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Je sens que je m’écarte de mon récit, mais en ce moment je ne veux penser qu’à Nelly. Chose étrange, maintenant que je suis couché sur un lit d’hôpital, seul, abandonné de tous ceux que j’ai tant aimés, il arrive parfois qu’un petit détail de cette époque-là, demeuré inaperçu ou vite oublié, me revienne brusquement à la mémoire, et, envisagé isolément, revête soudain une tout autre signification et m’explique ce que je n’avais pu comprendre encore.

Les quatre premiers jours de sa maladie, le docteur et moi fûmes terriblement inquiets, mais le cinquième jour le docteur me prit à part et me dit qu’il n’y avait plus rien à craindre et qu’elle se rétablirait certainement. C’était ce même médecin que je connaissais depuis longtemps, vieux garçon, brave et original, que j’avais appelé lors de la première maladie de Nelly et qui l’avait tellement frappée avec la croix de Stanislas de dimensions extraordinaires qu’il portait au cou.

«Alors, il n’y a plus rien à craindre? m’écriai-je, tout joyeux.

– Non; cette fois, elle va se rétablir, mais elle n’en a pas pour longtemps.

– Comment? Pourquoi? m’exclamai-je, stupéfait de cet arrêt.

– Oui, elle va certainement mourir bientôt. Elle a un vice organique du cœur, et, à la moindre circonstance fâcheuse, elle s’alitera à nouveau. Peut-être qu’elle recouvrera la santé, mais elle retombera malade et elle finira par mourir.

– Et il n’y a absolument aucun moyen de la sauver? Non, c’est impossible!

– C’est pourtant ce qui doit arriver. Cependant, si on écartait tout incident fâcheux, avec une vie douce et tranquille, plus de satisfactions, on pourrait éloigner le terme, et il y a même des cas…, inattendus…, étranges…, anormaux…, en un mot, ma patiente peut même être sauvée, grâce à un concours de circonstances favorables, mais sauvée radicalement, jamais.

– Grand Dieu, mais que faire alors?

– Suivre mes conseils, mener une vie tranquille et prendre régulièrement les poudres. J’ai remarqué que cette enfant est capricieuse, sujette à des sautes d’humeur, et moqueuse même; elle déteste prendre régulièrement un remède, elle vient de refuser catégoriquement.

– Oui, docteur. Elle est réellement étrange, mais je mets tout cela au compte d’une irritation maladive. Hier, elle était très obéissante; tandis qu’aujourd’hui lorsque je lui ai apporté sa potion, elle a heurté la cuiller, comme par hasard, et tout s’est renversé. Et lorsque j’ai voulu délayer une autre cuillerée de poudre, elle m’a arraché la boîte des mains, l’a jetée par terre et a fondu en larmes. Ce n’est sans doute pas uniquement parce qu’on lui fait prendre des poudres, ajoutai-je après avoir réfléchi un instant.

– Hum! De l’irritation. Ses anciens malheurs (je lui avais raconté en détail une grande partie de l’histoire de Nelly et mon récit l’avait beaucoup impressionné), tout cela se tient et c’est de là que vient sa maladie. En attendant, le seul remède, c’est de prendre des poudres il faut donc qu’elle en prenne. Je vais essayer encore une fois de la convaincre d’écouter les conseils du médecin et…, c’est-à-dire en parlant en général…, de prendre des poudres.»

Nous sortîmes de la cuisine où avait eu lieu notre entretien et le docteur s’approcha de son lit. Mais Nelly semblait nous avoir entendus: du moins, elle avait levé la tête de dessus son oreiller et, tournée de notre côté, avait épié tout le temps ce que nous disions. Je l’avais remarqué par la porte entrouverte; lorsque nous vînmes vers elle, la petite coquine se fourra de nouveau sous ses couvertures, et nous regarda avec un sourire malicieux. La pauvre enfant avait beaucoup maigri pendant ces quatre jours de maladie: ses yeux s’étaient enfoncés, elle avait encore la fièvre. Son expression espiègle et ses regards brillants et agressifs qui étonnaient tellement le docteur (le meilleur de tous les Allemands de Pétersbourg) en paraissaient d’autant plus étranges.

Il lui expliqua sérieusement, d’une voix tendre et caressante qu’il s’efforçait d’adoucir le plus possible, que les poudres étaient nécessaires et salutaires, et que tous les malades devraient en prendre. Nelly relevait la tête lorsque soudain, d’un geste de la main absolument imprévu, elle heurta la cuiller et toute la potion se répandit sur le sol. J’étais convaincu qu’elle l’avait fait exprès.

«Voici une maladresse regrettable, dit tranquillement le petit vieux, et je soupçonne que vous l’avez fait exprès, ce qui n’est pas du tout louable. Mais…, on peut réparer cela, et délayer une autre poudre.»

Nelly lui rit au nez.

Le docteur hocha sentencieusement la tête.

«C’est très vilain, dit-il, en délayant une nouvelle poudre: ce n’est pas du tout louable.

– Ne vous fâchez pas, répondit Nelly, en faisant de vains efforts pour ne pas éclater de rire à nouveau: je vais la prendre sûrement… Mais est-ce que vous m’aimez?

– Si vous vous conduisez bien, je vous aimerai beaucoup.

– Beaucoup?

– Oui.

– Et maintenant, vous ne m’aimez pas?

– Si.

– Et vous m’embrasseriez, si j’en avais envie?

– Oui, si vous le méritez.

Pour le coup, Nelly n’y tint plus et éclata de rire encore une fois.

«Notre malade est gaie, mais ceci, ce n’est que nerfs et caprices, me chuchota le docteur de l’air le plus sérieux.

– C’est bon, je vais prendre ma poudre, cria brusquement Nelly de sa petite voix faible mais quand je serai grande, vous vous marierez avec moi?»

Cette nouvelle espièglerie l’amusait apparemment beaucoup; ses yeux étincelaient et le rire faisait trembler ses lèvres, tandis qu’elle attendait la réponse du docteur légèrement interloqué.

«Oui, répondit-il, en souriant malgré lui à ce nouveau caprice; oui, si vous voulez bien être bonne, bien élevée, obéissante et si vous voulez bien…

– Prendre des poudres? répliqua Nelly.

– Oh-oh! eh bien, oui, prendre vos poudres. Quelle bonne petite, me murmura-t-il, elle est bonne et intelligente, mais pourtant…, m’épouser…, quel drôle de caprice!»

Et il lui présenta sa potion. Mais cette fois, elle ne rusa même pas, elle donna simplement de la main un petit coup à la cuiller, et tout le liquide rejaillit sur la chemise et le visage du pauvre vieux. Nelly éclata de rire bruyamment, mais ce n’était plus un rire franc et joyeux. Une lueur cruelle, mauvaise, passa sur son visage. Pendant tout ce temps, elle évitait mon regard, ne regardait que le docteur et, d’un air moqueur qui laissait cependant percer une inquiétude, elle attendait ce qu’allait faire le «drôle» de petit vieux.

«Oh! encore… Quel malheur! Mais…, on peut délayer une autre poudre», dit le docteur, en essuyant de son mouchoir son visage et sa chemise.