Выбрать главу

C’est à ce moment-là que Sol se rendit compte que le dialogue souvent amer et virulent que son peuple entretenait avec Dieu depuis tant de millénaires n’avait pas pris fin avec la mort de l’Ancienne Terre… ni avec la nouvelle diaspora, mais se poursuivait encore. Rachel, Saraï et lui en faisaient partie, et ce n’était pas fini.

Il laissa la douleur le pénétrer. Elle prit la forme d’une résolution acérée comme une arme d’acier aux multiples lames.

Debout sur la crête, il versa des larmes amères dans l’obscurité qui tombait.

Le lendemain matin, lorsque les rayons du soleil envahirent la chambre de Rachel et qu’elle ouvrit les yeux pour lui dire bonjour, il était là pour lui répondre :

— Bonjour, ma chérie.

— Où sommes-nous, papa ?

— Nous sommes en voyage, dans un très bel endroit.

— Où est maman ?

— Elle est chez ta tante Tetha, aujourd’hui.

— Est-ce qu’elle reviendra demain ?

— Oui, ma petite fille. Et maintenant, nous allons t’habiller et puis nous descendrons prendre le petit déjeuner.

Sol posa sa candidature auprès de l’Église gritchtèque lorsque Rachel eut trois ans. Les voyages à Hypérion étaient sévèrement limités, et l’accès aux Tombeaux du Temps était devenu presque impossible. Seuls les pèlerinages gritchtèques pouvaient encore pénétrer dans cette région.

Rachel était triste que sa mère ne soit pas là pour fêter son anniversaire, mais la présence de plusieurs jeunes enfants du kibboutz contribua à la distraire un peu. Son plus beau cadeau fut un livre de contes de fées somptueusement illustré, que Saraï avait choisi à la Nouvelle-Jérusalem plusieurs mois auparavant.

Sol lut quelques contes à Rachel avant l’heure de dormir. Il y avait sept mois qu’elle ne savait plus déchiffrer les caractères toute seule, mais elle adorait les histoires, particulièrement La Belle au bois dormant, qu’elle lui fit relire une deuxième fois.

— Je vais le montrer à maman, dit-elle dans un bâillement tandis que Sol éteignait la lumière.

— Bonne nuit, ma petite fille, dit-il à voix basse, en s’arrêtant sur le seuil de la chambre.

— Papa ?

— Oui ?

— Salut, poilu.

— À plus tard, tête de lard.

Il l’entendit pouffer dans l’oreiller.

Ce n’était pas tellement différent, se disait Sol les deux dernières années, du spectacle d’un être aimé que l’on voit sombrer dans la vieillesse et la mort. Mais c’était pis. Bien pis.

Les dents définitives de Rachel étaient tombées l’une après l’autre entre huit et deux ans. Les dents de lait les avaient remplacées, mais à dix-huit mois elles avaient commencé à lui rentrer dans la mâchoire.

Ses cheveux, dont elle tirait une si grande fierté, étaient devenus plus courts et plus fins. Son visage avait perdu peu à peu ses traits. Son menton et ses pommettes s’étaient arrondis. Sa coordination avait faibli par degrés. Un jour, elle n’avait plus été capable de tenir correctement une fourchette ou un crayon. Le jour où elle ne sut plus marcher, Sol la déposa dans son berceau plus tôt que d’habitude et s’enferma dans son bureau pour se cuiter tranquillement à mort.

C’était le langage qui était le plus dur pour lui. La perte de vocabulaire était comme un pont qui brûlait entre Rachel et lui. C’était leur dernier lien d’espoir qui disparaissait. Quelque temps après son deuxième anniversaire, l’ayant bordée dans son lit, il s’était retourné sur le seuil et avait lancé :

— Salut, poilu !

— Hein ?

— Salut, poilu !

Elle avait gloussé de rire.

— Il faut répondre : « À plus tard, tête de lard », lui avait dit Sol. Mais il avait fallu lui expliquer ce que c’était qu’un poilu et une tête de lard.

— À ta, têtard, avait gloussé Rachel.

Le lendemain matin, elle avait tout oublié.

Il emmena Rachel avec lui lorsqu’il retourna voyager dans le Retz, ignorant les médiatiques, insistant auprès de l’Église gritchtèque pour qu’on l’accepte dans un pèlerinage, faisant le siège du Sénat pour obtenir un visa et la permission de se rendre dans les zones interdites d’Hypérion. Il retourna voir les instituts de recherche et les établissements hospitaliers susceptibles de lui proposer un traitement pour Rachel. Plusieurs mois furent ainsi perdus, les médecins admettant un par un leur échec. Quand il rentra sur Hébron, Rachel avait quinze mois standard. Dans l’ancien système de mesures de la planète, elle pesait vingt-cinq livres et faisait trente pouces de haut. Elle ne savait plus s’habiller toute seule. Son vocabulaire ne comportait que vingt-cinq mots, parmi lesquels « maman » et « papa » revenaient le plus souvent.

Sol adorait porter sa fille dans ses bras. Il y avait des moments où le poids de sa tête contre sa joue, sa chaleur contre sa poitrine ou l’odeur de sa peau lui faisaient oublier l’injustice atroce de tout ce qu’il endurait. Dans ces moments, il aurait pu être momentanément en paix avec le reste de l’univers si seulement Saraï avait été à ses côtés. Quoi qu’il en soit, il y avait des trêves dans ses conversations furieuses avec un Dieu auquel il ne croyait pas.

— Quelles raisons peut-il donc y avoir à tout cela ?

— Quelles raisons visibles y a-t-il jamais eu à la souffrance, sous toutes ses formes, subie par l’humanité ?

— Exactement, pensa Sol, en se demandant s’il avait marqué un point pour la première fois. Il en doutait.

— Le fait qu’une chose ne soit pas visible ne signifie nullement qu’elle n’existe pas.

— Quelle formulation maladroite ! Trois négations pour aboutir à une affirmation, particulièrement aussi peu profonde que celle-là !

— Précisément, Sol. Tu commences à comprendre où tout cela peut mener.

— Hein ?

Il n’y eut pas de réponse à cette dernière pensée. Sol demeura allongé sur son lit, écoutant le sifflement du vent du désert.

Le dernier mot de Rachel fut « maman », prononcé à l’âge de cinq mois.

Elle se réveilla dans son berceau et ne demanda pas – elle en était incapable – où elle était. Son univers était fait de biberons, de sommeil et de jouets en caoutchouc. Quelquefois, quand elle pleurait, Sol se demandait si c’était pour réclamer sa mère.

Il faisait ses courses dans les magasins de Dan. Il emmenait le bébé avec lui quand il achetait les couches, les accessoires pour la toilette ou un nouveau jouet.

La semaine qui précéda son départ pour Tau Ceti Central, Ephraïm et deux autres anciens lui rendirent visite pour discuter avec lui. C’était le soir, et les dernières lueurs du crépuscule se reflétaient sur le crâne chauve d’Ephraïm.

— Nous nous faisons du souci pour toi, Sol, lui dit-il. Les semaines qui viennent vont être difficiles. Les femmes voudraient faire quelque chose pour t’aider. Nous aussi.

Il posa la main sur le bras de l’ancien.

— J’apprécie beaucoup, Ephraïm. J’apprécie tout ce que vous avez fait pour moi depuis des années. Nous nous sentons chez nous ici. Saraï aurait aimé… Elle aurait aimé que je vous remercie pour tout. Mais nous partons dimanche. Ne vous inquiétez pas pour Rachel, elle va aller mieux.

Les trois hommes assis sur le banc de bois échangèrent des regards étonnés. Avner demanda :

— Ils ont découvert un traitement ?

— Non, lui répondit Sol. Mais j’ai une bonne raison d’espérer.

— L’espoir, c’est bien, fit Robert, prudent.

Sol lui sourit, ses dents blanches luisant contre le gris de sa barbe.