Выбрать главу

Elle était tout en larmes. Elle avait sans doute composé ce discours longtemps avant et l’avait retenu, pour le cas où le vieillard l’inviterait encore une fois à venir chez lui. Ikhméniev était impressionné; il avait pâli. Une expression douloureuse se lisait sur son visage.

«Et pourquoi, pourquoi tout le monde s’inquiète-t-il ainsi de moi? Je ne veux pas, je ne veux pas, s’écria soudain Nelly dans un accès de fureur; j’irai demander l’aumône!

– Nelly, qu’est-ce que tu as? Nelly, mon enfant! m’écriai-je involontairement, mais mon exclamation ne fit que verser de l’huile sur le feu.

– Oui, j’aime mieux aller dans les rues et demander l’aumône, et je ne resterai pas ici, criait-elle en sanglotant. Ma mère aussi mendiait, et quand elle est morte, elle m’a dit: «Reste pauvre, et va plutôt mendier que…» Ce n’est pas une honte de demander l’aumône; je ne demande pas à un seul, mais à tout le monde, et, tout le monde, ce n’est personne; demander à un seul, c’est honteux, mais à tous non; c’est ce qu’une mendiante m’a dit; je suis petite, je n’ai rien d’autre. Et je demanderai à tout le monde; je ne veux pas, je ne veux pas, je suis méchante, plus méchante que tout le monde: voilà comme je suis méchante!»

Et Nelly saisit brusquement une tasse sur la table et la jeta par terre.

«Elle est cassée maintenant! dit-elle en me regardant d’un air de défi triomphant. Il n’y a que deux tasses, ajouta-t-elle, et je casserai aussi l’autre… Alors dans quoi boirez-vous votre thé?»

Elle était comme possédée et semblait trouver une jouissance dans cet accès de rage: on eût dit qu’elle sentait que c’était mal, honteux, mais qu’en même temps elle s’incitait elle-même à commettre quelque nouvelle incartade.

«Elle est malade, Vania, me dit le vieux; ou bien…, ou bien je ne comprends pas quelle enfant c’est là. Adieu!»

Il prit sa casquette et me serra la main. Il était très abattu; Nelly l’avait horriblement blessé, j’étais révolté.

«Comment n’as-tu pas eu pitié de lui, Nelly! m’écriai-je, lorsque nous fûmes seuls. Tu n’as pas honte? Non, tu n’es pas bonne, tu es vraiment méchante!» Et comme j’étais, nu-tête, je courus après le vieux. Je voulais le raccompagner jusqu’à la porte de la maison et lui dire quelques mots de consolation. En descendant précipitamment l’escalier, je crus voir encore devant moi le visage de Nelly, livide sous mes reproches.

J’eus bientôt rattrapé mon vieil ami.

«La pauvre enfant se sent outragée, elle a ses chagrins à elle, crois-moi, Ivan, et moi qui commençais à lui conter mes malheurs! me dit-il avec un sourire amer. J’ai rouvert sa blessure. On dit que celui qui a la panse pleine n’a pas d’oreille pour l’affamé; j’ajouterai que l’affamé lui-même ne comprend pas toujours l’affamé. Allons, adieu!»

Je voulais lui parler d’autre chose; mais il fit de la main un geste découragé.

«Inutile de chercher à me consoler; veille plutôt à ce qu’elle ne se sauve pas de chez toi: elle en a tout l’air, ajouta-t-il avec une sorte d’irritation et il s’éloigna d’un pas rapide en balançant les bras et en frappant le trottoir de sa canne. Il ne pensait pas qu’il se montrait bon prophète.»

Qu’advint-il de moi lorsqu’en rentrant, à mon épouvante, je trouvai à nouveau la chambre vide! Je me précipitai dans l’entrée, cherchai Nelly dans l’escalier, l’appelai; je frappai même chez les voisins, demandant si on l’avait vue; je ne pouvais, ne voulais pas croire qu’elle se fût de nouveau enfuie. Et comment avait-elle pu? La maison n’avait qu’une seule porte; elle aurait dû passer devant nous, pendant que je parlais avec le vieux. Mais bientôt, à mon grand chagrin, je réfléchis qu’elle avait pu se cacher d’abord dans l’escalier, guetter le moment où je remonterais et se sauver; de cette façon, personne n’avait pu la voir. En tout cas, elle n’avait pu aller loin.

Horriblement inquiet, je partis de nouveau à sa recherche, laissant à tout hasard la porte ouverte.

Je me rendis tout d’abord chez les Masloboiev. Je ne les trouvai ni l’un ni l’autre chez eux. Je leur laissai un billet dans lequel je les informais de mon nouveau malheur, les priant, si Nelly venait, de me le faire savoir aussitôt: puis j’allai chez le docteur: il n’était pas là non plus et sa servante me dit qu’il n’avait eu d’autre visite que celle de tout à l’heure. Que faire? J’allai chez la Boubnova et appris par la femme du fabricant de cercueils que la logeuse était au poste depuis hier, et qu’on n’avait pas revu Nelly DEPUIS L’AUTRE JOUR. Fatigué, épuisé, je courus à nouveau chez les Masloboiev: même réponse, personne n’était venu, et eux-mêmes n’étaient pas encore rentrés. Mon billet était toujours sur la table. Je ne savais plus que devenir.

Dans une angoisse mortelle, je repris le chemin de la maison tard dans la soirée. Il me fallait encore aller chez Natacha; elle m’avait fait appeler dès le matin. Je n’avais rien mangé de la journée; la pensée de Nelly me torturait.

«Qu’est-ce que cela veut dire? songeai-je. Est-ce là une conséquence étrange de sa maladie? Est-elle folle ou en train de le devenir? Mais, mon Dieu, où est-elle maintenant, où la trouver?» À peine avais-je poussé cette exclamation que je l’aperçus soudain, à quelques pas de moi, sur le pont V… Elle se tenait près d’un réverbère et ne m’avait pas aperçu. Je voulus courir vers elle, mais m’immobilisai: «Qu’est-ce qu’elle fait donc ici?» me dis-je, étonné, et sûr de ne plus la perdre, je décidai d’attendre et de l’observer. Dix minutes s’écoulèrent; elle était toujours là, regardant les passants. Enfin, un petit vieillard bien mis se montra, et Nelly s’approcha de lui; sans s’arrêter, il sortit quelque chose de sa poche et le lui tendit. Elle s’inclina pour le remercier. Je ne peux exprimer ce que je ressentis en cet instant. Mon cœur se serra douloureusement; il me semblait que quelque chose qui m’était cher, que j’aimais, que j’avais choyé et caressé, se trouvait en cet instant souillé, déshonoré mais en même temps des larmes me vinrent.

Oui, je pleurais sur ma pauvre Nelly, quoique au même moment je ressentisse une indignation insurmontable; elle ne mendiait pas par nécessité; elle n’avait pas été jetée à la rue, ni abandonnée, elle ne s’était pas enfuie de chez de cruels oppresseurs, mais de chez ses amis, qui l’aimaient et la gâtaient. On eût dit qu’elle voulait étonner ou effrayer par ses exploits; elle semblait braver quelqu’un. Mais quelque chose de mystérieux mûrissait dans son âme… Oui, le vieux avait raison; elle était offensée, sa blessure ne pouvait se cicatriser, et elle s’efforçait de la rouvrir par ces agissements secrets, par cette défiance envers nous tous; elle se délectait de cette douleur, de cet ÉGOÏSME DE LA SOUFFRANCE, si l’on peut s’exprimer ainsi. Je comprenais ce besoin d’envenimer sa souffrance et cette délectation: c’était celle de beaucoup d’humiliés et offensés, opprimés par le sort et conscients de son injustice. Mais de quelle injustice de notre part Nelly avait-elle à se plaindre? On eût dit qu’elle voulait nous surprendre et nous effrayer par ses hauts faits, ses caprices et ses incartades étranges, par ostentation… Mais ce n’était pas cela! En ce moment, elle était seule, aucun d’entre nous ne la voyait demander l’aumône. Il était impossible qu’elle y trouvât du plaisir! Pourquoi demander l’aumône, pourquoi avait-elle besoin d’argent?

Lorsqu’elle eut reçu cette obole, elle quitta le pont et s’approcha des fenêtres vivement éclairées d’un magasin. Là, elle commença à faire le compte de son butin; je me tenais à dix pas de là. Elle avait déjà une certaine somme dans la main. On voyait qu’elle avait mendié depuis le matin. Elle referma sa main, traversa la rue et entra dans une boutique. Je m’approchai aussitôt de la porte grande ouverte et regardai ce qu’elle allait faire.