Oui, Dieu me vint en aide! Pendant mon absence, il s’était produit un événement qui aurait pu tuer Natacha, si le docteur et moi n’étions arrivés à temps. Un quart d’heure à peine après mon départ, le prince était entré chez elle. Il revenait tout droit de la gare où il avait accompagné les voyageurs. Cette visite était certainement concertée depuis longtemps. Natacha me raconta après qu’au premier moment elle n’avait même pas été étonnée de voir le prince. «J’avais l’esprit confus», me dit-elle.
Il s’assit en face d’elle, la regardant d’un air affectueux et compatissant.
«Chère enfant, lui dit-il en soupirant; je comprends votre chagrin; je savais combien cet instant vous serait pénible, et c’est pourquoi je me suis fait, un devoir de vous rendre visite. Consolez-vous, si vous le pouvez, par la pensée qu’en renonçant à Aliocha, vous avez fait son bonheur. Mais vous savez cela mieux que moi, puisque vous vous êtes résolue à un acte héroïque…
– J’étais assise et j’écoutais, me dit Natacha; mais au début, je ne le comprenais pas bien. Je me souviens seulement qu’il me regardait sans arrêt. Il a pris ma main et l’a serrée. Cela semblait lui être très agréable. J’étais tellement peu présente que je n’ai même pas songé à lui retirer ma main.
– Vous avez compris, poursuivit-il, qu’en devenant la femme d’Aliocha vous pouviez éveiller en lui de la haine à votre égard, et vous avez eu assez de noble fierté pour le reconnaître et décider de…, mais je ne suis pas venu pour vous faire des compliments. Je voulais seulement vous faire savoir que vous n’auriez jamais de meilleur ami que moi. Je compatis à votre chagrin et je vous plains. J’ai pris part malgré moi à toute cette affaire mais…, j’ai accompli mon devoir. Votre noble cœur le comprendra et me pardonnera… J’ai souffert plus que vous, croyez-moi.
– C’est assez, prince, dit Natacha. Laissez-moi en paix!
– Certainement, je vais m’en aller, répondit-il, mais je vous aime comme une fille, et vous me permettrez de venir vous voir. Considérez-moi désormais comme votre père et si je puis vous être utile…
– Je n’ai besoin de rien, laissez-moi, l’interrompit à nouveau Natacha.
– Je sais, vous êtes fière… Mais je vous parle sincèrement, du fond du cœur. Qu’avez-vous l’intention de faire maintenant? Vous réconcilier avec vos parents? Ce serait très heureux, mais votre père est injuste, orgueilleux et despotique; pardonnez-moi, mais c’est vrai. Dans votre maison, vous ne trouverez maintenant que des reproches et de nouvelles souffrances… Cependant, il faut que vous soyez indépendante et mon devoir, mon devoir le plus sacré est de prendre soin de vous et de vous aider. Aliocha m’a supplié de ne pas vous abandonner et d’être votre ami. Et à part moi, il y a des gens qui vous sont profondément dévoués. Vous m’autoriserez, je l’espère, à vous présenter le comte N… Il a un cœur excellent, c’est un parent à nous, et je puis même dire que c’est le bienfaiteur de toute notre famille; il a fait beaucoup pour Aliocha. Aliocha le respectait et l’aimait. C’est un homme puissant, très influent, un vieillard déjà, et une jeune fille peut fort bien le recevoir. Je lui ai déjà parlé de vous. Il peut vous établir et, si vous le voulez, vous procurer une très bonne place…, chez un de ses parents. Je lui ai depuis longtemps expliqué franchement toute notre affaire et il s’est si bien laissé entraîner par ses bons et nobles sentiments qu’il m’a demandé lui-même de vous être présenté le plus vite possible… C’est un homme qui sympathise avec tout ce qui est beau, croyez-m’en, c’est un généreux et respectable vieillard, capable d’apprécier le mérite; tout dernièrement encore, il s’est conduit de la façon la plus chevaleresque au cours d’un incident avec votre père.»
Natacha se redressa, comme si on l’avait, mordue. Maintenant, elle le comprenait.
«Laissez-moi, allez-vous en, tout de suite! s’écria-t-elle.
– Mais, ma chère, vous oubliez que le comte peut être utile aussi à votre père…
– Mon père n’acceptera rien de vous. Allez-vous me laisser! s’écria à nouveau Natacha.
– Oh! mon Dieu, comme vous êtes méfiante et impatiente Je n’ai pas mérité cela, dit le prince en regardant autour de lui avec une certaine inquiétude; en tout cas, vous me permettrez, poursuivit-il en sortant une grosse liasse de sa poche, vous me permettrez de vous laisser ce témoignage de ma sympathie et en particulier de la sympathie du comte N…, qui m’a incité à faire cette démarche. Ce paquet contient dix mille roubles. Attendez, mon amie, reprit-il, en voyant que Natacha se levait d’un air courroucé; écoutez-moi patiemment jusqu’au bout: vous savez que votre père a perdu son procès: ces dix mille roubles sont pour le dédommager de…
– Partez, s’écria Natacha, partez avec votre argent! Je vous perce à jour…, vous êtes un personnage ignoble, ignoble, ignoble!»
Le prince se leva, pâle de fureur.
Il était venu vraisemblablement reconnaître les lieux, voir quelle était la situation, et il comptait fermement sur l’effet que produiraient ces dix mille roubles sur Natacha sans ressources et abandonnée de tous… Abject et grossier, il avait plus d’une fois rendu service au comte N…, vieillard sensuel, dans des affaires de ce genre. Mais il haïssait Natacha et, voyant que l’affaire ne se concluait pas, il changea aussitôt de ton et, avec une joie mauvaise, il se hâta de la blesser AFIN AU MOINS DE NE PAS PARTIR LES MAINS VIDES.
«Ce n’est pas bien de vous fâcher ainsi, mon enfant, dit-il d’une voix qui tremblait un peu du désir impérieux de voir au plus vite l’effet de son injure, ce n’est pas bien du tout. On vous offre une protection, et vous relevez votre petit nez… Vous ne savez pas que vous devriez m’être reconnaissante; il y a longtemps que j’aurais pu vous faire mettre dans une maison de correction, comme père d’un jeune homme débauché et dépouillé par vous et je ne l’ai pas fait…, hé! hé! hé!»
Mais nous entrions déjà. Ayant entendu sa voix depuis la cuisine, j’avais arrêté le docteur une seconde et écouté la dernière phrase du prince. Puis un éclat de rire hideux avait retenti en même temps que l’exclamation désespérée de Natacha: «Oh! mon Dieu!» J’ouvris alors la porte et me jetai sur lui.
Je lui crachai à la figure et le souffletai de toutes mes forces. Il voulut se précipiter sur moi, mais, voyant que nous étions deux, il s’enfuit, après avoir repris sur la table la liasse de billets. Oui, il fit cela: je l’ai vu moi-même. Je m’élançai à sa poursuite avec un rouleau à pâtisserie que je pris sur la table de la cuisine… Lorsque je rentrai dans la chambre, le docteur soutenait Natacha qui se débattait et s’efforçait de lui échapper, comme dans une attaque de nerfs. Il nous fallut longtemps pour la calmer; enfin, nous parvînmes à l’étendre sur son lit; elle délirait.
«Docteur, qu’est-ce qu’elle a? demandai-je, mort de terreur.
– Attendez, me répondit-il; il me faut encore observer et réfléchir…, mais c’est une mauvaise affaire. Cela peut même se terminer par un accès de fièvre chaude… D’ailleurs, nous allons prendre nos mesures…»
Mais une autre idée s’était déjà emparée de moi. Je suppliai le docteur de rester encore deux ou trois heures auprès de Natacha et lui fis promettre de ne pas la quitter un seul instant. Il me donna sa parole et je courus chez moi.