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Cela frappa beaucoup Nelly. Elle s’attendait à ce que nous nous mettions en colère, elle pensait qu’on allait la gronder, lui faire des reproches, peut-être le désirait-elle inconsciemment, afin d’avoir un prétexte pour pleurer, sangloter comme dans une crise d’hystérie, renverser encore le médicament comme tout à l’heure et même casser quelque chose, tout cela pour apaiser son petit cœur meurtri et capricieux. Il n’y a pas que Nelly, ni les malades qui aient des caprices de ce genre. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé d’aller et venir dans ma chambre avec le désir inconscient que quelqu’un me fasse sur-le-champ un affront ou me dise une parole qui puisse être prise pour une injure, afin de pouvoir soulager mon cœur. Les femmes, lorsqu’elles «soulagent» ainsi leur cœur, commencent par répandre les larmes les plus sincères, et les plus sensibles vont même jusqu’à la crise d’hystérie. C’est un phénomène simple et extrêmement courant, et il se produit surtout lorsqu’on a au cœur un autre chagrin, souvent inconnu de tous et que l’on voudrait, mais que l’on ne peut, communiquer à personne.

Mais, soudain, frappée par la bonté angélique du vieillard qu’elle avait offensé, et la patience avec laquelle il délayait une troisième poudre, sans lui dire un seul mot de reproche, Nelly se calma. Son sourire moqueur disparut, le rouge lui monta au visage, ses yeux devinrent humides: elle me jeta un regard rapide et se détourna aussitôt. Le docteur lui apporta sa potion. Elle la but docilement, prit la main rouge et enflée du vieux et le regarda dans les yeux.

«Vous… êtes fâché, parce que je suis méchante», commença-t-elle, mais elle n’acheva pas; elle se cacha la tête sous sa couverture et éclata en sanglots bruyants et hystériques.

«Oh! mon enfant, ne pleurez pas…, ce n’est rien…, c’est nerveux; buvez un peu d’eau.»

Mais Nelly ne l’écoutait pas.

«Calmez-vous…, ne vous désolez pas, poursuivit-il, tout prêt à pleurer lui-même, car c’était un homme très sensible; je vous pardonne, et je vous épouserai si vous vous conduisez en honnête fille, et si…

– Vous prenez vos poudres», dit Nelly sous la couverture, et un rire que je connaissais bien, un rire nerveux et faible, semblable au son d’une clochette, entrecoupé de sanglots, se fit entendre.

«Bonne et reconnaissante enfant, dit d’un ton solennel le docteur qui avait presque les larmes aux yeux. Pauvre petite!»

À partir de ce moment, s’établit entre lui et Nelly une étrange sympathie. Avec moi, au contraire, Nelly se montrait de plus en plus hostile, nerveuse et irritable. Je ne savais à quoi l’attribuer, et m’en étonnais d’autant plus que ce changement s’était produit brusquement. Les premiers jours de sa maladie, elle avait été très tendre et très affectueuse envers moi; il semblait qu’elle ne pouvait se lasser de me voir: elle ne me laissait pas m’éloigner, elle tenait ma main dans sa main brûlante et me faisait asseoir à côté d’elle, et si elle remarquait que j’étais sombre ou inquiet, elle s’efforçait de m’égayer, plaisantait, jouait avec moi et me souriait, étouffant visiblement ses propres souffrances. Elle ne voulait pas que je travaille la nuit ou que je reste à la veiller et s’attristait de voir que je ne lui obéissais pas. Parfois, je lui voyais une mine soucieuse; elle commençait à me poser des questions pour me faire dire pourquoi j’étais triste, à quoi je pensais; mais, chose bizarre, quand j’en venais à Natacha, elle se taisait aussitôt ou commençait à parler d’autre chose. Elle semblait éviter de parler de Natacha, et ceci m’étonna. Lorsque j’arrivais, elle était tout heureuse. Mais lorsque je prenais mon chapeau, elle me suivait d’un regard triste, étrange, et comme chargé de reproche.

Le quatrième jour de sa maladie, je passai toute la soirée chez Natacha et j’y restai longtemps après minuit. Nous avions beaucoup de choses à nous dire. En partant, j’avais dit à ma malade que j’allais revenir bientôt, et j’y comptais moi-même. Bien que je fusse resté plus que je ne m’y attendais chez Natacha, j’étais tranquille sur le compte de Nelly: elle n’était pas seule. Alexandra Semionovna, ayant appris par Masloboiev, qui avait passé chez moi, que la petite était malade, que j’avais fort à faire et que j’étais seul, était venue la voir. Mon Dieu, comme la bonne Alexandra Semionovna s’était mise en peine!

«Alors il ne viendra pas dîner, ah! mon Dieu! Et il est seul, le pauvre! Eh bien, il faut lui montrer notre dévouement, il ne faut pas laisser passer l’occasion.»

Et elle était arrivée tout de suite en fiacre avec un énorme paquet. Elle m’avait annoncé d’emblée qu’elle s’installait chez moi et qu’elle était venue pour m’aider et avait défait son paquet. Il contenait des sirops, des confitures pour la malade, des poulets et une poule, pour le cas où Nelly entrerait en convalescence, des pommes à mettre au four, des oranges, des pâtes de fruits de Kiev (si le docteur le permettait) et enfin, du linge, des draps, des serviettes, des chemises, des bandes, des compresses, de quoi monter tout un hôpital.

«Nous avons de tout, me dit-elle, en prononçant chaque mot précipitamment, comme si elle se hâtait: et vous, vous vivez comme un vieux garçon. Vous n’avez pas tout cela. Aussi, permettez-moi…, d’ailleurs c’est Philippe Philippytch qui me l’a ordonné. Eh bien, maintenant…, vite, vite! Que faut-il faire? Comment va-t-elle? A-t-elle sa connaissance? Ah! elle n’est pas bien comme cela, il faut lui arranger son oreiller pour qu’elle ait la tête plus basse; dites, ne vaudrait-il pas mieux un coussin de cuir? C’est plus frais. Ah comme je suis bête! Je n’ai pas pensé à en apporter un. Je vais aller le chercher… Faut-il faire du feu? Je vous enverrai une bonne vieille que je connais. Car vous n’avez pas de servante… Mais que faut-il faire pour l’instant? Qu’est-ce que c’est que cela? Une herbe…, c’est le docteur qui l’a prescrite? Pour faire une infusion, sans doute? Je vais tout de suite allumer le feu.»

Mais je la calmai, et elle s’étonna et même se chagrina de voir qu’il n’y avait pas tant d’ouvrage. Cela ne la découragea pas, d’ailleurs. Elle se fit tout de suite une amie de Nelly et me rendit de grands services pendant toute sa maladie; elle venait nous voir presque chaque jour et arrivait toujours avec l’air de vouloir rattraper au plus vite quelque chose qui avait disparu. Elle disait chaque fois qu’elle venait sur l’ordre de Philippe Philippytch. Nelly lui plut beaucoup. Elles s’aimèrent comme deux sœurs et je crois qu’Alexandra Semionovna était à beaucoup d’égards aussi enfant que Nelly. Elle lui racontait des histoires, la faisait rire, et Nelly s’ennuyait lorsque Alexandra Semionovna s’en retournait chez elle. Sa première apparition avait étonné ma malade, mais elle avait deviné tout de suite pourquoi cette visiteuse imprévue était arrivée et, selon son habitude, avait pris une mine renfrognée et s’était cantonnée dans un silence hostile.

«Pourquoi est-elle venue? m’avait-elle demandé d’un air mécontent lorsque Alexandra Semionovna fut partie.

– Pour t’aider, Nelly, et te soigner.

– Pourquoi?… Je n’ai jamais rien fait pour elle.

– Les braves gens n’attendent pas qu’on fasse quelque chose pour eux, Nelly. Ils aiment rendre service à ceux qui en ont besoin. Rassure-toi il y a beaucoup de braves gens. Le malheur, c’est que tu ne les as pas rencontrés lorsqu’il aurait fallu.»

Nelly se tut; je m’éloignai. Mais au bout d’un quart d’heure, elle m’appela de sa voix faible, me demanda à boire et brusquement m’entoura de ses bras, appuya sa tête sur ma poitrine et me tint longtemps serré contre elle. Le lendemain, lorsque Alexandra Semionovna arriva, elle l’accueillit avec un sourire joyeux, mais elle semblait encore avoir honte devant elle.