À un moment, il lui dit qu’il devait lui laisser de l’argent pour tout le temps de son absence, qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, car son père lui avait promis une grosse somme pour le voyage. Natacha fronça les sourcils. Lorsque nous fûmes seuls, je lui dis que j’avais CENT CINQUANTE ROUBLES à son intention, pour parer à toute éventualité. Elle ne demanda pas d’où venait cet argent. C’était deux jours avant le départ d’Aliocha et la veille de la première et dernière entrevue de Natacha avec Katia. Katia lui avait fait porter par Aliocha un billet où elle lui demandait la permission de venir la voir le lendemain; elle m’écrivait en même temps et me priait d’assister à leur entrevue.
Je résolus fermement de me rendre à midi (heure fixée par Katia) chez Natacha, en dépit de tous les obstacles, et il y en avait beaucoup: sans parler de Nelly, les Ikhméniev me donnaient beaucoup de soucis depuis quelque temps.
Ces soucis avaient commencé une semaine auparavant. Anna Andréievna m’avait fait chercher un matin, en me priant de quitter tout et de venir sans délai chez elle pour une affaire très importante, qui ne souffrait pas le moindre retard. Je la trouvai seule; elle allait et venait dans sa chambre, dans la fièvre de l’agitation et de l’angoisse, attendant anxieusement le retour de Nikolaï Serguéitch. Comme à l’ordinaire, je ne pus de longtemps lui faire dire de quoi il s’agissait et ce qu’elle craignait tellement, quoique chaque minute fût précieuse. Enfin, après de violents et oiseux reproches: «Pourquoi ne venais-je pas les voir, pourquoi les abandonnais-je comme des orphelins, seuls dans le malheur?» alors que «Dieu sait ce qui se passait en mon absence», elle me dit que, depuis trois jours, Nikolaï Serguéitch était si agité qu’il était «impossible de le dépeindre».
«Il n’est plus le même, me dit-elle la nuit, il a la fièvre, il se lève tout doucement et va se mettre à genoux et prier devant l’image; il délire dans son sommeil, et, éveillé, il est comme à demi fou: hier, nous avons mangé de la soupe aux choux, il ne trouvait pas sa cuiller; on lui demande une chose, il en répond une autre. Il sort à chaque instant, il dit que c’est pour ses affaires, qu’il a besoin de voir son avocat; enfin, ce matin, il s’est enfermé dans son cabinet; il m’a dit qu’il devait rédiger un papier nécessaire au procès. «Quel papier peux-tu rédiger, me suis-je dit, quand tu ne trouves pas «ta cuiller à côté de ton assiette?» Je l’ai guetté par le trou de la serrure: il était assis, il écrivait et il pleurait comme une fontaine. «Qu’est-ce que ça peut être que ce papier?» me suis-je demandé. Peut-être qu’il a de la peine à cause d’Ikhménievka? C’est donc que notre terre est perdue pour de bon. Pendant que je pensais à cela, il se lève brusquement, jette sa plume, il était tout rouge, ses yeux étincelaient. Il prend sa casquette et vient chez moi. Il me dit: «Anna Andréievna, je serai bientôt de retour.» Il sort et je vais aussitôt près de son bureau; il y a là une masse de papiers concernant notre procès, il ne me permet même pas d’y toucher. Combien de fois ne lui ai-je pas dit: «Laisse-moi ranger tes papiers au moins une fois, que je puisse essuyer la poussière.» Ah! bien oui! il se mettait à crier, à agiter les bras: il est devenu tellement impatient et criailleur à Pétersbourg. Ainsi, je me suis approchée de la table et j’ai cherché le papier qu’il venait d’écrire. Je savais qu’il ne l’avait pas emporté et que, quand il s’était levé, il l’avait fourré sous d’autres documents. Eh bien, voilà ce que j’ai trouvé, mon cher, regarde un peu.»
Et elle me tendit une feuille de papier à lettre à moitié couverte d’écriture, mais si chargée de ratures que certains passages étaient indéchiffrables.
Pauvre vieux! Dès les premières lignes, on pouvait deviner ce qu’il écrivait et à qui, c’était une lettre à Natacha, à sa Natacha bien-aimée. Il commençait sur un ton chaleureux et tendre; il lui pardonnait et la rappelait auprès de lui. Il était difficile de déchiffrer toute la lettre, d’une écriture gauche et heurtée, avec quantité de mots biffés. On voyait seulement que le sentiment ardent qui l’avait forcé à prendre la plume et à écrire les premières lignes, pleines d’effusion, s’était transformé brusquement: le vieux commençait à faire des reproches a sa fille, il lui dépeignait son crime sous des couleurs vives, lui rappelait avec indignation son entêtement, l’accusait de manquer de cœur, de n’avoir peut-être pas une seule fois pensé à ce qu’elle faisait à ses parents. Il menaçait de la châtier et de la maudire pour son orgueil et terminait en exigeant qu’elle revînt immédiatement à la maison avec docilité et qu’alors, seulement, après une nouvelle vie, soumise et exemplaire «au sein de sa famille», ils accepteraient peut-être de lui pardonner. On voyait qu’au bout de quelques lignes, il avait considéré ce premier sentiment généreux comme une faiblesse, en avait eu honte, et enfin avait ressenti les affres de l’orgueil offensé et en était venu au courroux et aux menaces. La bonne vieille se tenait devant moi, les bras croisés, attendant avec angoisse ce que j’allais lui dire, après ma lecture.
Je lui dis franchement ma façon de voir. Cela se ramenait à ceci: le vieillard n’avait plus la force de vivre sans Natacha, et l’on pouvait avancer avec certitude qu’une réconciliation prochaine était une nécessité; mais, malgré tout, tout dépendait des circonstances. Je lui dis que je supposais que l’issue défavorable du procès l’avait fortement abattu et ébranlé, sans parler de la blessure faite à son amour-propre par le triomphe du prince et de l’indignation qu’avait soulevée en lui une pareille solution. Dans ces moments-là, l’âme cherche irrésistiblement des marques de sympathie, et c’est alors qu’il s’était souvenu plus que jamais de celle qu’il aimait par-dessus tout. Enfin, il était possible aussi (puisqu’il était au courant de tout ce que faisait Natacha) qu’il eût entendu dire qu’Aliocha allait bientôt abandonner sa fille. Il avait pu comprendre à quel point elle souffrait en ce moment et combien elle avait besoin de consolation. Mais cependant il n’avait pu se dominer, parce qu’il se jugeait offensé et humilié par sa fille. Il s’était sans doute dit qu’elle ne viendrait néanmoins pas à lui la première; que, peut-être, elle ne pensait même pas à eux et n’éprouvait pas le besoin d’une réconciliation. C’est ce qu’il a dû penser, dis-je en concluant mon exposé, et c’est pourquoi il n’a pas achevé sa lettre; peut-être que de tout cela sortiront encore de nouvelles offenses, qui seront ressenties encore plus vivement que les premières, et qui sait si la réconciliation ne sera pas différée encore longtemps…
La vieille pleurait en m’écoutant. Enfin, lorsque je lui dis qu’il me fallait absolument aller chez Natacha et que j’étais en retard, elle se secoua et me dit qu’elle avait oublié LE PRINCIPAL. En sortant la lettre de dessous un tas de papiers, elle avait, par mégarde, renversé dessus un encrier. En effet, tout un coin était noir d’encre et Anna Andréievna avait une peur horrible que le vieux ne s’aperçût, à cette tache, qu’on avait fouillé dans ses papiers en son absence et que sa femme avait lu sa lettre à Natacha. Sa crainte n’était que trop fondée; uniquement parce que nous connaissions son secret, il pouvait, de honte et de dépit, redoubler d’animosité et s’entêter par orgueil à ne pas pardonner.