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– Oui. Je voulais aussi vous demander, et c’est pour cela que je suis venue: pourquoi l’aimez-vous?

– Je ne sais pas, répondit Natacha, et une impatience amère se fit sentir dans sa réponse.

– Le trouvez-vous intelligent? lui demanda Katia.

– Non, je l’aime comme ça, tout simplement…

– Moi aussi. J’ai pitié de lui en quelque sorte.

– Moi aussi, répondit Natacha.

– Que faire maintenant? Et comment a-t-il pu vous laisser pour moi, je ne comprends pas! s’écria Katia. Maintenant que je vous ai vue! Natacha ne répondit pas, elle tenait ses yeux fixés au sol. Katia se tut un instant et, brusquement, se levant, prit Natacha sans mot dire dans ses bras. Toutes deux, enlacées, fondirent en larmes. Katia s’assit sur le bras du fauteuil de Natacha, la tenant serrée contre elle, et se mit à lui baiser les mains.

– Si vous saviez comme je vous aime! dit-elle en pleurant. Nous serons comme des sœurs, nous nous écrirons…, et je vous aimerai toujours…, je vous aimerai tellement, tellement…

– Vous a-t-il parlé de notre mariage, au mois de juin? demanda Natacha.

– Oui. Et il m’a dit que vous aviez accepté. Mais c’était seulement COMME ÇA, pour le consoler, n’est-ce pas?

– Bien sûr.

– Je l’ai compris. Je l’aimerai beaucoup, Natacha, et je vous écrirai tout. Il va sans doute être bientôt mon mari; nous nous y acheminons. Et ils le disent tous. Chère Natacha, maintenant, vous allez retourner…, chez vous?»

Natacha ne lui répondit pas, mais elle l’embrassa sans mot dire avec affection.

«Soyez heureux! dit-elle.

– Et…, vous…, vous aussi, dit Katia. À ce moment la porte s’ouvrit et Aliocha entra. Il n’avait pas pu, il n’avait pas eu la force d’attendre une demi-heure et, les voyant pleurant dans les bras l’une de l’autre, il tomba à genoux, épuisé, devant les deux jeunes femmes.

– Pourquoi pleures-tu? lui dit Natacha; parce que tu me quittes? Mais ce n’est pas pour longtemps! Tu reviendras au mois de juin!

– Et vous vous marierez, se hâta de dire Katia à travers ses larmes pour réconforter Aliocha.

– Mais je ne peux pas, je ne peux pas te laisser même un jour, Natacha. Je mourrai sans toi…, tu ne sais pas combien tu m’es chère maintenant! Surtout maintenant.!

– Eh bien, voici ce que tu vas faire, lui dit Natacha en s’animant tout à coup. La comtesse doit s’arrêter quelque temps à Moscou, n’est-ce pas?

– Oui, une huitaine de jours, appuya Katia.

– Huit jours! C’est parfait: tu les accompagneras demain à Moscou, cela ne te prendra qu’une journée et tu reviendras aussitôt ici. Quand il leur faudra partir de là-bas, nous nous dirons adieu tout à fait, pour un mois, et tu retourneras les rejoindre à Moscou.

– Mais oui… Et ainsi vous passerez quelques jours de plus ensemble», s’écria Katia transportée, en échangeant avec Natacha un regard lourd de sens.

Je ne peux décrire l’enthousiasme d’Aliocha à ce nouveau projet. Il fut soudain soulagé; le visage illuminé de joie, il embrassa Natacha, baisa la main de Katia, m’embrassa. Natacha le regardait avec un sourire triste, mais Katia ne put y tenir. Elle me lança un regard étincelant, embrassa Natacha et se leva pour s’en aller. Comme par un fait exprès, à ce moment, la gouvernante française envoya un domestique prier de mettre fin au plus vite à l’entrevue, car la demi-heure convenue était déjà écoulée.

Natacha se leva. L’une en face de l’autre, se tenant par les mains, elles semblaient vouloir faire passer dans leur regard tout ce qui s’était amassé dans leur cœur.

«Nous ne nous reverrons plus jamais, dit Katia.

– Plus jamais, Katia, répondit Natacha.

– Alors, disons-nous adieu. Elles s’embrassèrent.

– Ne me maudissez pas, lui dit tout bas Katia, et moi…, toujours…, soyez sûre…, qu’il sera heureux… Partons, Aliocha, conduis-moi, dit-elle rapidement en lui prenant le bras.

– Vania! me dit Natacha, harassée d’émotion et de fatigue, lorsqu’ils furent sortis, va avec eux et… ne reviens pas: Aliocha va rester avec moi jusqu’à huit heures; après il doit s’en aller. Et je resterai seule… Viens vers neuf heures. Je t’en prie!»

Lorsqu’à neuf heures (après l’incident de la tasse cassée), laissant Nelly avec Alexandra Semionovna, j’arrivai chez Natacha, elle était seule et m’attendait avec impatience. Mavra nous apporta le samovar. Natacha me versa du thé, s’assit sur le divan et me fit asseoir près d’elle.

«Tout est fini, dit-elle en me regardant fixement (jamais je n’oublierai ce regard). Notre amour a pris fin. En six mois! Et pour toute la vie, ajouta-t-elle en me serrant la main (la sienne était brûlante).» Je lui conseillai de s’habiller chaudement et de se coucher.

«Tout de suite, Vania, tout de suite, mon bon ami. Laisse-moi parler, me souvenir un peu… Maintenant je suis comme brisée… Demain, à dix heures, je le verrai pour la dernière fois…, POUR LA DERNIÈRE FOIS!

– Natacha, tu as la fièvre, tu vas être prise de frissons; épargne-toi.

– Quoi? Il y a une demi-heure que je t’attends, Vania, depuis qu’il est parti, et à quoi crois-tu que je pensais, à quel sujet crois-tu que je m’interrogeais? Je me demandais si je l’avais aimé ou non et ce qu’avait été notre amour. Cela te paraît drôle que je me demande cela seulement maintenant?

– Calme-toi, Natacha…

– Vois-tu, Vania, j’ai découvert que je ne l’aimais pas comme un égal, comme une femme aime habituellement un homme. Je l’ai aimé comme…, presque comme une mère. Il me semble même qu’il n’existe pas sur terre d’amour où tous deux s’aiment comme des égaux, qu’en penses-tu?»

Je la regardais avec inquiétude, craignant qu’elle n’eût un violent accès de fièvre. Elle semblait entraînée: elle éprouvait le besoin de parler; elle disait de temps en temps des mots sans suite, parfois même mal articulés. J’étais anxieux.

«Il était à moi, poursuivit-elle. Presque dès la première fois que je l’ai rencontré, j’ai éprouvé le besoin irrésistible qu’il soit À MOI, tout de suite, et qu’il ne regarde personne, ne connaisse personne que moi, moi seule… Katia avait raison, tout à l’heure; je l’aimais justement comme s’il me faisait pitié… J’ai toujours désiré ardemment, et c’était une torture quand je restais seule, qu’il soit parfaitement heureux et pour toujours. Je n’ai jamais pu regarder calmement son visage (tu connaissais son expression): PERSONNE D’AUTRE NE POUVAIT AVOIR CETTE EXPRESSION, et quand il riait, je me sentais glacée, je frissonnais… C’est vrai!

– Natacha, écoute…

– On disait, m’interrompit-elle, et toi aussi, tu le disais, qu’il n’avait pas de caractère, et que son intelligence n’était pas plus développée que celle d’un enfant. Eh bien, c’était cela que j’aimais le plus en lui…, le croiras-tu? Je ne sais pas, d’ailleurs, si j’aimais uniquement cela: je l’aimais tout entier, tout simplement, et s’il avait été tant soit peu, différent, s’il avait eu du caractère ou s’il avait été intelligent, peut-être que je ne l’aurais pas aimé autant. Je vais t’avouer une chose, Vania; tu te rappelles que nous nous sommes disputés, il y a trois mois, lorsqu’il a été chez cette…, comment s’appelle-t-elle, chez cette Minna… Je le savais, je l’avais fait surveiller, et je souffrais horriblement, mais en même temps j’éprouvais un sentiment agréable…, je ne sais pas pourquoi…, la seule pensée qu’il s’amusait…, ou bien non, ce n’était pas cela c’était l’idée que lui aussi courait les filles, qu’il était allé chez Minna, comme un GRAND, avec les autres GRANDS! Je… Quel plaisir j’avais trouvé dans cette querelle…, et à lui pardonner ensuite…, oh! mon bien-aimé!»