Pour ce qui est de son attitude hautaine et froide avec moi, bien qu’elle m’inquiétât, et me fît souffrir, j’étais sûr du cœur de ma Natacha; je voyais qu’elle souffrait beaucoup et qu’elle était par trop désemparée. Toute intervention étrangère ne suscitait en elle que de l’exaspération, de l’animosité. En pareil cas, l’immixtion d’amis intimes, initiés à nos secrets, nous est par-dessus tout désagréable. Mais je savais aussi très bien qu’à la dernière minute Natacha reviendrait vers moi et que ce serait dans mon cœur qu’elle chercherait un soulagement.
Je lui tus, naturellement, ma conversation avec le prince: cela n’eût fait que la troubler et l’abattre encore davantage. Je lui dis seulement, en passant, que j’avais été avec le prince chez la comtesse et que j’avais acquis la conviction que c’était une horrible canaille. Mais elle ne me posa même pas de questions à son sujet, et j’en fus bien content; par contre, elle écouta avidement tout ce que je lui racontai de mon entrevue avec Katia. Lorsque j’eus fini, elle n’ajouta rien, mais une rougeur envahit son visage pâle et presque toute la journée elle fut particulièrement agitée. Je ne lui cachai rien sur Katia et lui avouai franchement qu’elle m’avait fait à moi aussi une excellente impression. Et à quoi bon dissimuler? Natacha aurait deviné que je lui cachais quelque chose, et se serait fâchée contre moi. Aussi lui fis-je à dessein un récit aussi détaillé que possible, m’efforçant d’autant plus de prévenir toutes ses questions que, dans sa position, il lui était difficile de m’interroger; est-ce chose aisée, en effet, que de s’enquérir, avec un air d’indifférence, des perfections de sa rivale?
Je croyais qu’elle ignorait encore qu’Aliocha, sur décision irrévocable du prince, devait accompagner la comtesse et Katia à la campagne, et je m’inquiétais de la façon dont je le lui apprendrais afin de lui adoucir ce coup dans la mesure du possible. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque Natacha, aux premiers mots, m’arrêta et me dit que ce n’était pas la peine de la CONSOLER car elle était au courant depuis cinq jours.
«Bon Dieu! m’écriai-je, mais qui te l’a dit!
– Aliocha.
– Comment? Il te l’a déjà dit?
– Oui, et je suis prête à tout, Vania», ajouta-t-elle avec un air impatient qui me laissait entendre clairement que je ferais mieux de laisser là cette conversation.
Aliocha venait voir Natacha assez souvent, mais il ne restait qu’un instant; une fois seulement, il passa chez elle plusieurs heures, et c’était en mon absence. Il entrait habituellement avec un air triste, la regardait timidement, tendrement; mais Natacha était si affectueuse avec lui qu’il oubliait tout à l’instant et s’égayait. Il venait aussi me voir fréquemment, presque tous les jours. Il souffrait sincèrement, mais il ne pouvait demeurer une minute seul avec sa tristesse et venait à tout moment chercher un réconfort auprès de moi.
Que pouvais-je lui dire? Il me reprochait ma froideur, mon indifférence, mon hostilité même à son égard; il se chagrinait, pleurait, et s’en allait chez Katia où il se consolait.
Le jour où Natacha me dit qu’elle était au courant de ce départ (c’était une semaine environ après ma conversation avec le prince), il accourut chez moi désespéré, m’embrassa, laissa tomber sa tête sur ma poitrine, et se mit à sangloter comme un enfant. Je me taisais, attendant ce qu’il allait dire.
«Je suis un homme vil et abject, Vania, commença-t-iclass="underline" sauve-moi de moi-même. Je ne pleure pas parce que je suis vil et abject, mais parce que Natacha va être malheureuse par ma faute. Car je l’abandonne à son malheur… Vania, mon ami, dis-moi, décide pour moi qui j’aime le plus: Katia ou Natacha?
– Je ne peux décider cela, Aliocha, lui répondis-je: tu sais mieux que moi…
– Non, Vania, ce n’est pas cela; je ne suis tout de même pas assez sot pour poser une pareille question; mais le fait est que je n’en sais rien moi-même. Je m’interroge et ne peux trouver de réponse. Toi qui vois cela de loin, tu sais peut-être mieux que moi… Et même si tu ne sais pas, dis-moi, que t’en semble-t-il?
– Je crois que c’est Katia que tu aimes le plus.
– Tu crois cela! Non, non, c’est absolument faux! Tu te trompes. J’aime infiniment Natacha. Jamais, pour rien au monde, je ne pourrais la quitter; je l’ai dit à Katia, et elle est de mon avis. Pourquoi ne dis-tu rien? Je viens de te voir sourire. Ah! Vania, jamais tu ne m’as consolé quand j’avais trop de chagrin, comme en ce moment… Adieu!»
Il sortit précipitamment, laissant une extraordinaire impression à Nelly étonnée qui avait écouté en silence notre conversation. Elle était encore malade alors, elle restait alitée et prenait des remèdes. Aliocha ne lui adressait jamais la parole et, lors de ses visites, ne faisait presque pas attention à elle.
Deux heures plus tard, il revint et je m’étonnai de son visage joyeux. Il se jeta de nouveau à mon cou et m’embrassa.
«C’est fini! Toutes nos incertitudes sont résolues. En sortant d’ici, je suis allé tout droit chez Natacha; j’étais désemparé, je ne pouvais me passer de sa présence. En entrant, je suis tombé à genoux devant elle et je lui ai baisé les pieds: j’avais besoin de le faire, j’en avais envie; sans cela, je serais mort de chagrin. Elle m’a embrassé sans rien dire et s’est mise à pleurer. Alors je lui ai dit sans détour que j’aimais Katia plus qu’elle…
– Qu’est-ce qu’elle a dit?
– Elle n’a rien répondu, elle m’a seulement caressé et consolé…, moi qui venais de lui dire cela! Elle sait consoler, Ivan Petrovitch! Oh! j’ai pleuré devant elle tout mon malheur, je lui ai tout dit. Je lui ai dit franchement que j’aimais beaucoup Katia, mais que, quel que fût mon amour, je ne pouvais pas vivre sans elle, Natacha, et que j’en mourrais. Oui, Vania, je ne pourrais pas vivre un jour sans elle, je le sens! Aussi avons-nous décidé de nous marier sans tarder; et comme il est impossible de le faire avant mon départ, car c’est le grand carême et qu’on ne peut nous marier, ce sera remis à mon retour, au début de juin. Mon père me donnera sans aucun doute son consentement. Quant à Katia, que voulez-vous? Je ne peux vivre sans Natacha… Nous nous marierons et nous irons rejoindre Katia…»
Pauvre Natacha! Combien il avait dû lui être douloureux de consoler ce gamin, de s’occuper de lui, d’écouter son aveu et d’imaginer pour la tranquillité de ce naïf égoïste la fable d’un mariage! Aliocha fut réellement plus calme pendant quelques jours. Il ne courait chez Natacha que parce que son faible cœur n’avait pas la force de supporter seul sa tristesse. Cependant, lorsque le moment de la séparation approcha, il retomba dans l’inquiétude, dans les larmes, et recommença à venir pleurer son chagrin chez moi. Les derniers temps, il était si attaché à Natacha qu’il disait ne pouvoir la quitter non seulement six semaines, mais même un jour. Jusqu’à la fin, d’ailleurs, il fut convaincu qu’il ne se séparait d’elle que pour six semaines et que leur mariage se ferait à son retour. Quant à Natacha, elle avait parfaitement compris que sa destinée allait changer, qu’Aliocha ne lui reviendrait jamais cette fois, et qu’il devait en être ainsi.
Le jour de la séparation arriva. Natacha était malade; pâle, le regard enflammé, les lèvres sèches; tantôt elle se parlait en aparté, tantôt elle jetait sur moi un regard vif et pénétrant; elle ne pleurait pas, ne répondait pas à mes questions, et se mit à trembler comme une feuille lorsque retentit la voix sonore d’Aliocha. Elle devint pourpre, et s’élança vers lui; il la serrait convulsivement dans ses bras, l’embrassait, riait… Il la regardait avec attention, lui demandait de temps à autre avec inquiétude si elle se portait bien, la consolait en lui disant qu’il ne partait pas pour longtemps et qu’ils se marieraient après. Natacha faisait des efforts visibles pour se dominer et étouffer ses larmes. Elle ne pleura pas devant lui.