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— Heureusement, murmura-t-il. Quelquefois, c’est tout ce qu’il nous reste.

La caméra holo du studio zooma pour faire un gros plan de Rachel, dans les bras de Sol, sur le plateau de l’émission « Entre nous ».

— Vous affirmez donc, fit Devon Whiteshire, présentateur du show et troisième visage le plus populaire de toute l’infosphère du Retz, que le refus de l’Église gritchtèque de vous laisser retourner dans les Tombeaux du Temps, ainsi que les réticences de l’Hégémonie à vous fournir un visa, condamnent votre enfant à… l’extinction ?

— Tout à fait, déclara Sol. Le voyage à Hypérion ne peut s’effectuer en moins de six semaines. Rachel n’a plus maintenant que six semaines. Tout nouveau délai imposé par l’Église gritchtèque ou la bureaucratie du Retz se soldera par la mort de ce bébé.

Un frémissement parcourut les spectateurs présents dans le studio. Devon Whiteshire se tourna vers l’imageur le plus proche. Son visage osseux et bon enfant emplit l’écran.

— Cet homme ignore s’il pourra sauver sa fille, dit-il d’une voix puissante chargée d’intonations subtiles. Mais tout ce qu’il demande, c’est qu’on lui donne une chance. Pensez-vous que son bébé et lui méritent une telle chance ? Si oui, appelez vos représentants planétaires et le temple gritchtèque le plus proche de votre domicile. Leurs numéros devraient apparaître sur votre écran… Voilà…

Il se tourna de nouveau vers Sol.

— Nous vous souhaitons bonne chance, H. Weintraub. Et… (posant sa large main sur la joue du bébé) bonne chance à toi aussi, ma poupée.

La caméra resta braquée sur Rachel jusqu’à la disparition de l’image en un fondu au noir.

L’effet Hawking causait des nausées, des vertiges, des maux de tête et des hallucinations. Durant la première partie du voyage, d’une durée de dix jours, effectuée jusqu’à Parvati à bord d’un vaisseau-torche de l’Hégémonie appelé l’Intrépide, Sol garda Rachel dans ses bras, stoïque. Ils étaient les seuls passagers pleinement conscients à bord du vaisseau de guerre. Au début, Rachel pleura beaucoup. Au bout de quelques heures, cependant, elle se calma, ses grands yeux bruns continuellement levés vers lui. Sol se souvenait du jour où elle était née. Les infirmières l’avaient prise des bras de Saraï pour la lui donner. Ses cheveux n’étaient pas beaucoup plus courts que maintenant, et ses grands yeux n’étaient pas moins profonds.

Finalement, ils s’endormirent tous les deux d’épuisement.

Sol rêva qu’il avançait à l’intérieur d’un énorme édifice dont les colonnes avaient chacune la taille d’un séquoia géant et dont le plafond était si haut qu’on l’apercevait à peine. Une lumière vermeille baignait le vide glacé de ces lieux. Il fut surpris de voir qu’il tenait toujours le bébé dans ses bras. Rachel enfant n’avait jamais, jusque-là, fait partie de ses rêves. Le bébé le regardait avec intensité, et Sol se sentait en contact avec la conscience de sa fille aussi sûrement que si elle avait pu parler.

Soudain, une voix différente, immense et glacée, se réverbéra dans l’édifice désert :

— Sol ! Prends ta fille, ta fille unique, Rachel, que tu aimes, et rends-toi sur le monde qu’on appelle Hypérion pour l’immoler par le feu à l’un des endroits que je t’indiquerai.

Hésitant, il baissa les yeux vers l’enfant. Les yeux lumineux de Rachel étaient fixés sur lui. Il perçut un oui muet. Il la serra un peu plus fort dans ses bras et s’avança pour apostropher les ténèbres silencieuses :

— Écoute-moi bien ! Il n’y aura plus de sacrifice, ni d’enfants ni de parents. Il n’y aura plus d’autre sacrifice que pour nos semblables les humains. Le temps de l’obéissance et de l’expiation est passé !

Il tendit l’oreille. Il sentait les battements de cœur de Rachel et la chaleur de son petit corps contre son bras. De tout en haut descendait le sifflement froid du vent à travers des fissures invisibles. Il mit les mains en porte-voix autour de ses lèvres et cria :

— C’est fini ! Plus jamais ! Laisse-nous tranquilles ou bien mets-toi de notre côté comme père et non comme demandeur de sacrifices. Tu as le choix d’Abraham !

Rachel s’agita dans ses bras tandis qu’un grondement montait du sol de pierre. Les colonnes se mirent à vibrer. La lumière vermeille s’assombrit puis s’éteignit, ne laissant plus que les ténèbres autour d’eux. Au loin, des pas monstrueux retentirent. Sol serra très fort Rachel contre lui tandis qu’un vent violent soufflait à ses oreilles.

Une lueur les sortit du cauchemar. C’était celle de l’Intrépide, à bord duquel ils fonçaient vers Parvati pour embarquer sur le vaisseau-arbre Yggdrasill à destination de la planète Hypérion. Sol sourit à sa petite fille âgée de sept semaines. Elle lui rendit son sourire.

Ce devait être le dernier – ou le premier.

La cabine principale du chariot à vent demeura quelque temps plongée dans le silence lorsque le vieux lettré eut fini son récit. Sol Weintraub s’éclaircit la voix et but un peu d’eau dans un gobelet de cristal. Rachel dormait profondément dans le berceau improvisé avec un tiroir. Le chariot à vent oscillait doucement dans sa course. Le ronflement de la grande roue et le bourdonnement du gyroscope principal formaient un fond sonore qui les berçait.

— Mon Dieu ! fit Brawne Lamia à voix basse.

Elle était sur le point d’ajouter quelque chose lorsqu’elle se ravisa en secouant la tête.

Les yeux fermés, Martin Silenus récita :

Puisque, par le rejet de la moindre rancœur L’âme recouvre, libre, une entière innocence, Et reconnaît enfin qu’elle donne naissance Elle-même à sa paix, son bonheur, Et que son doux vouloir est le vouloir divin, Quand bien même on lui ferait la tête, Quand même vingt soufflets gronderaient en tempête, Mon enfant peut garder un cœur doux et serein.

— William Butler Yeats ? demanda Sol Weintraub.

Silenus hocha la tête.

— « Prière pour ma fille », dit-il.

— Je crois que je vais aller prendre un peu l’air sur le pont avant de rentrer, déclara le consul. Quelqu’un veut-il m’accompagner ?

Tout le monde le suivit. La brise soulevée par leur passage était rafraîchissante tandis qu’ils se tenaient sur le gaillard d’arrière, contemplant la mer des Hautes Herbes qui défilait en grondant sous eux. Le ciel au-dessus d’eux était une grosse soupière saupoudrée d’étoiles et sillonnée de météores. Les voiles et le gréement craquaient, produisant des bruits aussi vieux que les premiers temps des voyages humains.

— Je pense que nous devrions monter la garde, cette nuit, déclara le colonel Kassad. Une sentinelle veillera pendant que les autres dormiront. Elle sera relevée toutes les deux heures.

— D’accord, fit le consul. Je prends la première garde.

— Demain matin… commença Kassad…

— Regardez ! s’écria le père Hoyt.

Ils suivirent la direction de son doigt. Entre les constellations scintillantes, des boules de feu multicolores éclataient, vertes, mauves, orangées et de nouveau vertes, illuminant la grande plaine herbeuse autour d’eux comme des boules de foudre en grappes. Les étoiles et les météores, à côté de ce feu d’artifice soudain, étaient devenus pâles et insignifiants.

— Des explosions ? demanda le prêtre.

— Une bataille spatiale, estima Kassad. Cislunaire. Armes de fusion.