Je la vis poser son argent sur le comptoir, et on lui donna une tasse, une simple tasse à thé, tout à fait semblable à celle qu’elle avait cassée pour nous montrer à Ikhméniev et à moi combien elle était méchante. Cette tasse coûtait sans doute dans les quinze kopeks, et même peut-être moins. Le marchand la lui enveloppa dans un papier, l’entoura d’une ficelle et la remit à Nelly, qui sortit précipitamment de la boutique d’un air tout content.
«Nelly! criai-je lorsqu’elle fut arrivée à ma hauteur: Nelly!»
Elle tressaillit, me regarda, la tasse lui échappa des mains, tomba sur le pavé et se brisa. Nelly était pâle; mais lorsqu’elle m’eut regardé et se fut convaincue que j’avais tout vu et que je savais tout, elle rougit subitement; cette rougeur décelait une honte intolérable et torturante. Je la pris par la main et l’emmenai à la maison; ce n’était pas loin. En chemin, nous ne prononçâmes pas un mot. Une fois arrivé chez moi, je m’assis; Nelly restait debout devant moi, pensive et troublée; son visage avait repris sa pâleur et elle baissait les yeux. Elle ne pouvait pas me regarder.
«Nelly, tu demandais l’aumône?
– Oui, dit-elle tout bas en baissant les yeux encore davantage.
– Tu voulais amasser de quoi racheter une tasse comme celle que tu as cassée tout à l’heure?
– Oui…
– Mais t’ai-je fait des reproches, t’ai-je grondée? Ne vois-tu pas combien de méchanceté, de méchanceté vaniteuse il y a dans ton acte? Est-ce bien cela? Tu n’as pas honte? Est-ce que…
– Si, j’ai honte, murmura-t-elle d’une voix à peine perceptible, et une petite larme roula sur sa joue.
– Tu as honte, répétai-je après elle: Nelly, ma chère enfant, je suis coupable envers toi, pardonne-moi et faisons la paix.»
Elle me regarda; les larmes jaillirent de ses yeux et elle se jeta sur ma poitrine.
À ce moment, Alexandra Semionovna entra en coup de vent.
«Comment! Elle est rentrée? De nouveau? Ah! Nelly, Nelly, qu’est-ce qui t’arrive? Enfin, c’est bien du moins que tu sois rentrée… Où l’avez-vous trouvée, Ivan Petrovitch?»
Je fis un clin d’œil à Alexandra Semionovna afin qu’elle ne me posât plus de questions, et elle me comprit. Je dis tendrement adieu à Nelly qui pleurait toujours amèrement, et priai la bonne Alexandra Semionovna de rester avec elle jusqu’à mon retour; puis je courus chez Natacha; j’étais en retard et je me dépêchai.
C’était ce soir-là que se décidait notre sort: nous avions beaucoup de choses à nous dire, Natacha et moi, mais je lui glissai tout de même un mot sur Nelly et lui racontai en détail tout ce qui était arrivé. Mon récit intéressa beaucoup Natacha et même l’impressionna.
«Sais-tu, Vania, me dit-elle après avoir réfléchi un instant. Je crois qu’elle t’aime.
– Quoi? Comment? lui demandai-je étonné.
– Oui, c’est un commencement d’amour, d’amour de femme…
– Que dis-tu, Natacha, tu rêves! Mais c’est une enfant!
– Qui aura bientôt quatorze ans. Cette exaspération vient de ce que tu ne comprends pas son amour et de ce que, peut-être, elle ne se comprend pas elle-même; si son irritation est puérile à beaucoup d’égards, elle n’en est pas moins sérieuse et cruelle. Surtout, elle est jalouse de moi. Tu m’aimes tellement que, même à la maison, tu ne t’inquiètes et tu ne parles sans doute que de moi et tu fais peu attention à elle. Elle l’a remarqué et cela l’a blessée. Elle veut peut-être te parler, elle éprouve peut-être le besoin de t’ouvrir son cœur, mais elle ne sait pas, elle a honte, elle ne se comprend pas elle-même, elle attend une occasion, et toi, au lieu de hâter ce moment, tu t’éloignes, tu te sauves pour venir me voir; même lorsqu’elle était malade, tu l’as laissée seule des journées entières. Voilà pourquoi elle pleure: tu lui manques, et ce qui lui est le plus pénible, c’est que tu ne t’en aperçoives pas. Tiens, en ce moment encore, tu l’as laissée seule pour moi. Elle en sera malade demain. Comment as-tu pu la laisser seule? Va vite la retrouver…
– Je ne l’aurais pas laissée, si…
– Oui, c’est moi qui t’ai demandé de venir; maintenant, sauve-toi.
– J’y vais, mais bien entendu, je ne crois rien de tout cela.
– Parce qu’elle ne ressemble pas aux autres. Rappelle-toi son histoire, songe à tout cela, et tu y croiras. Elle n’a pas eu une enfance comme la nôtre…»
Je revins tout de même assez tard. Alexandra Semionovna me raconta que Nelly avait de nouveau beaucoup pleuré et s’était endormie «tout en larmes», comme l’autre soir.
«Maintenant, il faut que je m’en aille, Ivan Petrovitch. Philippe Philippytch me l’a ordonné. Il m’attend, le pauvre.»
Je la remerciai et m’assis au chevet de Nelly. Il m’était pénible de penser que j’avais pu la quitter dans un pareil moment. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, je restai auprès d’elle, absorbé dans mes rêveries… Quelle époque fatale!
Mais il faut que je raconte ce qui était arrivé pendant ces quinze derniers jours.
V
Après la soirée mémorable passée avec le prince au restaurant, chez B., pendant quelques jours, je ne cessai de craindre pour Natacha. «De quoi la menaçait ce maudit prince, et comment va-t-il se venger?» me demandais-je à chaque instant, et je me perdais en conjectures. J’en vins, finalement, à la conclusion que ces menaces n’étaient ni une plaisanterie, ni une fanfaronnade, et que tant qu’elle vivrait avec Aliocha le prince pouvait réellement lui causer beaucoup de désagréments. C’était un homme mesquin, vindicatif, méchant et calculateur, songeai-je. Il eût été étonnant qu’il oubliât une offense et ne profitât pas d’une occasion de se venger. En tout cas, il m’avait indiqué un point de toute cette affaire sur lequel il s’était exprimé assez clairement: il exigeait impérieusement la rupture d’Aliocha et de Natacha et attendait de moi que je la préparasse à une séparation prochaine de façon qu’il n’y eût «ni scènes sublimes, ni drames à la Schiller». Bien entendu, son premier souci était qu’Aliocha demeurât content de lui et continuât à le considérer comme un père tendre: il en avait besoin pour pouvoir s’emparer par la suite plus commodément de la fortune de Katia. Donc, j’avais à préparer Natacha à une rupture imminente. J’avais remarqué en elle un grand changement; il n’y avait plus trace de son ancien abandon avec moi; bien plus, elle semblait se défier de moi. Mes consolations ne faisaient que la tourmenter, mes questions l’indisposaient de plus en plus et même la fâchaient. Je restais assis à la regarder arpenter sa chambre, les bras croisés, soucieuse, pâle, comme absente, ayant oublié même que j’étais là, à côté d’elle. Lorsque ses yeux tombaient sur moi (et elle évitait même mes regards), une irritation impatiente se lisait sur son visage et elle se détournait rapidement. Je comprenais qu’elle méditait peut-être un plan à elle, en vue de la rupture prochaine: pouvait-elle y songer sans souffrance, sans amertume? J’étais convaincu qu’elle avait déjà décidé de rompre. Mais ce sombre désespoir me tourmentait et m’effrayait. Parfois, je n’osais même pas lui adresser la parole pour chercher à la consoler, et j’attendais avec terreur le dénouement.