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— Papa, dit la petite fille assise par terre, sa voix aiguë s’élevant comme l’écho effrayant de celle du persoc, tu ne m’avais jamais dit que j’avais une sœur !

— Tu n’en as pas, ma chérie.

Elle plissa le front.

— C’est maman, alors, quand elle était… bien moins vieille ? Hmmm… C’est impossible, elle dit qu’elle s’appelle Rachel, elle aussi. Comment…

— Je t’expliquerai, lui dit Sol en s’apercevant tout à coup que l’holophone était en train de sonner dans la salle de séjour. Attends-moi un instant, ma chérie. Je reviens tout de suite.

L’image qui se forma au-dessus de la fosse était celle d’un homme qu’il n’avait jamais vu avant. Il n’activa pas son propre imageur, pressé de se débarrasser de l’intrus.

— Oui ? fit-il d’une voix brusque.

— H. Weintraub ? Vous êtes bien H. Weintraub du monde de Barnard, actuellement dans le village de Dan, sur Hébron ?

Il allait couper la communication, mais se ravisa. Leur code d’accès n’était pas sur la liste officielle. Il arrivait qu’un représentant les appelle de la Nouvelle-Jérusalem, mais les communications de l’extérieur étaient rarissimes. Et il s’avisa soudain, la gorge serrée, que le soleil était déjà couché et que c’était le jour du sabbat. Seuls étaient autorisés les appels urgents.

— Oui, répondit-il.

— H. Weintraub, fit l’homme, dont le regard se perdait par-delà les épaules de Sol, un très grave accident vient de se produire.

Lorsque Rachel ouvrit les yeux, son père était assis au bord du lit. Il semblait épuisé. Ses yeux étaient rouges, et ses joues étaient couvertes d’un duvet gris qui dépassait les limites de sa barbe.

— Bonjour, p’pa.

— Bonjour, ma colombe.

Elle regarda autour d’elle, battant des paupières. Quelques-unes de ses poupées étaient là avec ses jouets favoris, mais ce n’était pas sa chambre. La lumière était différente. L’air était différent. Son papa n’était pas le même.

— Où sommes-nous ? demanda-t-elle.

— Nous sommes partis en voyage, ma chérie.

— Dans quel endroit ?

— Ça n’a pas d’importance pour le moment. Debout, mon bébé. Ton bain t’attend, et il faut nous préparer ensuite.

Une robe noire qu’elle n’avait jamais vue avant était étalée au pied du lit. Elle la regarda, puis se tourna de nouveau vers son père.

— Qu’est-ce qu’il y a, papa ? Où est maman ?

Il lui caressa la joue. C’était le troisième matin depuis l’accident. L’enterrement avait lieu aujourd’hui. Il le lui avait dit chacun des jours précédents, parce qu’il ne pouvait pas imaginer de lui mentir. C’eût été une trahison ultime, à la fois envers Rachel et Saraï. Mais il ne savait pas s’il aurait le courage de le refaire.

— Il y a eu un accident… commença-t-il d’une voix rauque de douleur. Maman est morte. Nous allons lui dire au revoir au cimetière aujourd’hui.

Il se tut. Il savait qu’il faudrait une minute entière à Rachel pour accuser le coup. Le premier jour, il ignorait si une petite fille de quatre ans était capable de bien saisir le concept de la mort. Aujourd’hui, il savait que Rachel en était capable.

Un peu plus tard, tandis qu’il serrait dans ses bras l’enfant sanglotante, Sol essaya de comprendre l’accident qu’il lui avait décrit en quelques mots. Les VEM étaient de loin le moyen de transport individuel le plus sûr que l’humanité eût jamais inventé. Leur système de sustentation pouvait avoir des défaillances, mais même ainsi la charge résiduelle des générateurs EM était suffisante pour permettre à la cabine de descendre au sol en toute sécurité à partir de n’importe quelle altitude. La conception de base des équipements anticollision des VEM n’avait pas changé depuis des siècles. Elle était jugée à toute épreuve. Pourtant, tous les systèmes furent inefficaces. En l’occurrence, il s’agissait d’un jeune couple en virée dans un VEM volé, en dehors de tous les couloirs de circulation, évoluant à la vitesse de Mach 1,5 avec toutes ses lumières et tous ses transpondeurs éteints pour échapper à la détection. Un hasard extraordinaire avait fait que le vieux Vikken de la tante Tetha descendait au même moment vers l’aire de parking de l’opéra de Bussard. Outre Saraï, la tante Tetha et les deux jeunes occupants de l’appareil volé, la collision avait fait trois autres victimes, touchées par des fragments des VEM qui avaient été projetés jusqu’à l’intérieur de l’opéra lui-même.

Saraï !

— Est-ce que maman reviendra un jour avec nous ? demanda Rachel entre deux sanglots.

Elle avait posé la même question les deux jours précédents.

— Je ne sais pas, ma chérie, lui répondit Sol.

Et il était sincère.

Les funérailles eurent lieu au cimetière de la famille, dans le comté de Kates, sur le monde de Barnard. La presse n’envahit pas le cimetière, mais des médiatiques survolèrent les arbres qui se trouvaient en bordure et se pressèrent contre les grilles noires comme une sinistre et dangereuse marée humaine.

Richard demanda à Sol de rester quelques jours chez lui avec Rachel, mais c’était une trop lourde épreuve à infliger au paisible fermier si jamais la presse s’en apercevait. Il se contenta de donner tristement l’accolade à son beau-frère, prononça quelques mots face à la meute des médiatiques de l’autre côté de la grille et retourna sur Hébron avec sa petite fille accablée et muette.

Les médiatiques les suivirent jusqu’à la Nouvelle-Jérusalem. Ils essayèrent ensuite de parvenir jusqu’à Dan, mais la police militaire arrêta le VEM qu’ils avaient affrété, en mit une douzaine en prison à titre d’exemple et annula les visas distrans des autres.

Le soir même, Sol alla se promener sur la crête qui dominait le village pendant que Judith veillait sur la petite fille endormie. Il s’aperçut que ses conversations avec Dieu étaient devenues audibles, et résista à l’envie de secouer le poing en direction du ciel, de crier des obscénités ou de jeter des pierres. Au lieu de tout cela, il posa de nouvelles questions, qui se terminaient toutes par le même mot : Pourquoi ?

Il ne reçut pas de réponse. Le soleil d’Hébron se posa derrière les montagnes lointaines, et la roche, autour de lui, brillait en restituant la chaleur du jour. Il s’assit sur un bloc et se frotta les tempes des deux mains.

Saraï !

Ils avaient vécu une longue existence ensemble, malgré la tragédie qui les avait frappés. Quelle ironie, qu’au moment où elle prenait pour la première fois un peu de repos chez sa sœur…

Il se mit à gémir tout haut.

Le piège, naturellement, c’était qu’ils n’avaient su voir que la maladie de Rachel. Ni elle ni lui n’avaient été capables d’envisager ce qui allait se passer après la… mort ? la disparition ? de leur fille. Le monde était articulé autour des jours que vivait Rachel, et ils n’avaient pas accordé une seule pensée à la possibilité d’un accident, cette antilogique perverse d’un univers au tranchant acéré. Sol était sûr que Saraï avait envisagé comme lui le suicide, mais aucun des deux n’aurait pu se résoudre à abandonner l’autre. Ni Rachel, bien sûr. Il n’avait jamais songé qu’il pourrait se retrouver seul avec sa fille si…

Saraï !