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Mais, après avoir réfléchi à la question, je persuadai la vieille de ne pas s’inquiéter. Il avait interrompu sa lettre dans un tel état de trouble qu’il pouvait ne pas se souvenir de tous les détails, et il penserait sans doute qu’il avait lui-même maculé ce papier et l’avait oublié. Lorsque je l’eus réconfortée de la sorte, nous remîmes avec précaution la lettre à sa place, et l’idée me vint, en m’en allant, de lui parler sérieusement de Nelly. Il me semblait que la pauvre orpheline abandonnée dont la mère avait été elle aussi maudite par son père, pouvait, par le récit triste et tragique de sa vie et de la mort de sa mère, toucher le vieux et émouvoir sa générosité. Son cœur était préparé, il était mûr: le chagrin causé par l’absence de sa fille commençait à l’emporter sur son orgueil et sur son amour-propre blessé. Il ne manquait plus qu’une impulsion, une occasion favorable, et cette occasion pouvait être amenée par Nelly. La vieille m’écouta avec grande attention. L’espoir, l’enthousiasme animaient son visage. Elle se mit tout de suite à me faire des reproches: pourquoi ne lui avais-je pas dit cela depuis longtemps? Elle me questionna avec impatience sur Nelly et termina par la promesse solennelle de demander elle-même à son mari de prendre l’enfant à la maison. Elle aimait déjà sincèrement Nelly, déplorant qu’elle fût malade, m’interrogea sur elle, me força à prendre pour elle un pot de confitures qu’elle courut chercher dans le garde-manger, et m’apporta cinq roubles-argent, supposant que je n’avais pas de quoi payer le docteur; comme je les refusais, elle put à peine se calmer et se tranquillisa en apprenant que Nelly avait besoin de vêtements et de linge, et que, par conséquent, elle pouvait lui être utile autrement. Elle se mit à fouiller aussitôt dans son coffre, et à déplier toutes ses robes, choisissant celles qu’elle pouvait donner à l’orpheline.

Je partis chez Natacha. En montant le dernier étage qui, comme je l’ai dit, était en spirale, j’aperçus devant sa porte un homme qui s’apprêtait à frapper, mais qui s’arrêta en m’entendant. Enfin, vraisemblablement après un moment d’hésitation, il renonça à son projet et revint sur ses pas. Je me heurtai à lui sur la dernière marche et quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je reconnus Ikhméniev! L’escalier était très obscur, même en plein jour. Il s’effaça contre le mur, pour me laisser passer, et je me rappelle l’éclat étrange de ses yeux, fixés sur moi avec insistance. Il me sembla qu’il avait rougi; du moins, il parut terriblement confus et même éperdu.

«Hé, Vania, mais c’est toi! dit-il d’une voix mal assurée: j’allais voir quelqu’un…, un scribe…, toujours pour mon affaire…, il vient de s’installer par ici, mais je crois que ce n’est pas dans cette maison. Je me suis trompé. Adieu.»

Et il descendit rapidement l’escalier.

Je décidai de ne rien dire pour l’instant à Natacha de cette rencontre, mais de lui en parler dès qu’elle resterait seule, après le départ d’Aliocha. Pour l’instant, elle était si abattue que, même si elle comprenait toute la portée de cet incident, elle ne pourrait l’accueillir et le sentir comme elle le ferait plus tard, lorsqu’elle aurait surmonté son chagrin et son désespoir. Nous n’en n’étions pas là.

J’aurais pu retourner chez les Ikhméniev et j’en avais grande envie, mais je n’y allai point. Il me semblait qu’il serait pénible au vieux de me voir; il pouvait même penser que j’étais accouru exprès, à la suite de notre rencontre. Je ne me rendis chez eux que le surlendemain; le vieux était triste, mais il me reçut avec assez d’aisance et me parla uniquement affaires.

«Dis-moi, chez qui allais-tu l’autre jour, si haut, tu te souviens, nous nous sommes rencontrés, quand était-ce donc? avant-hier, il me semble, me demanda-t-il brusquement, d’un ton négligent, mais en détournant les yeux.

– Un de mes amis habite dans cette maison, répondis-je en détournant moi aussi les yeux.

– Ah! Et moi, je cherchais un scribe, Astafiev; on m’avait indiqué cette maison…, je me suis trompé… Mais je te parlais de mon affaire au Sénat, on a décidé…, etc.»

Il rougit quand il recommença à parler de SON AFFAIRE.

Je racontai tout le jour même à Anna Andréievna, pour lui faire plaisir, et je la suppliai, entre autres, de ne pas le regarder avec un air particulier, de ne pas soupirer, de ne pas faire d’allusions, en un mot, de ne lui laisser voir sous aucun prétexte qu’elle était au courant de cette dernière initiative. Elle fut si étonnée et si joyeuse qu’au début même elle ne me crut pas. De son côté, elle me raconta qu’elle avait déjà fait allusion à Nelly, mais que Nikolaï Serguéitch avait gardé le silence, alors qu’auparavant c’était lui qui insistait pour prendre l’enfant chez eux. Nous décidâmes que le lendemain elle lui poserait la question carrément, sans préambule ni insinuations. Mais le lendemain, nous étions tous deux dans une terrible inquiétude.

Dans la matinée, Ikhméniev avait eu une entrevue avec un fonctionnaire qui s’occupait de son procès. Celui-ci lui avait dit qu’il avait vu le prince et que le prince, bien qu’il gardât Ikhménievka, avait décidé, PAR SUITE DE CERTAINES CIRCONSTANCES DE FAMILLE, d’indemniser le vieillard en lui rendant les dix mille roubles. Le vieux était accouru aussitôt chez moi, terriblement troublé: ses yeux étincelaient de fureur. Il m’appela, Dieu sait pourquoi, dans l’escalier, et me somma de me rendre immédiatement chez le prince afin de le provoquer en duel. Je fus si frappé que je ne pus tout de suite rassembler mes esprits. J’essayai de le raisonner. Mais il était dans un tel état de rage qu’il se trouva mal. Je courus lui chercher un verre d’eau: lorsque je revins, il n’était plus là.

Le lendemain, je me rendis chez lui, mais il était sorti: il disparut pendant trois jours.

Ce ne fut que le surlendemain que nous apprîmes tout. De chez moi, il s’était précipité chez le prince, ne l’avait pas trouvé et lui avait laissé un billet dans lequel il lui disait que le fonctionnaire lui avait rapporté ses paroles, qu’il les considérait comme une mortelle offense, et le prince comme un lâche; qu’en conséquence il le provoquait en duel, en lui conseillant de ne pas se récuser s’il ne voulait pas être déshonoré publiquement.

Anna Andréievna me dit qu’il était rentré dans un tel état d’agitation et de désarroi qu’il avait dû se coucher. Il s’était montré très tendre, mais avait à peine répondu à ses questions; on voyait qu’il attendait quelque chose avec une impatience fiévreuse. Le lendemain matin, une lettre était arrivée par la poste: après l’avoir lue, il avait poussé un cri et s’était pris la tête à deux mains. Anna Andréievna avait cru mourir d’épouvante. Il avait aussitôt saisi son chapeau, sa canne, et était sorti en courant.

La lettre venait du prince. En termes secs, brefs et polis, il informait Ikhméniev qu’il n’avait nul compte à rendre à personne des paroles qu’il avait dites au fonctionnaire. Que bien qu’il plaignît beaucoup Ikhméniev d’avoir perdu son procès, il ne pouvait, à son grand regret, trouver juste que le perdant eût le droit, pour se venger, de provoquer son adversaire en duel. Qu’en ce qui concernait le «déshonneur public» dont on le menaçait, il priait Ikhméniev de ne pas s’en inquiéter car il n’y aurait aucune sorte de déshonneur public et il ne pouvait y en avoir; que sa lettre serait immédiatement transmise à qui de droit et que la police préventive, saurait prendre des mesures aptes à garantir l’ordre.