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Ikhméniev courut immédiatement chez le prince, la lettre la main. Il était encore absent; mais le vieux sut par son valet de chambre que le prince se trouvait sans doute à ce moment chez le comte N… Sans plus réfléchir, il se rendit chez le comte. Le portier l’avait arrêté, alors qu’il gravissait déjà l’escalier. Au dernier stade de l’exaspération, le vieux l’avait frappé avec sa canne. On l’avait aussitôt appréhendé, traîné sur le perron et remis à la police, qui l’avait conduit au commissariat. On fit un rapport au comte. Mais lorsque le prince qui se trouvait là eut expliqué à ce vieillard libertin que c’était ce même Ikhméniev, père de Nathalia Nikolaievna (or le prince avait plus d’une fois rendu des services au comte dans des affaires DE CE GENRE), ce grand seigneur n’avait fait qu’en rire et avait passé du courroux à la clémence: il avait ordonné de rendre la liberté à Ikhméniev, mais on ne l’avait relâché que le surlendemain, en lui disant (sur ordre du prince, sans doute) que c’était le prince lui-même qui avait intercédé pour lui auprès du comte.

Le vieux était rentré chez lui comme fou, s’était jeté sur son lit et était resté toute une heure sans faire un mouvement; enfin, il s’était levé, et, à l’effroi d’Anna Andréievna; lui avait déclaré solennellement qu’il maudissait sa fille À TOUT JAMAIS et lui retirait sa bénédiction paternelle.

Anna Andréievna fut saisie d’épouvante, mais il fallait porter secours au vieillard: toute la journée et toute la nuit, presque inconsciente, elle lui avait prodigué ses soins, lui bassinant les tempes avec du vinaigre et lui appliquant des compresses de glace. Il avait la fièvre et il délirait. Je ne les quittai que sur les trois heures du matin. Cependant, dans la matinée, Ikhméniev s’était levé et était venu chez moi chercher Nelly. J’ai déjà raconté la scène qui s’était produite entre lui et Nelly; cette scène l’avait ébranlé définitivement. Une fois revenu chez lui, il s’était couché. Tout ceci se passait le vendredi saint, jour fixé pour l’entrevue entre Katia et Natacha, la veille du départ d’Aliocha. J’assistai à cette entrevue; elle avait eu lieu le matin, assez tôt, avant l’arrivée du vieux chez moi et avant la première fuite de Nelly.

VI

Aliocha était venu une heure à l’avance, pour prévenir Natacha. Quant à moi, j’étais arrivé juste au moment où la voiture de Katia s’arrêtait devant la porte. Katia était avec sa vieille dame de compagnie française, qui, après de longues supplications de Katia et de longues hésitations, avait accepté de l’accompagner et même de la laisser monter seule chez Natacha, à la condition que ce fût avec Aliocha; elle-même resta à attendre dans la voiture. Katia m’appela, et, sans descendre, me pria de lui appeler Aliocha. Je trouvai Natacha en larmes; Aliocha pleurait aussi. Quand elle apprit que Katia était déjà là, elle se leva, essuya ses larmes et, toute troublée, se plaça en face de la porte. Ce matin-là, elle était vêtue de blanc. Ses cheveux châtains lissés et attachés sur la nuque par un gros nœud. J’aimais beaucoup cette coiffure. Quand elle vit que j’étais resté avec elle, Natacha me pria d’aller moi aussi à la rencontre de ses invités.

«Je n’ai pas pu venir plus tôt! me dit Katia en montant l’escalier On m’espionnait sans cesse, c’était affreux. J’ai mis quinze jours à décider Mme Albert, enfin, elle a accepté. Et vous, et vous, Ivan Petrovitch, vous n’êtes pas venu une seule fois me voir! Je ne pouvais pas non plus vous écrire, et je n’en avais pas envie, car on ne peut rien expliquer par lettre. Et j’avais tellement besoin de vous voir… Mon Dieu, comme mon cœur bat!…

– L’escalier est raide, répondis-je.

– Oui…, c’est peut-être aussi l’escalier… Mais, qu’en pensez-vous: Natacha ne va-t-elle pas être fâchée contre moi?

– Non, pourquoi donc?

– Oui…, évidemment…, pourquoi? Je vais voir cela tout de suite; à quoi bon vous le demander…»

Je lui donnai le bras. Elle était très pâle et semblait avoir peur. Au dernier détour, elle s’arrêta pour reprendre haleine, mais elle jeta un regard sur moi et monta d’un pas décidé.

Elle s’arrêta encore une fois à la porte et me dit à voix basse: «Je vais entrer tout simplement et je lui dirai que j’avais tellement confiance en elle que je suis venue sans aucune crainte… D’ailleurs, pourquoi est-ce que je dis cela, je suis convaincue que Natacha est la créature la plus noble qui existe. N’est-ce pas vrai?»

Elle entra timidement, comme une coupable, et jeta un regard pénétrant sur Natacha qui lui sourit aussitôt. Alors Katia s’avança vivement vers elle, lui prit les deux mains et appuya ses lèvres fraîches sur les lèvres de Natacha. Ensuite, sans avoir encore dit un seul mot à Natacha, elle se tourna d’un air sérieux, sévère même, vers Aliocha et le pria de nous laisser seuls une demi-heure.

«Ne te fâche pas, Aliocha, ajouta-t-elle, mais il faut que je m’entretienne avec Natacha de choses très graves que tu ne dois pas entendre. Sois raisonnable, laisse-nous. Vous, Ivan Petrovitch, restez. Il faut que vous entendiez toute notre conversation.

– Asseyons-nous, dit-elle à Natacha lorsque Aliocha fut sorti; je vais me mettre là, en face de vous. Je voudrais d’abord vous regarder.»

Elle s’assit presque en face de Natacha et, pendant quelques instants, la regarda attentivement. Natacha avait un sourire contraint.

«J’ai déjà vu votre photographie, dit Katia. Aliocha me l’a montrée.

– Eh bien, est-ce que je ressemble à mon portrait?

– Vous êtes mieux, répondit Katia d’un ton sérieux et résolu. Et je pensais bien que vous étiez mieux.

– Vraiment? Et moi je vous regarde aussi. Comme vous êtes belle!

– Qu’est-ce que vous dites? Moi!… Mon amie! ajouta-t-elle en saisissant d’une main tremblante la main de Natacha, et toutes deux se turent à nouveau, se contemplant mutuellement. Écoutez, mon ange, reprit Katia, nous n’avons qu’une demi-heure à passer ensemble; Mme Albert y a déjà consenti très difficilement, et nous avons beaucoup de choses à nous dire… Je voudrais… Il faut que…, ah je vais vous le demander tout simplement: vous aimez beaucoup Aliocha?

– Oui, beaucoup.

– S’il en est ainsi…, si vous l’aimez beaucoup…, vous devez désirer aussi son bonheur…, ajouta-t-elle timidement et à voix basse.

– Oui, je désire qu’il soit heureux…

– C’est cela…, seulement voilà la question: ferai-je son bonheur? Ai-je vraiment le droit de parler ainsi parce que je vous l’enlève? S’il vous semble, et nous allons en décider maintenant, qu’il doive être plus heureux avec vous…

– C’est déjà décidé, chère Katia, vous voyez bien vous-même que tout est décidé», répondit Natacha à voix basse et elle baissa la tête. Il lui était visiblement pénible de poursuivre cet entretien.

Katia s’était sans doute préparée à une longue explication sur le thème suivant qui ferait le plus sûrement le bonheur d’Aliocha et laquelle d’entre elles devrait s’effacer? Mais, après la réponse de Natacha, elle comprit tout de suite que tout était déjà décidé depuis longtemps et qu’il était désormais inutile d’en parler. Ses jolies lèvres entrouvertes, elle contemplait Natacha d’un air triste et perplexe, et gardait sa main dans la sienne.

«Et vous, vous l’aimez beaucoup? lui demanda soudain Natacha.