre fin à leur liaison. Mais il fallait que je me fasse une certitude par moi-même… Eh bien, cela vous suffit-il? Ou peut-être désirez-vous encore savoir pourquoi je vous ai amené ici, pourquoi j’ai fait toutes ces grimaces devant vous, et pourquoi je vous ai parlé avec tant de franchise, quand tout ceci eût pu fort bien se passer de confidences…, oui?
– Oui.» Je me contenais et écoutais avidement. Je n’avais plus rien d’autre à lui répondre.