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«Uniquement parce que j’ai remarqué en vous un peu plus de bon sens et de clairvoyance que dans nos deux petits imbéciles. Vous auriez pu me connaître plus tôt, me deviner, faire des suppositions: j’ai voulu vous éviter cette peine et j’ai résolu de vous montrer clairement À QUI vous aviez affaire. Une impression vraie est une grande chose. Comprenez-moi donc, mon ami. Vous savez à qui vous avez affaire, vous aimez cette jeune fille, aussi j’espère maintenant que vous userez de toute votre influence (car vous avez de l’influence sur elle) pour lui épargner CERTAINS ennuis. Autrement, elle en aurait, et je vous assure que ce ne serait pas une plaisanterie. Enfin, la troisième raison de ma franchise envers vous, c’est que… (mais vous l’avez sans doute deviné, mon cher) j’avais vraiment envie de cracher un peu sur cette histoire, et ceci précisément en votre présence…

– Et vous avez atteint votre but, lui dis-je, en tremblant d’indignation. Je conviens que vous n’auriez pu d’aucune autre façon m’exprimer si bien votre haine et votre mépris envers moi et envers nous tous. Non seulement vous n’aviez pas à craindre que vos confidences vous compromettent, mais vous n’avez même pas éprouvé de honte devant moi… Vous vous êtes montré semblable à ce fou au manteau. Vous ne m’avez pas considéré comme un homme.

– Vous avez deviné, mon jeune ami, dit-il, en se levant: vous avez tout deviné: ce n’est pas pour rien que vous êtes un écrivain. J’espère que nous nous séparons bons amis. Si nous buvions mutuellement à notre santé?

– Vous êtes ivre, et c’est la seule raison pour laquelle je ne vous réponds pas comme il conviendrait…

– Encore une réticence, vous n’avez pas achevé comme vous auriez dû me répondre, ha! ha! ha! Vous me permettez de payer votre écot?

– Ne prenez pas cette peine, je réglerai cela moi-même.

– J’en étais sûr! Nous faisons route ensemble?

– Non, je ne rentrerai pas avec vous.

– Adieu, mon poète. J’espère que vous m’avez compris.»

Il sortit d’un pas mal assuré, et sans se retourner vers moi. Son valet de pied l’installa dans sa calèche. La pluie tombait, la nuit était sombre…

QUATRIÈME PARTIE

I

Je ne décrirai pas mon exaspération. Quoiqu’on eût pu s’attendre à tout, j’étais impressionné comme s’il s’était brusquement présenté à moi dans toute sa laideur. D’ailleurs, je me souviens que mes impressions étaient confuses: je me sentais écrasé, meurtri, et une sombre angoisse m’étreignait le cœur: je tremblais pour Natacha. Je pressentais qu’elle aurait encore beaucoup à souffrir, et je cherchais avec inquiétude le moyen de le lui éviter, de lui adoucir les derniers instants avant le dénouement. Ce dénouement lui-même ne laissait aucun doute: il approchait et on savait de reste ce qu’il serait!

J’arrivai chez moi sans m’en apercevoir, malgré la pluie qui n’avait pas cessé. Il était près de trois heures. Avant que j’aie eu le temps de frapper à la porte de mon appartement, j’entendis un gémissement, et la porte s’ouvrit précipitamment, comme si Nelly était restée à m’attendre près du seuil. La bougie était allumée. Je regardai Nelly et fus effrayé: son visage était méconnaissable; ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux et avaient un regard étrange: on eût dit qu’elle ne me reconnaissait pas. Elle avait une forte fièvre.

«Nelly, qu’as-tu, tu es malade?» lui demandai-je en me penchant vers elle et en l’entourant de mon bras.

Elle se serra en tremblant contre moi, comme si elle avait peur, commença à dire quelque chose avec un débit haché et précipité; elle semblait m’avoir attendu pour me raconter cela plus vite. Ses paroles étaient incohérentes et étranges; je ne compris rien: elle avait le délire.

Je la conduisis immédiatement à son lit. Mais elle se rejetait sans cesse vers moi et s’agrippait fortement à moi comme si elle avait peur et me priait de la défendre contre quelqu’un; lorsqu’elle fut étendue sur son lit, elle continua à se cramponner à ma main et la tint serrée, craignant que je ne m’en aille à nouveau. J’étais si ébranlé nerveusement que je fondis en larmes en la regardant. J’étais moi-même malade. Lorsqu’elle aperçut mes larmes, elle attacha sur moi un regard fixe et prolongé, avec une attention tendue, comme si elle essayait de comprendre quelque chose et de réfléchir. On voyait que cela lui coûtait un grand effort. Enfin, quelque chose qui ressemblait à une pensée éclaira son visage après une violente crise d’épilepsie, elle restait habituellement quelque temps sans pouvoir rassembler ses esprits ni prononcer de paroles distinctes. C’était ce qui se produisait en ce moment: elle fit un effort extraordinaire pour me parler, puis, ayant deviné que je ne la comprenais pas, elle étendit vers moi sa petite main et commença à essuyer mes larmes, me passa son bras autour du cou, m’attira vers elle et m’embrassa.

C’était clair: elle avait eu une crise en mon absence et cela s’était produit au moment où elle se tenait près de la porte. La crise passée, elle était vraisemblablement restée longtemps sans pouvoir revenir à elle. À ces moments-là, le délire se mêle à la réalité, et des représentations effroyables, terrifiantes s’étaient sans doute offertes à elle. En même temps, elle sentait confusément que je devais revenir et que je frapperais à la porte, et c’est pourquoi, couchée sur le plancher, près du seuil, elle avait guetté mon retour et s’était levée au moment où j’allais frapper.

Mais pourquoi donc se trouvait-elle juste derrière la porte? songeai-je, et soudain, je remarquai avec étonnement qu’elle avait mis sa petite pelisse (je venais de la lui acheter à une vieille revendeuse de ma connaissance qui passait chez moi et qui me cédait parfois sa marchandise à crédit); elle se préparait donc à sortir et avait sans doute déjà ouvert la porte lorsque l’épilepsie l’avait brusquement terrassée. Où donc voulait-elle aller? Elle avait probablement déjà le délire?

Cependant, la fièvre persistait; elle retomba dans le délire et perdit à nouveau connaissance. Elle avait déjà eu deux crises depuis qu’elle habitait chez moi, mais cela s’était toujours bien terminé, tandis que maintenant elle semblait en proie à un accès de fièvre chaude. Je restai assis près d’une demi-heure à la veiller, puis je calai des chaises contre le divan et me couchai tout habillé à côté d’elle, afin de m’éveiller aussitôt qu’elle m’appellerait. Je n’éteignis pas la bougie. Je la regardai bien des fois encore avant de m’endormir. Elle était pâle; ses lèvres desséchées par la fièvre portaient des traces de sang, dues sans doute à sa chute. Son visage conservait une expression de terreur et reflétait une angoisse torturante qui semblait la poursuivre jusque dans son sommeil. Je résolus d’aller le lendemain à la première heure chercher le médecin, si elle allait plus mal. Je craignais qu’elle ne fût vraiment malade.

«C’est le prince qui l’a effrayée!» pensai-je en frémissant, et je me souvins de son récit sur la femme qui lui avait jeté son argent à la figure.

II

Quinze jours avaient passé. Nelly se rétablissait. Elle n’avait pas eu la fièvre chaude, mais elle avait été très malade. Elle s’était levée à la fin d’avril, par un jour clair et lumineux. C’était la Semaine Sainte.

Pauvre créature! Je ne puis poursuivre mon récit dans l’ordre. Il s’est écoulé beaucoup de temps jusqu’à cette minute où je note tout ce passé, mais aujourd’hui encore, c’est avec une tristesse poignante que je pense à son petit visage maigre et pâle, aux regards prolongés et insistants de ses yeux noirs, lorsque nous restions en tête-à-tête et qu’elle me regardait de son lit, longuement, comme pour m’inviter à deviner ce qu’elle avait dans l’esprit; mais, voyant que je ne devinais pas et que je restais dans la même incertitude, elle souriait doucement, comme pour elle-même, et me tendait soudain d’un geste tendre sa main brûlante aux doigts décharnés. Maintenant, tout cela est loin et je sais tout, mais je ne pénètre pas encore tous les secrets de ce cœur malade, offensé et à bout de souffrance.