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– Et alors, ma petite, tu n’as plus ni père, ni mère, ni parents? demanda à nouveau Anna Andréievna.

– Non, murmura Nelly, rapidement et d’un ton craintif.

– C’est ce qu’on m’a dit. Y a-t-il longtemps que ta maman est morte?

– Non, il n’y a pas longtemps.

– Pauvre petite chérie, pauvre petite orpheline» reprit la vieille en la regardant avec compassion. Nikolaï Serguéitch, dans son impatience, tambourinait des doigts sur la table.

«Ta mère était étrangère? C’est bien ce que vous m’avez dit, Ivan Petrovitch?» dit la vieille, continuant ses questions timides.

Nelly me jeta un regard furtif de ses yeux noirs, comme pour m’appeler au secours. Sa respiration était lourde et inégale.

«Sa mère était la fille d’un Anglais et d’une Russe, commençai-je, elle était donc plutôt russe; Nelly est née à l’étranger.

– Alors sa mère était partie avec son mari à l’étranger?»

Nelly devint subitement toute rouge. Anna Andréievna devina aussitôt qu’elle avait fait un pas de clerc, et tressaillit sous le regard courroucé du vieux. Il la fixa d’un air sévère et se détourna vers la fenêtre.

«Sa mère a été trompée par un homme méchant et lâche, dit-il en se tournant soudain vers Anna Andréievna. Elle était partie avec lui de la maison de ses parents et avait confié l’argent de son père à son amant; celui-ci le lui avait extorqué par ruse; il l’a emmenée à l’étranger où il l’a volée et abandonnée. Il s’est trouvé un brave homme qui est resté près d’elle et l’a aidée jusqu’à sa mort. Et lorsqu’il est mort, il y a deux ans, elle est revenue chez son père. C’est bien ce que tu m’as raconté, Vania?» me demanda-t-il d’un ton tranchant.

Nelly, au comble de l’agitation, se leva et voulut se diriger vers la porte.

«Viens ici, Nelly, dit le vieux, en lui tendant enfin la main. Assieds-toi, ici, à côté de moi, là!» Il se pencha, l’embrassa sur le front et lui caressa doucement la tête. Nelly se mit à trembler…, mais se domina. Anna Andréievna, tout attendrie, pleine d’une espérance radieuse, regardait son Nikolaï Serguéitch cajoler l’orpheline.

«Je sais, Nelly, que ce méchant homme, méchant et immoral, a perdu ta mère, et je sais aussi qu’elle aimait et respectait son père», dit le vieux avec émotion, continuant à caresser la tête de Nelly et ne résistant pas à nous lancer ce défi. Une légère rougeur envahit ses joues pâles; il évitait de nous regarder.

«Maman aimait grand-père plus que grand-père ne l’aimait, dit Nelly timidement mais avec fermeté, en s’appliquant aussi à ne regarder personne.

– Comment le sais-tu? lui demanda rudement, le vieillard qui ne se contenait pas plus qu’un enfant, et qui semblait avoir honte de son impatience.

– Je le sais, répondit Nelly, d’un ton brusque. Il n’a pas voulu recevoir maman et…, il l’a chassée.»

Je voyais que Nikolaï Serguéitch voulait dire quelque chose, répliquer, par exemple, que le vieux avait eu des raisons sérieuses de ne pas recevoir sa fille, mais il nous regarda et se tut.

«Et où avez-vous habité, lorsque ton grand-père a refusé de vous revoir? demanda Anna Andréievna qui, brusquement, s’entêtait à poursuivre l’entretien dans cette voie.

– Quand nous sommes arrivées, nous avons cherché grand-père pendant longtemps, répondit Nelly, mais nous n’arrivions pas à le trouver. Maman m’a dit alors que grand-père était autrefois très riche et qu’il voulait construire une fabrique, mais que maintenant il était très pauvre, parce que celui avec qui maman était partie lui avait pris tout l’argent de grand-père et ne le lui avait pas rendu. C’est elle-même qui m’a dit cela.

– Hum! fit le vieux.

– Et elle m’a dit encore, poursuivit Nelly, s’animant de plus en plus et semblant vouloir répondre à Nikolaï Serguéitch tout en s’adressant à Anna Andréievna: elle m’a dit que grand-père était très fâché contre nous; que c’était elle qui était coupable envers lui et qu’elle n’avait plus que lui au monde. Elle pleurait en me disant cela… Avant que nous arrivions, elle m’a dit: «Il ne me pardonnera pas à moi, mais peut-être qu’en te voyant, il t’aimera et me pardonnera à cause de toi.» Maman m’aimait beaucoup, elle m’embrassait en me disant cela, et elle avait très peur d’aller voir grand-père. Elle m’avait appris à prier pour lui et elle priait aussi pour lui, et elle me racontait comment elle vivait autrefois avec grand-père et qu’il l’aimait beaucoup, plus que tout au monde. Le soir, elle lui jouait du piano ou lui faisait la lecture et grand-père l’embrassait et lui donnait beaucoup de cadeaux…, tout le temps, il lui faisait des cadeaux; une fois même, ils se sont disputés, le jour de la fête de maman, parce que grand-père croyait que maman ne savait pas quel cadeau il allait lui faire, et maman le savait depuis longtemps. Maman voulait des boucles d’oreilles, et grand-père avait fait exprès de lui faire croire qu’il lui donnerait une broche; et quand il lui a donné les boucles d’oreilles et qu’il a vu que maman savait déjà ce que c’était, il s’est fâché et il ne lui a pas parlé pendant une demi-journée; mais après, il est venu lui-même l’embrasser et lui demander pardon…

Nelly se laissait entraîner par son récit et une rougeur avivait ses joues pâles.

On voyait que la maman avait parlé plus d’une fois avec sa petite Nelly de ses jours heureux d’antan; assise dans un coin de son sous-sol, tenant dans ses bras et embrassant sa petite fille (la seule consolation qui lui restât) et pleurant sur elle, elle ne soupçonnait point quel écho ses récits trouvaient dans le cœur maladivement impressionnable et précocement mûr de l’enfant.

Mais Nelly, toute à ses souvenirs, sembla se ressaisir soudain; elle jeta autour d’elle un regard méfiant et s’arrêta. Le vieux plissa le front et se remit à tambouriner sur la table; une petite larme se montra aux yeux d’Anna Andréievna, qu’elle essuya en silence de son mouchoir.

«Maman était très malade quand elle est arrivée ici, poursuivit Nelly d’une voix sourde; elle avait mal à la poitrine. Nous avons cherché longtemps grand-père et nous n’avons pas pu le trouver: nous avions loué un coin dans un sous-sol.

– Un coin, malade comme elle l’était! s’écria Anna Andréievna.

– Oui…, répondit Nelly. Maman était pauvre. Elle me disait, ajouta-t-elle en s’animant, que ce n’était pas un péché d’être pauvre, mais que c’en était un d’être riche et d’offenser les autres…, et que Dieu la punissait.

– C’est à Vassili-Ostrov que vous vous étiez installées? Chez la Boubnova?» demanda le vieux, en se tournant vers moi et en s’efforçant de prendre un ton indifférent. Il avait posé cette question comme si cela le gênait de rester assis sans mot dire.

«Non, nous avons d’abord habité rue des Bourgeois, répondit Nelly. C’était très sombre et très humide, reprit-elle après s’être tue un instant: maman est tombée très malade, mais elle se levait encore. Je lui lavais son linge et elle pleurait. Il y avait aussi une vieille femme, la veuve d’un capitaine, qui habitait avec nous et aussi un fonctionnaire en retraite qui rentrait toujours ivre et qui criait et faisait du tapage toutes les nuits. J’avais très peur de lui. Maman me prenait dans son lit et me serrait contre elle, et elle-même tremblait tandis que le fonctionnaire criait et jurait. Un jour, il a voulu battre la femme du capitaine qui était très vieille et qui marchait avec une canne. Maman a eu pitié d’elle et a pris sa défense; alors il a frappé maman, et je me suis jetée sur lui…»