Выбрать главу

«Mademoiselle, avait-il dit, enfin, retrouvant tant bien que mal l’usage de sa langue, mademoiselle, autant que j’ai pu vous comprendre, vous me demandez de vous prendre chez moi. Mais c’est impossible! Vous le voyez, je vis très à l’étroit et j’ai de maigres revenus… Et enfin, brusquement ainsi sans réfléchir… C’est affreux! Enfin, d’après ce que je vois, vous vous êtes enfuie de chez vous. C’est tout à fait blâmable et impossible… Et puis je vous ai seulement permis de vous promener un petit moment, quand il ferait beau, sous la surveillance de votre bienfaiteur, et vous quittez votre bienfaiteur et vous courez chez moi, alors que vous devriez veiller sur votre santé et… et… prendre votre potion… Enfin…, enfin…, je n’y comprends rien…»

Nelly ne l’avait pas laissé achever. Elle s’était remise à pleurer, l’avait à nouveau supplié, mais rien n’y avait fait. Le vieux était de plus en plus stupéfait et comprenait de moins en moins. Finalement, Nelly l’avait quitté en criant: Ah! mon Dieu!» et s’était enfuie hors de la chambre. «J’ai été malade toute la journée, ajouta le docteur, en achevant son récit, et j’ai dû prendre une décoction pour dormir…»

Nelly avait alors couru chez les Masloboiev. Elle s’était munie aussi de leur adresse et les trouva, quoique non sans peine. Masloboiev était chez lui. Alexandra Semionovna leva les bras au ciel lorsque Nelly les pria de la prendre chez eux. On lui demanda pourquoi elle avait eu cette idée et si elle n’était pas bien chez moi. Nelly n’avait rien répondu et s’était jetée en sanglotant sur une chaise. «Elle pleurait tellement, tellement, me dit Alexandra Semionovna, que j’ai cru qu’elle allait en mourir.» Nelly les supplia de la prendre au besoin comme femme de chambre ou comme cuisinière; elle dit qu’elle balayerait les planchers, apprendrait à laver le linge. (Elle fondait sur ce blanchissage du linge des espérances particulières et estimait que c’était la façon la plus séduisante d’engager les gens à la prendre.) Alexandra Semionovna voulait la garder jusqu’à plus ample éclaircissement, et me le faire savoir. Mais Philippe Philippytch s’y était opposé formellement et avait ordonné aussitôt qu’on reconduisit la fugitive chez moi. En chemin, Alexandra Semionovna l’avait prise dans ses bras et embrassée, et Nelly s’était remise à pleurer encore plus fort. En la regardant, Alexandra Semionovna avait fondu elle aussi en larmes. De sorte qu’elles n’avaient fait toutes deux que pleurer pendant tout le chemin.

«Mais pourquoi donc, pourquoi donc ne veux-tu plus vivre chez lui? Est-ce qu’il te maltraite? lui avait demandé Alexandra Semionovna, tout en larmes.

– Non…

– Alors, pourquoi?

– Parce que… je ne veux pas vivre chez lui…, je ne peux pas…, je suis toujours si méchante avec lui…, et lui, il est bon…, chez vous, je ne serai pas méchante, je travaillerai, dit-elle en sanglotant comme dans une crise d’hystérie.

– Mais pourquoi es-tu si méchante avec lui, Nelly?

– Parce que…

– Et je n’ai pu tirer d’elle que ce «parce que», conclut Alexandra Semionovna, en essuyant ses larmes. Pourquoi est-elle si malheureuse? C’est peut-être sa maladie? Qu’en pensez-vous, Ivan Petrovitch?»

Nous rentrâmes. Nelly était étendue, le visage enfoui dans les oreillers, et pleurait. Je me mis à genoux devant elle, lui pris les mains et commençai à les baiser. Elle me retira ses mains et sanglota encore plus fort. Je ne savais que dire. À ce moment, le vieil Ikhméniev entra.

«Bonjour, Ivan. Je viens te voir pour affaire», me dit-il en nous regardant tous deux, étonné de me voir à genoux. Le vieux avait été malade tous ces derniers temps. Il était pâle et maigre, mais, comme pour narguer quelqu’un, il dédaignait son mal et refusait d’écouter les exhortations d’Anna Andréievna: il se levait et continuait à vaquer à ses affaires.

«Adieu, à bientôt, me dit Alexandra Semionovna, en regardant le vieillard avec insistance. Philippe Philippytch m’a recommandé de rentrer le plus tôt possible. Nous avons à faire. Mais je viendrai ce soir, je resterai une heure ou deux.

– Qui est-ce?» me dit le vieux à voix basse, en pensant visiblement à autre chose. Je le lui expliquai.

«Hum! je suis venu au sujet d’une affaire, Ivan…»

Je savais de quelle affaire il s’agissait, et j’attendais sa visite. Il venait nous parler à Nelly et à moi et voulait me la redemander. Anna Andréievna avait enfin consenti à prendre l’orpheline chez elle. C’était le résultat de nos conversations secrètes: j’avais convaincu Anna Andréievna et lui avais dit que la vue de l’orpheline, dont la mère avait été elle aussi maudite par son père, pouvait, peut-être, ramener le cœur du vieux à d’autres sentiments. Je lui avais si clairement exposé mon plan que maintenant c’était elle qui pressait son mari de prendre l’enfant. Le vieillard se mit à l’œuvre avec empressement il voulait tout d’abord plaire à son Anna Andréievna, et il avait son idée… Mais j’y reviendrai plus en détail…

J’ai déjà dit que, dès la première visite du vieux, Nelly avait éprouvé de l’aversion pour lui. Je remarquai par la suite qu’une sorte de haine même se faisait voir sur son visage lorsqu’on prononçait devant elle le nom d’Ikhméniev. Le vieux entra tout de suite dans le sujet, sans préambule. Il alla droit à Nelly, qui était toujours couchée, cachant son visage dans les oreillers, lui prit la main et lui demanda si elle voulait bien venir vivre chez lui et lui tenir lieu de fille.

«J’avais une fille, et je l’aimais plus que moi-même, conclut le vieillard, mais maintenant elle ne vit plus avec moi. Elle est morte. Veux-tu prendre sa place dans ma maison et… dans mon cœur?»

Et dans ses yeux secs et enflammés par la fièvre une larme apparut.

«Non, je ne veux pas, répondit Nelly, sans relever la tête.

– Pourquoi, mon enfant? Tu n’as personne. Ivan ne peut te garder éternellement chez lui, et chez moi tu seras en famille.

– Je ne veux pas, parce que vous êtes méchant. Oui, méchant, méchant ajouta-t-elle en levant la tête et en s’asseyant sur le lit, face au vieillard. Moi aussi, je suis méchante, plus méchante que tout le monde, et pourtant vous êtes encore plus méchant que moi!…»

En disant ceci, Nelly devint blême, et ses yeux se mirent à étinceler; ses lèvres tremblantes pâlirent et grimacèrent sous l’afflux d’une sensation violente. Le vieillard la regardait, embarrassé.

«Oui, plus méchant que moi, car vous ne voulez pas pardonner à votre fille; vous voulez l’oublier complètement et prendre un autre enfant; est-ce qu’on peut oublier son enfant? Est-ce que vous m’aimerez? Dès que vous me regarderez, vous vous rappellerez que je suis une étrangère, que vous aviez une fille que vous avez voulu oublier parce que vous êtes un homme cruel. Et je ne veux pas vivre chez des gens cruels, je ne veux pas, je ne veux pas!…» Nelly devint pourpre et me jeta un regard rapide. «C’est après-demain Pâques tous les gens s’embrassent, se réconcilient, se pardonnent… Je le sais… Il n’y a que vous…, vous seul! Vous êtes cruel! Allez-vous en!»